IX
Ces considérations nous ont entraîné un peu loin. Nous n’avons plus qu’à dire quelques mots sur la manière dont nous avons conçu notre travail, et nous finissons.
Donner du Poëme du Cid un texte intelligible et correct a été notre préoccupation principale. Le manuscrit du Poëme, le seul qui nous reste aujourd’hui, et que Sanchez a trop scrupuleusement reproduit, comme les éditeurs plus modernes ont reproduit à leur tour la publication de Sanchez, ce manuscrit contient des erreurs de tout genre : tantôt des rajeunissements volontaires; tantôt des négligences et des
INTRODUCTION
étourderies ; tantôt des fautes plus graves qui sembleraient indiquer que le copiste, placé à un siècle et demi de la composition qu’il copiait, n’a pas toujours compris le vieil auteur. En présence d’un tel manuscrit, une grande réserve nous était imposée sans doute, mais cependant nous avions à remplir notre devoir d’éditeur : nous nous sommes borné à signaler les rajeunissements ou les négligences (car il serait peu raisonnable de vouloir remettre à neuf un poëme du xue siècle); mais, quant aux passages qui ne présentaient aucun sens, nous avons pris sur nous de les corriger. Pour rendre la lecture du texte plus facile, nous en avons marqué de notre mieux la ponctuation (Sanchez l’avait tenté avant nous), ainsi que les apostrophes, les accents et les afïixes, toutes choses constamment oubliées dans les anciens manuscrits espagnols, comme dans les nôtres. Enfin, nous croyons avoir le droit de dire qu’aucun monument littéraire du moyen âge n’a été jusqu’ici publié avec autant de soin, ni en France ni au dehors1.
Le texte bien établi, restadle système de traduction à adopter. Or, dans notre conviction et d’après notre expérience, le système à suivre pour une traduction n’est pas au choix du traducteur; il lui est com- • mandé par la nature même de l’ouvrage qu’il traduit. Avez-vous devant les yeux une œuvre composée à une époque de haute culture littéraire, par un poète habile dans son art : vous vous efforcerez d’exprimer sa pensée comme lui-même l’aurait exprimée dans votre langue; vous rendrez de votre mieux ses sentiments, ses images et son harmonie2.
1 Qu’il nous soit permis de saisir cette occasion d’adresser nos remerciments publics à un savant espagnol, M. de Gayangos, propriétaire actuel du manuscrit du Poëme du Gid. Pendant un voyage que nous avons fait, il y a déjà plusieurs années, à Madrid, M. de Gayangos avait bien voulu nous communiquer le précieux manuscrit, l’un des joyaux de sa riche bibliothèque. Plus récemment, et afin de levemos derniers doutes au moment de l’impression de notre ouvrage, nous avons dû fréquemment consulter M. de Gayangos , et à des questions sans nombre il a toujours répondu avec une obligeance sans limite : nous ne saurions trop lui en exprimer notre vive gratitude.
" Dans notre opinion , les poètes étrangers ne peuvent pas être traduits en vers français : notre langue et notre versification exigeraient trop de sacrifices. Mais nous ne saurions, non plus, approuver ces traductions dont un illustre écrivain de notre temps a donné l’exemple, et dans lesquelles l’art du traducteur se réduit à une exactitude matérielle qui détruit toute poésie. Ce n’est pas la peine, vraiment, d’avoir reçu du ciel les dons les plus rares, pour
INTRODUCTION
LXXIl I
S’agit-il d’une œuvre échappée à des temps grossiers, émanée d’un poëte à demi barbare, à demi sauvage : allez-y hardiment, soyez barbare, soyez sauvage commê lui. Ainsi avons-nous fait. Nous nous sommes appliqué à reproduire le vieux jongleur dans sa naïve rudesse, dans son abrupte jénergie, ajoutant à peine un mot de plus, un seul mot, de loin en loin, pour la clarté. Nous avons imité les hérauts du moyen âge qui, chargés d’un message délicat, se faisaient un point d’honneur de répéter les paroles mêmes de leur maître. Par cette fidélité ils risquaient parfois de déplaire, et même de compromettre leur sûreté personnelle; mais parfois aussi, ils s’adressaient à ¡des hommes justes, qui leur disaient comme dans une vieille romance espagnole : «Vous n’êtes , l’ami, qu’un simple messager ; le vrai coupable, ce n’est pas vous, r
Mensagero soys, amigo;
No mereceis culpa, no.
