‹ Poe˜me du CidChapitre 4 sur 182 · IV · texte numérisé non relu

IV

Si le Poëme du Cid a, comme monument littéraire, une incontestable valeur, il ne présente pas moins d’intérêt comme monument historique, soit qu’on y étudie les personnages et les événements, soit qu’on y cherche des renseignements sur la civilisation et les mœurs espagnoles au xiie siècle.

Pour ce qui est des personnages, nous ne dirons qu’un mot à cet

1 Chant ii, vers 390-620.

2 Chant m, vers 862-917.

3 Chant iv, vers ¿90-535.

4 M. Fauriel, ne pouvant s’expliquer ces répétitions, les attribue à l’inintelligence du copiste, qui, ayant sous les yeux trois leçons différentes du même passage, et n’osant choisir, aurait pris le parti de les transcrire à la suite l’une de l’autre. A quoi M. Génin répond que ces répétitions «■ entraient dans le plan de l’auteur. « Nous le croyons également; mais que valent de pareils artifices, puisque M. Fauriel, un si bon juge de toutes les choses littéraires, a pu s’y méprendre à ce point? (Voyez la Chanson de Roland, Introduction, chap. v. )

INTRODUCTION

égard; c’est que, parmi les traditions chrétiennes, nous ne possédons rien sur le Cid et ses compagnons qui mérite autant de créance que notre Poëme, et qu’en retranchant des traditions arabes ce qui a été • évidemment inspiré par la passion et la haine, on les trouverait ellesmêmes d’accord avec le vieux jongleur espagnol.

Quant aux événements, le Poëme du Cid n’est pas moins exact et moins vrai sur ce point. Ainsi, pour ne parler que du fait d’armes auquel le Cid doit sa gloire, la conquête de Valence, voyons ce que nous rapporte notre auteur. Selon lui, cette conquête ne fut pas le résultat d’un dessein arrêté d’avance, le couronnement d’un vaste plan de campagne : le Cid fut amené à l’entreprendre par suite d’un accident imprévu. Il nous dit que le Cid entoura soigneusement la ville, et la prit par la famine après un siège de neuf mois. Il nous dit enfin que, devenu maître de Valence, le Cid, usant de son pouvoir souverain, distribua des propriétés à ses hommes d’armes, et tout ensemble organisa une police sévère, qui lui parut nécessaire pour la conservation de sa conquête. Les traditions arabes ne disent pas autre chose. Seulement, le vieux jongleur nous raconte tout cela dans un récit rapide l. Son plan ne comportait pas davantage. 11 écrivait non pas un poëme épique, mais une chronique rimée, non pas une seconde Iliade, mais une sorte d’Odyssée.

Mais ce qui nous paraît le plus curieux et le plus instructif dans notre Poëme, au point de vue historique, ce sont les renseignements qu’il contient sur les mœurs et la civilisation de l’Espagne, sinon à la fin du xie siècle et du temps du Cid, du moins au milieu du xne siècle, à l’époque où le chroniqueur-poëte composait son œuvre. Etudions un moment ces mœurs; et commençons par dire un mot d’un préjugé fort répandu.

On est, en général, assez disposé à croire que l’Espagne du moyen âge était entièrement soumise à l’influence arabe. Un savant illustre de notre temps s’est, laissé aller à cette préoccupation, et elle l’a conduit à d’étranges méprises. Dans l’ouvrage qu’il a consacré aux littératures méridionales, supposant, contre toute vraisemblance, que le Poëme du Voyez vers 1180-1265.

INTRODUCTION

Cid a été primitivement rédigé en langue arabe , M. de Sismondi s’exprime ainsi : a Le poëme , quoique très-chrétien , porte encore quelques traces de son origine ar'abe. La manière dont il y est parlé de la Divinité , et les épithètes qui lui sont données , sont plutôt d’un musulman que d’un catholique : c’est le Père des esprits, le Divin Créateur, et d’autres noms encore qui s’accordent fort bien avec le christianisme , aussi le poëte les a-t-il conservés, mais qui sont cependant plutôt dans l’habitude de l’islamisme L n M. de Sismondi n’a mis dans ces lignes ni son exactitude ordinaire, ni la justesse accoutumée de son jugement. Le mot Créateur est fréquemment employé dans le Poëme du Gid, mais toujours sans épithète, pas même celle de divin, qui n’y est pas employée une seule fois. Quant à ces mots, le Père des esprits, on les chercherait en vain dans notre Poëme; on n’y trouve que ceux-ci, le Père spirituel ( Padre espiritual ), ce qui n’est pas tout à fait la même chose2. D’ailleurs si, comme le déclare M. de Sismondi, ces noms s’accordent fort bien avec le christianisme, pourquoi donc en faire honneur à l’islamisme?

