III
Les éditeurs qui ont publié avant nous quelque poëme du moyen âge ont vanté souvent comme des chefs-d’œuvre des choses qui n’étaient tout au plus que des curiosités archéologiques; et en abusant ainsi de la louange, ils l’ont rendue suspecte. Nous ne les imi-
1 Dans la Chronique du Cid et dans la Chronique générale d’Espagne , il est question de jongleurs qui assistèrent au mariage des filles du Cid. (Voy. Chronica del Cid , cap. ccxxvm , et Crónica general , fol. 343, au verso.)
2 Terreros y Pando, Paleografía española , p. ioo et suiv.
terons pas. Voulant apprécier le Poëme du Cid au point de vue littéraire, nous nous contenterons, après avoir donné le plan de cette composition, d’appeler l’attention du lecteur sur ce qui en fait, selon nous, le caractère distinctif.
Le Poëme du Cid contient l’histoire des dernières années de notre héros K Au début de la première Chanson, le Cid frappé d’exil par le roi don Alphonse, quitte la Castille pour aller chercher fortune sur la terre étrangère. Il part avec une troupe d’amis fidèles qui s’augmentera peu à peu, entre au pays des Mores, prend des châteaux, gagne des batailles, conquiert Valence. Dans le but de fléchir le roi irrité, il a soin, après chacun de ces succès, de lui envoyer des présents considérables prélevés sur le butin. Alphonse, touché enfin par tant de déférences, rend ses bonnes grâces à un vassal si bien appris, et, pour se l’attacher davantage encore, il marie de sa main les deux filles du Cid à deux infants de haut lignage. La seconde Chanson raconte de nouveaux exploits, de nouvelles victoires du Campéador, seigneur de Valence. Elle nous montre en même temps les indignes gendres du héros se compromettant chaque jour par des lâchetés qui leur attirent les moqueries de leurs compagnons d’armes. Ne pouvant plus y tenir, ils méditent une vengeance : ils partent avec leurs femmes, sous prétexte de les emmener dans leurs domaines, et en chemin les maltraitent de la façon la plus cruelle. A la suite de cet outrage, les filles du Cid sont séparées de leurs maris, et elles épousent en secondes noces les jeunes princes héritiers des . royaumes d’Aragon et de Navarre. Tel est en substance le sujet des deux Chansons, composées d’événements successifs, et terminées chacune par des mariages, comme le seront plus tard les comédies espagnoles.
Nous n’examinons pas en ce moment si le Poëme du Cid est ou
1 Dans la notice qu’il a placée en tête du Poema del Cid , Sanchez indique l’année 1076 comme étant celle où commence l’action du Poëme (p. a3o). Sanchez s’est trompé. Le poète dit en termes exprès que le Gid, exilé, consacra trois années aux diverses expéditions qui précédèrent le siège de Valence (v. 1178). Plus loin il ajoute que le Gid prit cette ville après un siège de neuf mois (v. 1218 et suiv.). Or, Valence ayant été conquise en 109&, il suit de là que l’action du Poëme commence à l’année 1 090. Le bon Sanchez n’avait pas bien lu l’ouvrage qu’il éditait.
INTRODUCTION
non conforme à l’histoire; nous le considérons comme monument littéraire : ce qui le caractérise , c’est un grand air de vérité , de naturel , de réalité. Cette vérité, cette image fidèle de la vie, vous les retrouverez rarement, au même degré, dans la poésie espagnole à son plus beau temps. Le vieux jongleur ne manque certes pas d’imagination; mais loin de chercher à la montrer, il l’emploie uniquement à nous montrer les choses : il s’efface pour les laisser paraître, et elles paraissent avec d’autant plus de relief. Nous ne sommes pas devant un tableau qui représente l’Espagne du xie siècle : nous sommes transportés au centre même de ce pays à demi chrétien , à demi arabe , où de vagues idées chevaleresques commencent à poindre sous les mœurs encore barbares; nous en parcourons les villes et les sierras; nous avons sous nos yeux tantôt un camp, tantôt la cour; nous voyons, nous entendons les personnages qui entrent en scène; nous assistons aux événements.
