‹ Poe˜me du CidChapitre 15 sur 182 · LX · texte numérisé non relu

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que le catalan n’est autre que le provençal ou le limousin l. Pour ce qui est du portugais, point d’objection non plus: les critiques les plus autorisés de l’Espagne reconnaissent qu’il est sorti du galicien, qui lui-même sort du français 2. Mais quant au castillan ou à l’espagnol, c’est différent : sur ce point, les écrivains de la Péninsule gardent le silence ou donnent à côté, comme s’ils craignaient, en laissant échapper un aveu, de blesser l’amour-propre national et de se compromettre. Ainsi Martinez Marina, dans un savant mémoire sur l’origine et les progrès de la langue espagnole, se demande comment il se fait que cette langue encore grossière, barbare et à demi latine en l’année 108 5 , parut comme transformée un siècle plus tard, ayant un vocabulaire nouveau et une grammaire nouvelle. Marina répond en rappelant quelques-uns des faits significatifs que nous avons énumérés plus haut, qui montrent l’action de la France en Espagne à cette époque. Vous croyez qu’il va conclure à l’influence de la langue française sur la langue espagnole? Nullement. Après avoir exposé la situation, soudain il coupe court, et il termine son mémoire en nous donnant un catalogue des mots espagnols qui sont dérivés de l’arabe 3 ! Il n’importe; que les critiques espagnols se taisent ou qu’ils contestent, fhistoire et la logique seront les plus fortes. Est-ce que l’influence de la France ne s’est point exercée dans l’Espagne centrale aussi bien que dans la Catalogne et le Portugal? Et si, par suite de cette influence, les langues de ces deux pays se sont modelées sur la nôtre, comment la langue de l’Espagne centrale, qui avait la France devant elle, et, sur ses flancs, la Catalogne et le Portugal, comment la langue

paru fort curieux. Il s’agit d’une ambassade envoyée en l’année 1 385 par ceux de Portugal au roi d’Angleterre. Froissart met les envoyés portugais en présence du duc de Lancastre, et il ajoute : crEt pour ce que Laurentien savoit bien parler françois, il parla tout premièrement.» (Liv. III, ch. xxix.) Froissart estropie les noms propres suivant son habitude, métamorphosant Lourenço Fogasa en Laurentien ; mais ce passage n’en est pas moins trèssignificatif.

1 Aldrete, lib. II, cap. m. — Palcogr. española, p. 8. — Gregorio Mayans, Orígenes de la lengua española, t. II, p. 58.

2 Aldrete, lib. II, cap. m. — Paleogr. española, p. 9.

1 Memorias de la real Academia de la Historia, t. IV, p. 34-37.

ixx INTRODUCTION.

espagnole se serait-elle dérobée à une influence qui lui venait de toutes parts?

Cette influence de la langue française est visible à chaque vers ou , si l’on veut, à chaque ligne du Poëme du Cid, soit dans la forme et le sens des mots, soit dans des accidents de grammaire tout à fait singuliers, et qui, autrement, deviendraient inexplicables1. Elle n’est pas moins visible dans les monuments dés âges suivants, qui ne sont, pour la plupart, que des traductions ou des imitations de nos propres ouvrages, et dont l’analyse montrerait la langue espagnole se transformant et s’enrichissant à mesure que la langue française elle-même se transforme et s’enrichit. Mais cela nous mènerait trop loin ; et d’ailleurs, pourquoi insister sur le moyen âge, lorsque l’histoire des temps modernes fait voir manifestement le rôle providentiel, en quelque sorte, de la France à l’égard de l’Espagne?

Au xvic siècle ou, pour préciser, sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle , les relations amicales qui jusque-là avaient existé entre les deux pays, se changent en une rivalité funeste. Ferdinand s’est heurté contre Louis XII en Italie, et dès ce moment il n’y a plus chez lui et chez son peuple qu’un désir, un désir passionné, implacable, l’anéantissement, la mort de la France. Nous ne ferons point difficulté de l’avouer: malgré la politique de ses conducteurs, politique d’ingratitude et de folie, l’Espagne, prodigue de sa force, accomplit alors de grandes choses ; elle continue sur une scène plus vaste son épopée du

1 Un seul exemple, entre tant d'autres. Il est deux verbes qui sont dans toutes les langues parmi ceux qui s’emploient le plus fréquemment : le verbe qui exprime l’action de dire , et le verbe qui exprime l’action de faire. Or, dans le Poëme du Gid , ces deux verbes à l’infinitif se rapprochent beaucoup plus du latin que dans notre langue française; car un latin plus ou moins corrompu s’est parlé plus longtemps en Espagne. Le verbe dire se dit decir, de dicerc (avec la transmutation de l’e en i, et réciproquement, très-fréquente dans la prononciation romaine). Quant au verbe faire, il a trois formes : Facer (dérivé du latin, bien qu’il soit aussi provençal ), far (de la langue d’oc), et fer (de la langue d’oil). Mais d’où vient que le verbe decir fait au futur dire au lieu de deciré? D’où vient que les trois formes facer, far, fer, n’ont dans notre Poëme que deux futurs :faré, ferè , et jamais faceré? D’où vient que les Espagnols qui ont décidément adopté l’infinitif facer ou hacer (avec le changement de l/en h) , disent aujourd'hui encore haré au futur? Et comment les philologues expliqueront-ils toutes ces anomalies, si ce n’est par l’adoption du futur français?

INTRODUCTION

moyen âge, et nous n’avons pas besoin de raconter ses héroïques aventures, l’Amérique découverte, le littoral de l’Afrique soumis, l’Italie et la Flandre conquises, l’Angleterre menacée, la France ellemême envahie, le monde enfin ébranlé sous les pas de ses vieilles bandes. Avouons-le encore, l’Espagne littéraire du xvie siècle est à la hauteur de l’Espagne guerrière. L’imagination de ses poëtes se joue des obstacles, comme la valeur de ses soldats. Pressentant, eux aussi, des régions que les anciens n’avaient point connues , et encouragés par l’exemple de Colomb, ils s’élancent avec le même enthousiasme et la même audace, et découvrent un monde où ils laissent des traces que le temps jamais n’effacera. On le voit, nous ne dissimulons rien, nous ne rabaissons rien, nous disons loyalement la double gloire de l’Espagne. Mais après tout ce mouvement et tout ce bruit et des soldats et des poëtes, après toutes ces péripéties et tous ces coups de théâtre, quel fut le dénoûment? Ce dénoûment, aussi facile à prévoir que celui des comédies espagnoles, mais qui renferme un enseignement du premier ordre, le voici : à la fin du xvne siècle, l’Espagne dépeuplée, ruinée, épuisée, remet ses destinées entre les mains du petit-fils de Louis XIV; et de même, le génie espagnol, à bout de ressources et » d’inventions, vient se placer de nouveau sous la direction du génie français. Comme si l’Espagne, séparée de la France, pouvait s’élever à une grandeur passagère, mais ne pouvait rien fonder de sérieux et de durable qu’avec l’amitié et le concours de la France !

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