Nous ne voulons pas dire, cependant, qu’au xne siècle les Arabes n’avaient influé en rien sur les mœurs espagnoles. On rencontre çà et là dans notre Poëme quelques indications qui sembleraient prouver le contraire. Ainsi, il y avait chez les chrétiens de la Péninsule une sorte de concubine autorisée qui, parfois, tenait heu de l’épouse légitime. C’était, bien entendu, un luxe de grand seigneur! Quoi qu’il en soit, comme cet usage n’avait existé ni dans l’Espagne romaine, ni dans l’Espagne gothique, on peut supposer que les Espagnols le tenaient d’un peuple chez lequel la pluralité des femmes était permise; et l’on n’aura aucun doute à cet égard si l’on veut bien réfléchir que le mot qui servait à désigner cette sorte d’épouse libre, ou supplémentaire, est arabe3. Au reste, parmi les détails de notre Poëme qui révèlent

1 De la littérature du midi de l’Europe, 9 e édit., t. III, p. 169.

8 Le poëte emploie trois fois cette expression: une fois pour désigner Dieu le Père; une "autre pour désigner Jésus-Christ; et eniin, en parlant de l’abbé don Sanche, supérieur du couvent de Saint-Pierre-de-Cardeña. (Voyez les vers 3oi, 3 kh et 3 76.)

' Notes historiques et littéraires , p. 997.

l’influence orientale, celui-là est le seul qui ait réellement quelque importance; les autres ne méritent pas d’être relevés.

C’est faute de distinguer les temps et les circonstances, que l’on s’abuse sur cette influence et qu’on l’exagère. Au milieu du xue siècle, les chrétiens d’Espagne avaient reconquis, il est vrai, une partie considérable du territoire , itf Navarre , la Galice, le Léon, la Catalogne, l’Aragon, les deux Castilles, le Portugal; mais ils voyaient encore dans leurs anciens dominateurs des rivaux puissants et redoutables, et ils n’acceptaient qu’avec répugnance, ou, tout au moins, qu’avec une réserve excessive ce qui leur venait de ce côté. Ces dispositions ne changèrent que plus tard, à la fin du siècle suivant. A ce moment les Espagnols ont repris, et pour jamais, Valence, Séville, Cordoue, Cadix; ils ont refoulé les Arabes dans le petit royaume de Grenade : là, ils ne peuvent plus les regarder comme des ennemis dangereux, mais plutôt comme des hôtes incommodes qui prolongent un peu trop leur séjour. Alors, rassurés et tranquilles, ils ne craindront plus de leur emprunter leurs sciences, leurs arts, leurs fêtes élégantes; Alphonsele-Sage n’hésitera pas à insérer dans sa Chronique les traditions musulmanes, et l’infant don Juan Manuel, en composant son charmant recueil d’apologues, imitera sans scrupule les contes ingénieux de l’Orient1.

Jusque-là, nous le répétons, il faut se tenir en garde contre l’influence arabe; elle n’est, le plus souvent, qu’une illusion, un mirage qui s’évanouit dès qu’on s’en approche.

Voulez-vous trouver des analogies, et nombreuses et frappantes, et d’ensemble et dë détail, avec les mœurs du Poëme du Gid? Cherchezles dans les anciens poëmes, dans les vieilles chansons de geste que le moyen âge français nous a légués. Ici, en effet, idées religieuses et superstitions diverses, institutions politiques, organisation militaire, équipage de guerre, costume civil, etc., tout est conforme, tout est identique. Nous avons signalé ces rapports dans les notes qui accom-

1 Nous parlons de l’ouvrage intitulé El conde Lucanor, dont un habile écrivain, M. A. de Puibusque, a récemment publié une traduction exécutée avec beaucoup de talent et de grâce (Paris, Amyot, i85â, in-8°).