Bien que le poète se soit évidemment proposé pour but la glorification du Cid, il ne cherche pas cependant à le représenter sous un aspect idéal. Le Cid, le Campéador, ^Excellent, Celui qui naquit en bonne heure, ainsi qu’il l’appelle tour à tour, est un condottiere, un chef de bande, qui a les défauts et les faiblesses de l’humanité. Il en est de même de ses compagnons. Alvar Fañez, son principal lieutenant, d’une franchise parfois brutale , mais loyal et dévoué , également propre à opérer une diversion utile et à remplir une mission de confiance; Pero Bermuez, le chevalier fougueux et le bègue éloquent; Martin Antolinez, le négociateur rusé et la lance hardie, qui ne connaît ni les scrupules ni la peur; le moine français Hiéronyme, un peu fanfaron, comme le sont quelquefois nos compatriotes du Midi, mais instruit dans les lettres et adroit aux exercices du corps, toujours le premier à la messe et le premier à la bataille : tous ces personnages, comme le Cid, sont essentiellement humains. Que dirons-nous d’Alphonse VI? Malgré certains détails qui ne nous paraissent pas exempts de malice, malgré quelques coups de pinceau qui ressemblent à des épigrammes, c’est bien le roi qui a gagné le trône par son mérite personnel, respecté, obéi, et devant lequel le Cid lui-même peut s’humilier sans s’avilir.
XXÍ
Et plus loin, au fond, un peu dans l’ombre, regardez Chimène pudiquement enveloppée de ses voiles, et dans une attitude suppliante : ne reconnaissez -vous pas l’épouse chrétienne qui n’a pas été encore émancipée par la chevalerie, la grave et chaste matrone que les artistes du moyen âge se sont plu à reproduire dans les peintures qui ornent les missels gothiques?
Cette vérité, cette précision nette et ferme, on les retrouve dans la narration du Poëme. Nous signalerons en particulier quatre épisodes qui forment ensemble près d’un tiers de l’ouvrage, et dont l’étendue permet de juger du talent du poëte : l’épisode de l’emprunt sur les Juifs1, celui du comte de Barcelone2, celui de la forêt de Corpès3, celui des Cortès de Tolède 4. On remarquera sans nul doute la souplesse avec laquelle, dans chacun de ces récits, le ton et la couleur sont appropriés au sujet.
Arrêtons-nous un instant sur l’épisode des Cortès, le plus important de tous, afin d’en indiquer au moins le plan et la marche.
Les filles du Cid ont été indignement outragées par les infants de Carrion, leurs maris, dans le rouvrai de Corpès : mises à nu, frappées à coups de sangles et d’éperons, puis abandonnées comme mortes aux bêtes de la forêt et aux oiseaux de la montagne. Le Cid demande justice au roi Alphonse. Le roi convoque sa cour à Tolède5. On s’y rend de toutes parts, et le Cid avec ses fidèles, et les infants avec leurs amis, et les riches-hommes qu’ Alphonse a désignés pour être juges du procès. La séance s’ouvre. Alphonse, après avoir recommandé aux deux parties de se modérer et de se contenir, invite le Cid, le plaignant, à parler. Le Cid expose qu’en vue des mariages il a donné aux infants ses deux épées les plus précieuses : qu’ils les lui rendent, ce puisqu’ils ne sont plus ses gendres. v Les juges octroient la demande, et les infants rendent les épées, heureux d’en être quittes à si bon compte.
1 Vers 70-207.
2 Vers 965-1090.
3 Vers 25U-2835.
4 Vers 2gio-35à5.
5 Sur la Cour et les cortés, voyez les Notes historiques et littéraires , p. 298.
INTRODUCTION
Mais non; le Cid poursuit ses revendications : il dit qu’au moment de leur départ de Valence, il a donné aux infants, en or et en argent, des sommes considérables : qu’ils les lui rendent, «puisqu’ils ne sont plus ses gendres, n Les juges ordonnent la restitution. Les infants se récrient; mais, après quelques débats, ils se résignent à rendre au Cid, en équivalents, ce qu’il leur a donné. Cela fait, le Cid prend de nouveau la parole : les infants ont infligé à ses filles un outrage odieux : il lui faut une satisfaction éclatante : que la cour prononce! Au lieu de s’humilier et de demander pardon de leur méchante action, les infants s’en glorifient. Un de leurs parents ne craint pas d’y applaudir. Alors, comme un chasseur impatient lance sa meute, le Cid, pour en finir, lance en avant trois de ses braves; et ceux-ci, frémissants, haletants, provoquent les infants au combat. A ce moment, se présentent au milieu de la cour deux envoyés des rois de Navarre et d’Aragon, qui viennent demander la main des filles du Cid pour les princes héritiers de ces royaumes; et Alvar Fañez, qui a servi d’intermédiaire dans les premiers mariages, met à profit cet incident pour montrer aux infants la conséquence et le châtiment de leur conduite : auparavant, ils pouvaient traiter avec leurs femmes comme avec des égales; désormais, ils leur parleront comme à des dames souveraines et s’inclineront humblement devant elles.
