V. a 54 8 et suiv. — Ici commence, je crois
un dialogue où les deux frères prennent successivement la parole : l’un d’eux parle jusqu’au vers 256o, et l’autre exprime à son tour les mêmes sentiments.
Podremos casar con fijas de reyes ô de emperadores,
Ca de natura somos condes de Carrion.
Así las escarniremos à las fijas del Campeador, a 565 Antes que nos retrayan lo que fue del león.
Con aqueste conseio amos tornados son.
Fabló Feran Gonzalez è fizo callar la cort.
Sí vos vala el Criador, Cid Campeador!
Que plega à doña Ximena è primero à vos ,
3570 E à Minaya Alvar Fañez è à quantos aqui son,
Dadnos nuestras mugieres, que abemos à bendiciones. Lebarlas hemos à nuestras tierras de Carrion;
Meterlas hemos en las villas
Que les diemos por arras è por honores.
3575 Verán vuestras fijas lo que habernos nos,
Los fijos que o viéremos en que habrán partición.
Dixo el Campeador : darvos he mis fijas è algo de lo mió.
El Cid que no s curiaba de así ser afontado :
Vos les diestes villas è tierras por arras en tierra de Carrion : a58o Hyo quiero les dar axuuar tres mili marcos de plata;
Darvos muías è palafrés muy gruesos de sazón,
Cavallos pora diestro fuertes è corredores ,
E muchas vestiduras de paños è de ciclatones.
Darvos he dos espadas, à Colada è à Tizón : a585 Bien lo sabedes vos, que las gané aguisa de varón.
Mios fijos sodes amos, quando mis fijas vos do.
Allá me lebades las telas del corazón.
Que lo sepan en Gallicia è en Castiella, è en León,
Con que riqueza emhio mios yernos amos à dos. a5go A mis fijas sirvades, que vuestras mugieres son.
Si bien las servides, vos randré buen galardón.
Otorgado lo han esto los infantes de Carrion.
V. a 563. — Le même vers, à une légère variante près, se trouve déjà un peu plus haut (v. 2 55 8 ). Cette répétition serait-elle simplement une distraction du copiste ? ou plutôt ne faut-il pas y voir une intention du poète, un artifice naïf, pour mieux montrer la sotte vanité des infants ?
V. a565. — Ce vers, malgré une légère variante, n’est aussi que la répétition du vers Même observation , à peu près , que ci-dessus.
V. 2 57 h. — Sur le mot arras, voyez les Notes historiques et littéraires.
Y. 2578. — Afontado. L’orthographe de ce mot n’a-t-elle pas été altérée par le copiste ? Dans
« [Et] nous pourrons épouser des filles de rois ou d’empereurs,
«Car de nature nous sommes comtes de Carrion.
« Ainsi nous outragerons les filles du Campéador, a565 « Avant qu’on ne nous rappelle ce qui se passa avec le lion. »
Avec ce dessein tous deux s’en retournent.
Fernand Gonzalez parla et fit faire silence dans la cour.
« Ainsi le Créateur vous vienne en aide, Cid Campéador!
«Qu’il plaise à doña Chimène, et premièrement à vous,
3570 rr Et à Minaya Alvar Fañez, et à tous ceux qui sont ici,
«Donnez-nous nos femmes, que nous avons en mariage béni.
«Nous les mènerons à nos terres de Carrion;
«Nous les mettrons dans les villes
« Que nous leur avons données pour arrhes et pour fiefs.
2575 «Vos filles verront ce que, nous, nous avons,
«[Et] ce qu’auront à partager les enfants que nous pourrons avoir.»
Le Campéador dit: «Je vous donnerai mes filles et quelque chose du mien.» Le Cid, qui ne soupçonnait pas qu’il serait ainsi outragé :
«Vous, vous leur avez donné des villes et des terres pour arrhes au pays de Carrion ; a58o «Moi, je veux leur donner pour trousseau trois mille marcs d’argent;
«Vous donner, [à vous,] des mules et des palefrois de haute taille en bon point, «Des chevaux destriers forts et coureurs,
« Et maints vêtements de drap et de ciclaton.
«Je vous donnerai deux épées, Colada et Tizón : a 585 «Bien vous le savez, que je les ai gagnées en manière de baron.