En nous occupant du texte et de la traduction de notre Poëme, nous nous sommes fréquemment trouvé dans l’obligation d’expliquer pourquoi nous corrigeons tel ou tel passage, ou bien pourquoi nous l’interprétons de telle ou telle façon : un commentaire perpétuel nous sert à justifier les leçons quant au texte, le sens quant à la traduction.
Les Notes géographiques et, à la suite, les Notes historiques et littéraires forment comme la seconde partie de notre travail. Les Notes géographiques viennent confirmer une à une, détail à détail, ce que l’on avait dit avant nous, d’une manière générale, touchant l’exactitude de l’auteur b Dans les Notes historiques et littéraires nous donnons, à l’occasion, les renseignements que nous avons pu recueillir sur les divers personnages qui figurent dans notre Poëme. Mais cela n’était pour nous que l’accessoire. Nous nous sommes surtout appliqué à montrer la conformité dés mœurs, des coutumes, des usages, avec les usages, les coutumes, les mœurs qui existaient déjà en France cinquante ans auparavant. En même temps nous signalons çà et là quelques ana-
s’amuser à faire des traductions qu’on dirait destinées aux jeunes gens qui veulent gagner au plus vite leur diplôme de bachelier.
1 Colección de poesías, 1. 1, p. a3o.
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logies littéraires qui nous ont paru non moins dignes d’attention ; car, s’il est vrai, comme le dit Bacon, en employant une de ces images un peu recherchées qui plaisaient à* son génie , que la littérature est dans l’histoire de chaque peuple ce que l’œil de Polyphénie est dans sa personne, le trait saillant et caractéristique1, il importait d’indiquer ces analogies, comme pour éclairer les autres, et d’établir qu’au xue siècle le Polyphème espagnol et le Polyphème français voyaient de même.
Le Vocabulaire du Poëme termino le volume, et c’est par là aussi que nous terminerons ces explications. On le comprend sans peine : après avoir traduit le texte ligne pour vers et mot pour mot, un vocabulaire purement interprétatif devenait superflu ; mais ayant à montrer les rapports de filiation de la langue espagnole avec la langue française, nous avons dû, autant que possible, placer à la suite de chaque mot son correspondant français, soit du Midi, soit du Nord, d’une antériorité incontestable'2. Or, de la comparaison des deux vocabulaires il résulte qu’il n’y a dans le Poëme du Cid qu’une faible quantité de mots, un dixième, un huitième au plus, sur lesquels nous n’avons aucune revendication légitime à exercer, mais que le reste a été emprunté à la France, ou, en d’autres termes, que la presque totalité des mots, n’importe quelle en soit l’origine, avaient été employés chez nous avant de l’être en Espagne. Et la démonstration serait plus complète encore si, d’une part, le texte du Poëme n’avait pas été rajeuni, altéré par le copiste, et si, d’un autre côté, nous avions eu à notre disposition, au lieu de monuments poétiques, des documents nous révélant davantage notre vieille langue vulgaire, la langue parlée en France aux xe et xic siècles.
Tel a été notre travail. Quelle en sera la destinée? Le Cid jusqu’à
1 De clignitnte et augmentis scientiarum , lib. II, cap. rv.
2 Le Lexique roman de M. Raynouard nous a été d’un grand secours pour cette partie de notre travail ; mais nous avons surtout consulté les anciens textes provençaux , et nous y avons retrouvé un certain nombre de formes oubliées dans le Lexique. Ainsi, M. Raynouard ne donne que le mot amie (ami). Le Poëme sur Boèce présente plusieurs fois (vers 45 et 1 38) la forme amig, plus rapprochée encore de l’espagnol , et que nous avons du recueillir.
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présent a porté bonheur aux écrivains qui se sont occupés de lui. A quelques-uns d’entre eux, aux plus grands, il est vrai, à Guillen de Castro, à Corneille, il a valu la gloire. Notre ambition ne va pas si haut : amplement satisfait si, pour prix de nos peines , nous obtenions un peu de cette estime qu’on ne refuse pas à l’architecte patient qui a restauré de son mieux un vénérable monument tombant en ruine.