Nous ne donnons là que l’analyse bien imparfaite de cet épisode. Il faut le lire en entier. On hésite, à propos d’un pauvre jongleur inconnu , à rappeler le nom du plus illustre conteur des temps modernes ; mais Walter Scott, si on lui avait communiqué cette scène, aurait-il eu grand’peine à en faire un des plus beaux chapitres de ses admirables romans?
Le vieux jongleur a exécuté son récit comme il l’a conçu, avec le même naturel et la même vigueur. N’allez pas lui demander le moindre ornement de détail; il ne vous accorderait même pas une élégante épithète. Il a, vraiment, bien assez à faire sans cela! N’ayant à sa disposition qu’une langue informe, grossière, rude, qui n’est déjà plus le latin et qui n’est pas encore l’espagnol, une langue au vocabulaire pauvre et à la grammaire incertaine, il faut d’abord qu’il rende sa
INTRODUCTION
pensée, et qu’il la rende en respectant de son mieux les exigences du rhythme. C’est là le soin qui le travaille. 11 tord, il pétrit les mots. Au besoin il en fabrique. Il redouble le régime direct ou indirect. Il accumule les prépositions. Il va ainsi domptant la matière rebelle, et il arrive : Phidias sauvage , mais d’une volonté et d’une intelligence énergiques, qui, à défaut de marbre, taille son œuvre dans le roc.
Cette vérité, ce sentiment de la réalité que nous aimons dans le Poëme du Cid, ne sont pas des qualités aussi vulgaires qu’on serait tenté de le croire, et surtout on ne les rencontre pas toujours au début de la poésie des peuples. Nous ne possédons rien de la poésie primitive des Grecs; mais nos musées conservent, avec un soin jaloux, de nombreux fragments de leur antique sculpture : que de temps, que d’essais, que de tâtonnements, que de peines et d’eiforts n’a-t-il pas fallu à ce peuple, d’ailleurs si merveilleusement doué, avant d’atteindre et de saisir la ligne vraie ! Et s’il en a été ainsi pour la représentation de la nature visible, qu’est-ce que cela a dû être pour les choses de l’ordre moral? Mais n’allons pas chercher si loin des termes de comparaison à notre Poëme, alors que nous avons près de nous,* sous la main, des monuments du même genre, composés vers la même époque et dans les mêmes circonstances. Depuis vingt ou trente ans, nos érudits se disputent l’honneur d’exhumer nos chants nationaux du moyen âge. Parmi ces œuvres, on a beaucoup vanté, non sans raison à quelques égards, la Chanson de Roland, deux fois publiée naguère, d’abord par un investigateur infatigable qui a rendu d’éminents services à notre vieille littérature, et ensuite par un savant ingénieux, dont l’érudition et les lettres regrettent la perte récente. La Chanson de Roland, contemporaine à peu près du Poëme du Cid1, nous servira à en faire ressortir le mérite.
1 Selon M. Génin , la Chanson de Roland «• pourrait bien être antérieure à l’année 987. « (Introduction, p. xl.) Malgré tout l’esprit que M. ôénin a employé à établir cette opinion, nous ne saurions l’adopter. La langue du Roland est plus moderne que celle des Lois de Guillaume-le-Conquérant, qui sont de l’année 1070. La Chanson renferme d’ailleurs une foule de détails qui permettent d’en fixer la date : ainsi on y trouve un éloge des Normands , et de fréquentes allusions à la conquête de la Pouille, de la Calabre et de l’Angleterre, qui
INTRODUCTION
L’auteur du Roland (un moine probablement] est un homme lettré, qui connaît de l’antiquité classique tout ce qui en était connu de son temps : il a lu Virgile, qu’il imite parfois, et Homère ne lui était pas étranger1. Il a mis dans la conduite de son œuvre beaucoup de jur gement et de sagesse; et par là, par l’unité et la simplicité de sa composition, il peut être regardé comme le précurseur de nos poetes dramatiques du xvue siècle 2. II est, en outre, un écrivain habile, possédant à fond un vocabulaire déjà riche, et toutes les ressources d’une langue déjà formée. Voilà pour l’éloge. Malheureusement, il a manqué
annoncent que l’auteur écrivait dans la seconde moitié du xic siècle (voyez en particulier, chant i", v. 870 et suiv.; chant w, v. 890-89/1, et chant iv, v. 653); et, tout à la fin de la Chanson (chant v, v. 728-782), une allocution de l’ange Gabriel à Charlemagne semble indiquer que cette œuvre a été composée, ou terminée, à l’époque de la première croisade, c’est-à-dire de ioq5 à 1099.