«Vous êtes tous deux mes fils, puisque je vous donne mes filles.
«Vous emportez là-bas les enveloppes de mon cœur.
« Que l’on sache en Galice et en Castille , et en Léon ,
« Avec quelle richesse j’envoie mes deux gendres.
2590 «Servez mes filles, vu quelles sont vos femmes.
«Si bien vous les servez, je vous en donnerai bonne récompense.»
Les infants de Carrion [lui] ont promis cela.
le Poema de Alexandro , on lit constamment aontado , aontada.
V. a583. — Le mot ciclaton, qui se retrouve fréquemment dans les anciennes poésies provençales et dans nos vieux romans français, a plusieurs sens dans ce Poème. Ici, malgré l’emploi assez bizarre du pluriel ( paños , ciclatones ) , il
signifie une étoffe de soie brodée , ou de brocart.
V. 2 5gi. — Sanchez fait de randre le futur de rendir. Ce mot me paraît plutôt venir de rendes ■ ou rander , selon la prononciation française ici reproduite. Sanchez aurait pu remarquer aussi cette forme du futur, tout à fait irrégulière et toute française.
Aquí reciben las fijas del Campeador;
Conpienzan à recebir lo que el Cid mandó.
;í 595 Quando son pagados à todo so sabor,
Hya mandaban cargar infantes de Carrion.
Grandes son las nuevas por Valencia la maior.
Todos prenden armas è cavalgan à vigor,
Porque se escurren sus fijas del Campeador à tierras de Carrion. •?6oo Hya quieren cavalgar, en espedimiento son,
Amas hermanas doñ’ Elvira è doña Sol.
Fincaron los binoios ant’ el Cid Campeador :
Merced vos pedimos, padre, sí vos vala el Criador !
Vos nos engendrastes , nuestra madre nos parió :
•>.60 5 Delant sodes amos, Señora è Señor.
Agora nos embiades à tierras de Carrion :
Debdo nos es à complir lo que mandaredes vos.
Así vos pedimos merced nos amas à dos,
Que hayades vuestros mensaies en tierras de Carrion.
¿610 Abrazólas Mió Cid è saludólas amas à dos.
El fizo aquesto, la madre lo doblaba.
Andad fijas d’aqui, el Criador vos vala !
De mi è de vuestro padre bien habedes nuestra gracia.
Hyd à Carrion do sodes heredadas.
yfii5 Así como yo tengo, bien vos he casadas.
Al padre è à la madre las manos les besaban.
Amos las bendixieron è dieronles su gracia.
Mió Cid è los otros de cavalgar pensaban ,
A grandes guarnimientos , à cavallos è armas. s6ao Hya saben los infantes de Valencia la clara,
Espidiendo s de las dueñas è de todas sus compañas.
Por la huerta de Valencia teniendo saben armas.
Alegre va Mió Cid con todas sus compañas.
Violo en los auueros el que en buen ora cínxo espada ,
V. 2595. — Le mot pagado a un double sens : payé et satisfait. Je suis tenté de croire que, à cet endroit, le poète ne l’a pas employé sans malice.
Y. 2597. — Ici le mot nuevas est évidemment employé dans une autre acception que
celles que le poète lui a données jusqu’à présent.
V. 2605. — Le poète place le mot señor après señora pour l’assonance.
V. 2610. — Sur cette acception de saludar ( saluer), voyez au vers 1527 la note.
Alors ils reçoivent les filles du Campéador,
[Et] commencent à recevoir ce que le Cid a ordonné.
¿595 Lorsqu’ils sont satisfaits à tout leur souhait,
Voilà que les infants de Carrion ordonnent que l’on charge.
Grand est le bruit par Valence la grande.
Tous prennent les armes et chevauchent à force.
Pour escorter les filles du Campeador aux terres de Carrion. afioo Déjà elles veulent monter à cheval , elles prennent congé,
Les deux sœurs doña Elvire et doña Sol.
Elles se mirent à genoux devant le Cid Campéador :
«Nous vous demandons merci, père, [et] qu’ainsi le Créateur vous soit en aide! «Vous nous avez engendrées, notre mère nous mit au jour;
2605 «Vous êtes tous deux devant [nous], Seigneur et Madame.