Malgré tout le soin que nous avons apporté à cet ouvrage, il est encore bien incomplet, nous le savons : nous ne voulons pas du moins qu’il y manque l’expression de notre reconnaissance pour les personnes qui nous ont aidé dans la dernière phase de ce long travail. Nous remercierons d’abord l’habile administrateur placé à la tête de l’Imprimerie impériale. M. de Saint-Georges a surveillé l’exécution de notre livre avec un intérêt qui, durant plus de vingt mois, ne s’est pas ralenti un seul moment; et sa bienveillance infatigable nous a fait contracter une de ces dettes qu’il serait aussi difficile d’acquitter que d’oublier. Nous adresserons aussi des remercîments particuliers à M. Lancereau, correcteur à l’Imprimerie impériale, chargé de la révision des épreuves. Doué d’une rare aptitude pour tout ce qui se rattache à la philologie, versé dans la connaissance des langues de l’Inde, et possédant à fond les langues de l’antiquité classique, M. Lancereau s’est bien vite familiarisé avec le Poëme du Gid, et nous a prêté le concours le plus intelligent. Après avoir témoigné toute notre gratitude au chef, nous tenons à honneur de reconnaître ici ce que nous devons à l’employé dont nous avons été à même d’apprécier le dévouement et le savoir.
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APPENDICE
CRONICA RIMADA.
Le morceau que l’on va lire est extrait du manuscrit n° 9988, qui fait partie du fonds de la Bibliothèque impériale. Un littérateur espagnol fort distingué, don Eugenio de Ochoa , dénonça le premier l’existence de ce curieux fragment dans son Catalogue des manuscrits espagnols que possède cette riche bibliothèque1; et M. Francisque Michel, toujours si zélé à répandre la connaissance des monuments littéraires du moyen âge , le publia pour la première fois, il y a quelques années, en Allemagne, avec le concours de l’illustre M. Ferdinand Wolf. Comme ce récit contient l’histoire de la jeunesse du Cid, et qu’il est à peu près du même temps que le Poëme du Cid, nous avons pensé qu’il devenait, par ce double motif, le complément naturel de notre travail.
Avant de donner cet Appendice, nous dirons en quelques mots notre opinion sur la date du manuscrit de là Crónica rimada, sur l’époque où elle a été composée, et enfin sur la valeur historique et littéraire de cette œuvre.
Pour ce qui est de la date du manuscrit, un paléographe fort compétent, M. Claude , premier employé aux manuscrits de la Bibliothèque impériale , le croit de la fin du xive ou du commencement du xve siècle. Il serait donc relativement assez moderne.
Mais l’ouvrage même est sans nul doute beaucoup plus ancien. Le savant M. Dozy, qui a consacré à la Crónica rimada quelques pages excellentes, s’exprime ainsi à ce sujet : «Le poëte dit à différentes reprises (en se servant du présent et non du prétérit) qu’il y a cinq rois (chrétiens) en Espagne. U n’en était pas ainsi à l’époque dont il parle, celle de Ferdinand I". Quand on se rappelle que les poëtes du moyen âge peignent toujours leur propre temps
1 Catálogo razonado de los manuscritos españoles existentes en la Biblioteca real de Paris, Paris 1 846 , in-4°, p. io5.
te.
APPENDICE
quand ils parlent du passé, il faut bien admettre que notre auteur ait écrit à une époque où il y avait réellement cinq rois en Espagne. En conséquence, il doit avoir écrit dans un temps où Léon et la Castille étaient des royaumes séparés, c’est-à-dire, entre 1167 et i23o (les trois autres royaumes étaient alors l’Aragon , la Navarre et le Portugal l). »
Jusque-là nous sommes tout à fait d’accord avec M. Dozy; mais nous nous séparons du savant philologue touchant les dates respectives du Poëme du Cid et de la Crónica rimada 2. Ces deux ouvrages étant les plus anciens monuments de la littérature espagnole, la question de priorité a son importance.
Après avoir remarqué que le rhythme du Poëme est moins barbare et plus harmonieux que celui de la Crónica, M. Dozy en conclut que celle-ci «pourrait être plus ancienne 3. 55 Bien que la remarque soit fort juste, nous ne saurions adopter la conclusion. L’harmonie supérieure du rhythme prouve en faveur du poëte; elle ne prouve point contre l’ancienneté de l’œuvre. Ainsi, pour n’alléguer qu’un exemple pris dans la littérature du moyen âge, le rhythme du Poëme sur Boèce est sans comparaison plus harmonieux que celui du Gérard de Rossillon ; et cependant le premier de ces ouvrages est antérieur au second , antérieur d’environ un siècle.
