Alors ils leur ôtent leurs manteaux et leurs pelisses
Les mettent nues, en chemise et en ciclaton.
Ils ont chaussé leurs éperons, les méchants traîtres.
Ils prennent en main les sangles fortes et dures.
Lorsque les dames virent cela , doña Sol parla :
7.35 «Au nom de Dieu nous vous prions, don Diègue et don Fernand,
«Vous avez deux épées fortes et tranchantes:
«L’une, on l’appelle Colada, et l’autre, Tizón:
« Coupez-nous la tête , nous serons martyres.
«Mores et Chrétiens seront d’accord sur ce point,
7/10 « Que nous n’avons pas été traitées selon nos mérites.
«Ne faites point sur nous de si méchants exemples.
« Si nous sommes battues , c’est vous que vous déshonorerez.
«On vous en demandera compte, soit en particulier, soit dans les cortes. » La prière de ces dames ne leur sert de rien.
745 Alors commencent à les frapper les infants de Carrion.
Avec les sangles dénouées, ils les battent à leur grand déplaisir.
Avec leurs éperons aigus , qu’elles sentent malement ,
Ils leur déchirent, à toutes deux, leurs chemises et leurs chairs :
Le sang pur jaillissait sur les ciclatons.
V. 2741. — Atan pour tan , comme l’a fort bien remarqué Sanchez. De même , au vers 9638, le poète dit atal au lieu de tal.
V. 2743.— Le texte de Sanchez porte: retraerlos. Faute d’impression.
V. 2746. — Proprement, l’adjectií corredizo signifie facile à dénouer. Nous avons cherché à rendre la pensée du poète.
V. 2747. — Sanchez met deux points à la fin de ce vers. Evidemment, c’est trop.
2760 Ya lo sienten ellas en los sos corazones.
Qual ventura serie esta, si ploguiese al Criador,
Que asomase esora el Cid Campeador!
Tanto las maiaron que sin cosimente son :
Sangrientas en las camisas è en todos los ciclatones. 2755 Cansados son de ferir ellos amos à dos,
Ensaiados amos qual dará meiores colpes.
Hya non pueden fablar doñ’ Elvira è doña Sol.
Por muertas las dexaron en el robredo de Corpes. Lebaronles los mantos è las pieles arminas;
276° Mas dexanlas maridas en briales è en camisas,
E à las aves del monte è à las bestias de la fiera guisa. Por muertas las dexaron, sabet, que non por vivas. Qual ventura serie si asomas’ esora el Cid Campeador! Los infantes de Carrion en el robredo de Corpes 2765 Por muertas las dexaron,
Que el una al otra noT torna recabdo.
Por los montes do yban ellos, ibanse alabando :
De nuestros casamientos agora somos vengados !
Non las debiemos tomar por barraganas ,
2770 Si non fuésemos rogados ;
Pues nuestras pareias non eran pora en brazos.
La desondra del león asís’ yrá vengando.
Alabandos’ yban los infantes de Carrion.
Mas yo vos diré d’aquel F elez Muñoz r 2776 Sobrino era del Cid Campeador.
V. 2753. — C’est la seconde fois, et la dernière, que le mot cosimente, ou cosiment, se présente dansle texte de Sanchez. (Voyezle vers 1 hkk et la note.) L’interprétation de Sanchez (secours, consolation, protection) n’est pas plus acceptable ici que dans le passage précédent. En effet nous avons vu les comtes frappant leurs femmes avec les sangles de leurs chevaux, déchirant leurs chairs avec leurs éperons aigus , et ensuite le poète viendrait nous dire qu’ils les laissent sans protection ! . . . . Puis que signifierait cette phrase : tr Ils les frappent tant, qu’elles sont sans protection?» En cet endroit surtout , la situation , le bon sens ,
la logique , repoussent l’interprétation du savant éditeur. La nôtre, au contraire, nous paraît convenir on ne peut mieux à ce moment de la situation. Elle est d’accord avec la pensée du poète plusieurs fois exprimée (v. 2758, 2762 et 2765). Enfin elle annonce la contre-partie de cet épisode, où le narrateur fait une si naïve peinture de la manière dont Elvire et Sol reviennent à la vie (v. 2800 et suiv.).
V. 2760.— Deux observations sur ce vers.— i° Au mot marido , Sanchez , qui indique fort bien le sens de ce mot, a l’air de penser qu’il pourrait bien venir de l’italien smarrito. Les plus anciens
760 Voilà qu’elles le sentent jusques au cœur.
Quel bonheur ce serait, s’il plaisait au Créateur,
Qu’en ce moment parût le Cid Campeador!
Ils les maltraitent si fort qu’elles demeurent sans connaissance.
Elles ont leur chemise et leur ciclaton tout ensanglantés.
755 Us sont tous deux fatigués de frapper,
[S’étant] tous deux essayés à qui donnera les meilleurs coups.
Voilà que doña Elvire et doña Sol ne peuvent plus parler.
Us les laissent pour mortes dans le rouvrai de Corpes.
Us leur prirent leurs manteaux et leurs peaux d’hermine;
760 Mais ils les laissent meurtries , en bliaut et en chemise ,
Et aux oiseaux de la montagne et aux bêtes sauvages.
11s les laissent pour mortes, sachez, et non pour vives.
Quel bonheur ce serait, si en ce moment paraissait le Cid Campéador!
Les infants de Carrion dans le rouvrai de Corpes 765 Les ont laissées pour mortes,
De sorte que l’une ne peut secourir l’autre.
Par les montagnes où ils allaient, ils allaient se félicitant :
«De nos mariages nous sommes maintenant vengés !
«Nous ne devions pas [même] les prendre pour concubines,
770 «A moins que nous n’en eussions été priés;
« Car elles n’étaient pas nos égales pour être dans nos bras.
«L’aventure déshonorante du lion sera ainsi vengée. r>
Les infants de Carrion allaient se félicitant.
Mais je vais vous parler de ce Felez Muñoz :