Puisque l’occasion s’en présente, nous toucherons ici un autre point qui se rattache à la question de l’âge du Roland. Tout le monde connaît ces vers, tant de fois cités, où Robert Wace parle d’un chant de guerre entonné par le jongleur Taillefer avant la bataille de Hastings :
• Taillefer qui moult bien canloit,
Sur un roncin qui tost aloit Devant eux s'en aloit eantant De Carleinaifjnc et de Rolant Et d'Olivier et des vassaus Qui morurent en Rairiscevaus.
M. Génin penche à croire que l’hymne guerrier de Taillefer n’était autre que la Chanson de Roland (Introduction, p. lxix); et un historien distingué, M. Henri Martin, est du même avis ( Histoire de France, Paris, 1 855 , t.» III , p. 344). Ces écrivains ont été sans doute induits en erreur par le vers : «Qui morurent en Rainscevaus. » Nous n’y voyons, nous, qu’un hommage à la mémoire des vassaus, hommage un peu amené par la rime. Dans notre pensée, même en supposant le Roland d’une date antérieure, ni pour le fond ni pour la forme il n’a pu être chanté à la bataille de Hastings. Le fond rappelait des souvenirs trop lamentables; et la forme, lente et monotone, ne convenait pas davantage. Au moment où l’on allait livrer bataille aux Saxons d’Angleterre, Taillefer dut chanter quelque victoire remportée par Charlemagne et ses braves sur les Saxons révoltés; et, pour mieux enflammer les courages, son chant devait se composer d’un «petit nombre de couplets vifs, rapides , passionnés : il chanta, si l’expression nous est permise, la Marseillaise des Normands.
1 Selon M. Fauriel, les poèmes d’Homère étaient connus dans le Languedoc à la fin du \° siècle ou nu commencement du xi”. ( Histoire de la poésie provençale , t. 1, p. 447.)
s M. Génin en jugeait de même sans doute, car il a divisé la Chanson de Roland en cinq chants, ou en cinq actes, comme une tragédie classique.
INTRODUCTION
au chantre de Roland les qualités premières du poëte , l’observation elle don de peindre, le sentiment de la vie humaine et le pouvoir de l’exprimer. En vain il a lu et relu Virgile : Virgile ne pouvait pas remplacer pour lui la nature. Il semble même, par moments, que l’étude des anciens se soit interposée entre la nature et lui, pour l’empêcher de voir les hommes comme ils sont et les choses comme elles se passent.
L’auteur du Roland, qui s’amuse souvent à créer une géographie de fantaisie, se plaît souvent aussi à créer des personnages imaginaires. Ici, l’on voit un Chernubles de Montnigre, dont les cheveux tombent jusqu’aux talons, et qui porte en se jouant un fardeau que ne porteraient pas quatre mulets ensemble1. Là, c’est le païerf Fauseron, le frère de Marsille, dont les yeux sont tellement écartés l’un de l’autre, que dans l’espace on pourrait mesurer au moins un bon demi-pied 2. Ailleurs, nous voyons les gens de Micène aux têtes énormes plantées /tu beau milieu de l’épine dorsale, et couverts de soies comme des pourceaux3. Un peu plus loin, ce sont les gens d’Occiant-la-Déserte dont le cuir est aussi dur que du fer, et qui dès lors n’ont aucun besoin de revêtir ni hauberts ni heaumes4. Il suffit de citer ces invraisemblances comme échantillons.
