‹ Poe˜me du CidChapitre 12 sur 182 · LXV · texte numérisé non relu

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Les historiens espagnols signalent, en effet, deux réformes importantes qui s’accomplirent dans leur pays à cette époque : celle du rituel1, et celle de l’écriture 2. A l’ancien rituel espagnol ou gothique , nommé aussi mozarabe ou tolédan , fut substitué le rituel français 3; et l’ancienne écriture romaine fut remplacée par l’écriture gothique ou française 4.

Ce ne fut pas sans peine qu’ Alphonse VI parvint à faire adopter en Espagne le rituel gallo-romain. Le peuple résistait. Selon la coutume de ces temps d’ignorance, il y eut deux épreuves successives, l’une par les armes, l’autre par le feu : l’une et l’autre condamnèrent l’innovation. Mais le roi, inébranlable dans sa résolution, décréta l’adoption du rituel français5. Du reste, cela seul prouverait le désintéressement d’Alphonse; car, par cette réforme, il soumettait à la juridiction du pape l’Eglise d’Espagne jusque-là indépendante, ou ne relevant que des rois : il abdiquait.

Quant à l’écriture, comme cette réforme ne se produisait pas au grand jour, dans des cérémonies publiques, au milieu de la foule assemblée, elle ne devait pas susciter les mêmes résistances. Mais les conséquences en furent encore plus considérables. Et puisque notre sujet même nous y invite, nous ferons remarquer qu’entre l’écriture d’un peuple et sa civilisation il existe des rapports qui ne sont pas indignes de l’attention du philosophe6 : ainsi, en France, nous voyons

1 Crónica general , fol. 3 1 2 , au verso. — Chronica del Cid, cap. cxxv et suiv. — Zurita, lib. I, cap. xxi.

* Chronica del Cid, cap. cxxxi. — Aldrete, Del origen y principio de la lengua castellana, lib. II, cap. xviii. — Paleogr. española, p. 19.

3 Quant à la différence qui existe entre les deux rituels, voir sur ce point M. Rosseuw- Saint-Hilaire , Histoire d’Espagne, nouvelle édition, t. 1, p. A78.

4 Nous ne croyons pas inutile d’avertir que les auteurs espagnols appellent leur ancienne écriture, écriture gothique (bien que ce fût l’écriture romaine), parce qu’elle avait été conservée sous la domination des Wisigoths.

5 Roder. Tolet. Chronicon, lib. VI, cap. xxvi.

6 Bossuet fait une remarque analogue : rrDurant la captivité, et ensuite par le commerce qu’il fallut avoir avec les Chaldéens, les Juifs apprirent la langue chaldaïque fort approchante de la leur, et qui avoit presque le mesme génie. Cette raison leur fit changer l’ancienne figure des lettres hébraïques, et ils écrivirent l’hébreu avec les lettres des Chaldéens.» ( Discours sur l’Histoire universelle, Paris, 1681 , in- 4°, p. 59.)

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INTRODUCTION

l’écriture dite Caroline disparaître avec la race des Carlovingiens , pour céder la place à un autre caractère qui s’établit en même temps que la dynastie capétienne; changement qui correspond à une phase nouvelle de la civilisation. De même, en Espagne, lorsque l’antique écriture romaine est remplacée par l’écriture française, cela seul n’annonce-t-il pas que ce pays va devenir plus français encore? Mais l’adoption de notre écriture en Espagne ne fut pas seulement le signe d’un nouvel ordre de choses; elle fut par elle-même une véritable révolution; elle mit aux mains des Français tous les offices du notariat; elle fit d’eux les rédacteurs des décrets royaux et des messages; elle leur livra les testaments, les successions, les aliénations, les ventes; enfin, de même que par notre rituel nous acquérions le gouvernement religieux de la Péninsule, par notre écriture nous nous emparions du gouvernement séculier et de l’administration civile de l’Espagne l.

Aussi, à défaut de protestations contemporaines, plusieurs écrivains espagnols du siècle dernier, animés d’un patriotisme jaloux, ont-ils blâmé cette réforme 2. Nous comprenons cela : on n’aime pas à découvrir dans son pays, même aux époques reculées, une influence étrangère; mais pourtant il ne faut pas que ce sentiment rende aveugle. Si l’Espagne, par suite des épreuves qu’elle subissait, se trouvait en retard sur la France, ses enfants devraient regarder comme un bienfait tout ce qui jadis la rapprocha davantage de la civilisation française; et Alphonse VI, tant vanté, et si justement, pour avoir conquis Tolède et la Castille-Nouvelle, ne devrait pas obtenir moins d’éloges pour avoir introduit cette civilisation dans les Etats que ses armes avaient agrandis.

Voilà ce que fit la France en Espagne avant le Gid, du temps du Cid. Dans les cinquante années qui précèdent l’apparition du poëme composé en l’honneur de notre héros, cette action se continue et s’affermit.

Vers l’année 1 1 iâ, Alphonse Ier (d’Aragon) résolut la conquête de Saragosse. Selon la coutume des rois d’Espagne, Alphonse appela la

1 Paleogr. española, p. 20.

Antig. de España, lib. V, cap. xix. — Paleogr. española, p. 20.

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