«Maintenant vous nous envoyez aux terres de Carrion ;
« C’est un devoir pour nous d’accomplir ce que vous ordonnerez.
« Ainsi nous vous demandons toutes deux merci ,
«Afin que vous ayez vos messages aux terres de Carrion. x 2610 Mon Cid les embrassa et les salua toutes deux.
Ainsi fit-il , la mère le fit au double.
«Allez-vous-en, mes filles, le Créateur vous soit en aide!
«De moi et de votre père bien vous avez notre grâce.
« Allez à Carrion où sont vos héritages.
2615 «Ainsi que je pense, bien vous ai-je mariées. x
A leur père et à leur mère elles baisaient les mains.
Tous les deux les bénirent et leur donnèrent leur grâce.
Mon Cid et les autres pensèrent à chevaucher,
Avec grand appareil, avec des chevaux et des armes.
2620 Voilà que les infants sortaient de Valence la brillante,
Prenant congé des dames et de toutes leurs compagnies.
Par le verger de Valence ils sortaient tenant leurs armes.
Mon Cid va joyeux avec toutes ses compagnies.
[Mais] il le vit aux augures, celui qui en bonne heure ceignit l’épée,
V. 2611. — Cette expression lo doblaba me paraît fort délicate , et assez difficile à traduire. Le poète veut dire, je crois, que Chimène embrassa ses filles deux fois plus, deux fois plus tendrement que leur père.
V. afii4. — Chimène veut dire que ses filles sont devenues propriétaires à Carrion. Mais ce. participe passé heredadas est à remarquer.
V. 2617. — Sanchez met encore deux points à la fin de ce vers.
í6‘j5 Que estos casamientos non serien sin alguna tacha.
No s puede repentir, que casadas las ha amas.
O eres, mió sobrino, tu Felez Muñoz?
Primo eres de mis fijas amas d’alma è de corazón.
Mando t que bayas con ellas fata dentro en Carrion.
;>63o Verás las heredades que à mis fijas dadas son.
Con aquestas nuevas vernás al Campeador.
Dixo Felez Muñoz : plazme d’alma è de corazón.
Minaya Alvar Fañez ante Mió Cid se paró :
Tornemosnos, Cid, à Valencia la maior; a635 Que si à Dios ploguiere è al Padre Criador,
Hyrlas hemos ver à tierras de Carrion.
A Dios vos acomendamos doñ’ Elvira è doña Sol.
Atales cosas fed que en placer caia à nos.
Respondien los yernos: así lo mande Dios!
*64 o Grandes fueron los duelos à la departicion.
El padre con las fijas loran de corazón.
Así facian los cavalleros del Campeador.
Oyas, sobrino, tu Felez Muñoz:
Por Molina yredes , una noch y iazredes.
2645 Saludad à mió amigo el Moro Abengalvon.
Reciba à mios yernos como él pudier’ meior.
Dil’ que embio mis fijas à tierras de Carrion :
De lo que ovieren huevos sírvanlas à so sabor.
Desi escúrralas fasta Medina por la mi amor. a65o De quanto él ficiere yol’ dar por ello buen galardón.
Cuerno la uña de la carne, ellas partidas son.
Hya s tornó pora Valencia el que en buen ora nasció.
Piensanse de yr los infantes de Carrion.
Por Sancta María d’Albaracin facian la posada.
3655 Aguijan quanto pueden infantes de Carrion.
Felos en Molina con el Moro Abengalvon.
El Moro quando lo sopo , plógol’ de corazón.
V. 2638.— Atales pour tales (de tal). (Voyez lieu de la première personne du futur, daré. le Vocabulaire.) V. a65i. — Cette image, si pittoresque et si
V. 2644. — Lisez : y iazredes una noch. énergique, se trouve déjà dans le récit du poète.
V. 2Ô5o. — Voici encore l’infinitif dar, au (Voyez, plus haut, le vers 377.)
p.695 Que ces mariages ne seraient point sans quelque tache.
Il ne peut là-dessus revenir, car il les a toutes deux mariées.
«Où es-tu, mon neveu, toi Felez Muñoz?
«Tu es cousin des deux filles de mon cœur et de mon âme.
«Je t’ordonne d’aller avec elles jusque dans Carrion.