Ces personnages imaginaires font des choses impossibles. Le roi Marsille, voulant détruire l’arrière-garde de Charlemagne, mande tous les barons d’Espagne, et en trois jours il en rassemble quatre cent mille5. Olivier, armé de pied en cap, monte sur un grand pin pour observer les mouvements de l’ennemi 6. La bataille s’engage : Olivier frappe de sa lance un païen , ce et le renverse mort avec sept cents des leurs 7. n Cinq chevaliers français tuent en moins de rien quatre mille
1 Chant ii, vers 3 1 5-3 1 8. — Nous disons ailleurs, page 261, le motif qui nous a déterminé à citer de préférence le texte de M. Génin.
1 Chant n, vers 557 et su^v*
3 Chant iv, vers 826 et suiv.
4 Ibidem, vers 85 1 -855.
5 Chant 11, vers 188.
8 Ibidem, vers 357.
7 Ibidem, vers 697.
INTRODUCTION
Sarrasins L Roland et ses compagnons se trouvant en péril, le premier sonne du cor : on l’entend à trente grandes lieues 1 2. L’archevêque Turpin a quatre épieux dans le corps, et il ne s’en bat que mieux 3. Le bon archevêque, criblé de blessures, étant tombé, Roland qui a la tête fendue, et dont la cervelle sort par les oreilles, va chercher dans la vallée et dans les montagnes ses compagnons d’armes que les païens ont tués, et les porte un à un devant l’archevêque, afin que celui-ci les bénisse4. Malgré tant d’exploits merveilleux, l’arrière-garde de Charlemagne est massacrée. L’empereur revient : il contemple le champ du carnage, se lamente sur le sort de son neveu, et cent mille Français, émus, se pâment contre terre5. Non content de pleurer Roland, Charlemagne veut le venger: il range ses cohortes, au nombre de dix, et formant en tout trois cent soixante mille chevaliers 6. L’émir Baligant, à son tour, range son armée, et dans celle-ci il y a trente cohortes, dont la moindre compte quinze mille chevaliers7. Ainsi, voilà d’un côté trois cent soixante mille hommes, et, de l’autre, quatrè cent cinquante mille pour le moins, c’est-à-dire, au bas mot, huit cent dix mille hommes, et tout cela à cheval dans les défilés de Roncevaux : quelle terrible mêlée !
La même absence de vérité et de naturel se remarque dans l’exécution du Roland. L’auteur affecte surtout les répétitions. Marsille , voulant corrompre Ganelon, imagine de lui dire que Charlemagne a pour le moins deux cents ans ; et, afin de le mieux persuader, il lui répète cela jusqu’à trois fois8. Dans les défilés de Roncevaux, huit barons de Marsille débitent tour à tour un couplet dans lequel chacun d’eux déclare qu’il veut tuer Roland 9. Au moment où l’arrière-garde de Charle-
1 Chant in, vers 268.
2 Ibidem , vers 319.
3 Ibidem , vers 667-656.
4 Ibidem j vers 760-760.
5 Chant iv, vers 537.
0 Ibidem, vers 620-700. *
7 Ibidem , vers 822-826.
8 Chant 1er, vers 523, 538, 55 1.
9 Chant 11, vers 229-327.
INTRODUCTION
magne se voit en présence d’une armée formidable, Olivier invite Roland à sonner du cor pour avertir l’empereur : il y a trois sommations d’Olivier et trois refus de Roland 1. Sur le point de mourir, Roland frappe trois fois son épée contre un rocher pour la rompre, et chaque fois il l’apostrophe en lui rappelant les beaux faits qu’ils ont accomplis ensemble 2. Lorsque Charlemagne arrive (un peu tardivement) au secours de son neveu, il le trouve couché mort sur l’herbe verte, et il lui adresse trois allocutions entrecoupées de trois pâmoisons 3. Des répétitions de ce genre peuvent avoir leur agrément dans un chant lyrique ; elles ne sauraient convenir à la poésie narrative , qui veut une allure plus franche et plus dégagée, et n’y produisent d’autre effet que de fatiguer ou de déconcerter le lecteur 4.
Lorsqu’on a vu ainsi face à face le Poëme du Cid et la Chanson de Roland, un ne peut s’empêcher de déclarer, comme faisaient les juges du camp dans les anciens tournois , que la victoire appartient au poëte espagnol. Mais c’est là seulement la victoire d’un poëte sur un autre, et l’on aura bientôt l’occasion de reconnaître que la France n’est point compromise par la défaite de son représentant.