M. Dozy a remarqué aussi qu’on trouve dans la Crónica rimada le comparatif provençal gensor employé au sens du positif (v. 762), tandis que dans le Poëme du Cid on ne trouve que l’adjectif gentil ; et de ce détail M. Dozy paraît encore disposé à induire que la Crónica serait plus ancienne que le Poëme 4. Un mot qui s’égare momentanément d’une langue dans une autre, et surtout d’une langue néo-latine dans une autre langue de la même famille, c’est chose assez commune, et qui ne mérite guère, en général, de fixer l’attention des esprits sérieux. Mais pour le mot gensor, qui a un caractère tout particulier, il valait la peine d’être remarqué. Seulement nous serions tenté d’en tirer une conclusion opposée à celle de M. Dozy : il indiquerait, selon nous, une connaissance plus intime des élégances et des raffinements de la langue provençale , et, par conséquent, des rapports plus prolongés entre l’Espagne et la France, c’est-à-dire une époque plus moderne. .
1 Recherches, t. I, p. 6 ai.
- Qu’on nous permette de rappeler ici que, dans notre opinion , la composition du Poëme du Cid remonte au milieu du xu' siècle, et le manuscrit est seulement de l’année 1807. Selon M. Dozy, au contraire, le manuscrit du Poëme
serait de l’année 1207, et l’ouvrage aurait été composé vers la même époque. (Voy. Recherches, 1. 1, p. 64i.)
3 Recherches, t. I, p. 648 et suiv.
4 Voir sur ce point les observations de M. Dozy (Recherches , 1. 1 , p. 629).
APPENDICE
Deux observations , qui ont à nos yeux plus de gravité , viendraient au besoin confirmer notre opinion.
Nous prierons d’abord le lecteur de considérer le sujet de chacun de ces deux ouvrages. Le Poëme du Cid raconte les dernières années du héros et sa mort. La Crónica rimada est consacrée à célébrer ses premiers exploits. Cela seul n’autorise-t-il pas à penser que le Poëme est antérieur à la Crónica? N’est-il pas fort probable que le plus ancien des deux poètes a dû s’attaquer à l’époque vraiment historique du Cid, et que l’autre se sera ensuite rejeté sur les traditions plus ou moins fabuleuses qui se rapportaient à sa jeunesse?
Voici l’autre observation, qui nous paraît décisive. Dans le Poëme du Cid rien n’indique, si ce n’est de la manière la plus vague, l’existence de la chevalerie1. Dans la Crónica rimada, au contraire, on voit on ne peut plus clairement la chevalerie instituée , avec ses lois et ses symboles. Ainsi , dans un endroit, le comte de Savoie ayant fait proposer à Rodrigue d’entrer à son service, Rodrigue s’excuse en disant qu’il n’est qu’un simple écuyer, qu’il n’est pas encore armé chevalier (v. 879). Ailleurs l’auteur nous parle de pennons à devise ou armoriés (v. 839). Or, comme l’a fort judicieusement remarqué M. Dozy, les poëtes du moyen âge peignant toujours leur propre temps, il faut bien admettre que l’auteur du Poëme du Cid appartient à un temps où la chevalerie n’était pas encore organisée en Espagne , et que l’auteur de la Crónica rimada vivait à une époque où cette institution était déjà régulièrement établie et en possession de la faveur publique; il faut, disons-nous, admettre que l’auteur du Poëme est antérieur à celui de la Crónica.
Du reste, il ne serait pas raisonnable, à notre avis, de supposer entre les deux ouvrages un laps de temps trop étendu; il ne doit y avoir de l’un à l’autre qu’un intervalle de vingt ou trente ans.
Quant à la valeur, soit historique, soit littéraire, de la Crónica rimada, il est difficile de se figurer rien d’aussi misérable. L’auteur, inspiré probablement par la lecture des romans de chevalerie , a recueilli sans choix et sans contrôle les légendes populaires qui se formaient déjà sur les commencements de son héros , et il entasse tout cela à la suite sans talent et sans esprit. Nous lui reprocherons, en outre, dans les choses de l’ordre moral, un sentiment dénué de délicatesse. Enfin, et c’est ce que nous lui pardonnerons encore moins, il a follement rapporté ou peut-être, même, sottement imaginé des contes absurdes relatifs à de prétendues guerres qui n’ont jamais eu lieu entre
1 Voyez le vers 1222 et les Notes historiques à ce même vers.