?f>3o «Tu verras les héritages qui sont donnés à mes filles.
« Avec ces nouvelles tu reviendras vers le Campéador. r>
Felez Muñoz dit: «J’y consens d’âme et de cœur.n Minaya Alvar Fañez devant Mon Cid s’arrêta :
«Retournons-nous-en, Cid, à Valence la grande;
9635 «Que s’il plaît à Dieu et au Père Créateur,
«Nous les irons voir aux terres de Carrion.
«A Dieu nous vous recommandons, doña Elvire et doña Sol.
«Faites telles choses que plaisir nous en advienne. »
Les gendres répondirent : « Ainsi Dieu le veuille ! »
36'jo Grande fut la douleur à la séparation.
Le père, aussi bien que les filles, pleurent de cœur.
Ainsi faisaient les chevaliers du Campéador.
«Ecoute, neveu, toi Felez Muñoz :
«Vous irez par Molina, vous y passerez une nuit.
9645 «Saluez mon ami le More Abengalvon.
«Qu’il reçoive mes gendres du mieux qu’il pourra.
« Dis-lui que j’envoie mes filles aux terres de Carrion :
«De ce dont elles pourront avoir besoin qu’on les serve à leur souhait.
« Qu’il les escorte ensuite jusqu’à Medina , pour l’amour de moi. a65o «Pour tout ce qu’il pourra faire, je lui donnerai en retour bonne récompense.^ Comme l’ongle de la chair, elles se sont [de lui] séparées.
Déjà s’en retournait à Valence celui qui en bonne heure naquit.
Les infants de Carrion pensent à marcher.
Près de Sainte-Marie-d’Albaracin ils se logèrent. q655 Us cheminent tant qu’ils peuvent, les infants de Carrion.
Les voici à Molina avec le More Abengalvon.
Le More, quand il le sut, s’en réjouit en son cœur.
V. a654. — Le mot posada, à la fin de ce vers, m’est fort suspect : d’abord, il me semble peu en rapport avec la pensée de l’auteur qui veut, je crois, nous donner à entendre que les
infants s’éloignent à la hâte, pour se mettre au plus tôt hors de la portée du Cid ; et puis , ce mot est singulièrement placé au milieu d’un couplet dont l’assonance est en 0 aigu.
Saliólos recebir con grandes avorozos.
Dios , que bien los sirvió à todo so sabor !
2660 Otro dia mañana con ellos cabalgó.
Con docientos cavalleros escurrirlos mandó.
Hyban trocir los montes, los que dicen de Luzon.
A las fijas del Cid el Moro sus donas dió,
Buenos senos cavallos à los infantes de Carrion. a665 Trocieron Arbuxuelo è legaron à Salon.
O dicen el Ansarera ellos posados son.
Tod’ esto les fizo el Moro por el amor del Cid Campeador. Ellos veyen la riqueza que el Moro sacó,
Entr’ amos hermanos conseiaron tracion :
3670 Hya pues que dexar avernos fijas del Campeador,
Si pudiésemos matar el Moro Abengalvon ,
Quanta riqueza tiene haberla yernos nos.
Tan en salvo lo habriemos como lo de Carrion.
Nunqua habrie derecho de nos el Cid Campeador.
3675 Quando esta falsedad dicien los de Carrion,
Un Moro latinado bien gelo entendió.
Non tiene poridad, dixolo Abengalvon :
Acaiaz, curíate destos, ca eres mió señor.
Tu muerte oy conseiar à los infantes de Carrion.
2680 El Moro Abengalvon mucho era buen baragan.
Con docientos que tiene iba cavalgar.
Armas iba teniendo , paros’ ante los infantes.
De lo que el Moro dixo à los infantes non place : Decidme, que vos fiz, infantes de Carrion? aft85 Hyo sirviendovos sin art,
E vos conseiastes pora mi muert.
Si no lo dexas’ por Mió Cid el de Bibar,
Tal cosa vos faria que por el mundo sonas’,
V. 2668. — L’imprimeur de Sanchez a mis un point à la fin de ce vers.
V. 2669. — Sanchez, dans son texte, donne tracion, et, dans son Index, il écrit tracción. Cette double orthographe révèle l’embarras du savant éditeur. Il faut lire tracion. (Voyez notre Vocabulaire. )