INTRODUCTION

pagnent le Poëme; mais il nous semble utile de les présenter rassemblés dans un tableau, afin d’en faire mieux voir toute l’étendue.

En France comme en Espagne, le christianisme, bien que déjà établi depuis sept ou huit siècles, est encore à l’état d’enfance, et il s’exprime par les mêmes prières naïves1. Cependant, à ne rien dissimuler, il existe pour nous sur ce point une différence essentielle entre le Poëme du Cid et la Chanson de Roland. On remarque dans le Poëme nous ne savons quoi de plus grave, de plus profond, de plus sombre, de plus ardent et de plus farouche. En lisant ces invocations continuelles à la Divinité, si fréquemment accompagnées de cris de haine et de vengeance , on ne peut s’empêcher de penser que si , par la suite des temps , l’inquisition doit se développer quelque part avec un caractère plus marqué d’énergie , ce sera certainement dans le pays auquel appartient le poëte espagnol.

A ce christianisme naïf, et plus ou moins barbare, se mêlent chez les deux peuples les mêmes superstitions : la croyance au septénaire, communiquée par les Juifs, la croyance aux augures, qui venait des Romains, et une superstition toute moderne, et plus originale, la superstition de la barbe 2.

En France comme en Espagne, à la tête de la hiérarchie sociale est le roi , souverain presque absolu , qui dispose à son gré des honneurs ou domaines féodaux, les octroie ou les retire 3.

Chez les deux peuples, le roi, en certaines circonstances, prend l’avis d’une assemblée qui se réunit par ses ordres et qu’il préside. Cette assemblée se nomme la Cour 4. Les personnages appelés

1 Notes historiques et littéraires, p. 269.

2 Ibid., p. 25g, 266 et 292.

3 Ibid., p. 268.

4 Ibid., p. 298 et suiv. Nous ajouterons un mot à cette note. Dans la Chanson de Roland, avons-nous dit, l’assemblée convoquée par Charlemagne pour juger Ganelon ne s’appelle pas la cour , mais le conseil. Nous aurions' dû remarquer en même temps que , dans cet ouvrage , le mot cour (ou cort ) se trouve fréquemment employé au même sens qu’il a dans le Poëme du Cid; et si l’auteur ne s’en est pas servi dans l’épisode dont nous parlons, c’est qu’il aura jugé cette expression trop commune, trop populaire, et qu’il aura préféré l’autre comme plus noble et plus solennelle.

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INTRODUCTION

à en faire partie sont les grands barons, les riches-hommes, les comtes, etc.1

En France comme en Espagne, même organisation militaire. Au degré inférieur le piéton qui se lève quand on l’appelle, ou quand il lui plaît; au-dessus du piéton le chevalier (ou le cavalier); puis la mesnie, c’est-à-dire les chevaliers qui composent la suite ou la maison d’un homme puissant; puis Y échelle, ou l’escadron, c’est-à-dire probablement l’agrégation d’un certain nombre de mesnies. Puis enfin Yhost, c’est-à-dire l’armée (un peu confuse), formée à son tour par la réunion d’un nombre plus ou moins considérable de piétons, de chevaliers, de mesnies et d’échelles, marchant ensemble à la défense d’un intérêt commun, sous la même enseigne2.

Chez les deux peuples, l’équipage de guerre du chevalier est le même. II a pour armes défensives : le heaume ou le casque, et sous le heaume la coiffe , pour adoucir le contact du métal ; la cuirasse : sous la cuirasse le gamboison, ou plastron; Vécu bouclé, ou le bouclier, qui avant l’engagement était suspendu au cou, et se portait au bras pendant l’action. Quant aux armes offensives, le chevalier en a deux principales : l’épée, avec laquelle il frappait du tranchant; et la lance, qui était invariablement ornée d’un pennon ou banderole 3. Enfin le chevalier a deux sortes de montures : l’une pour la marche ou la promenade, l’autre pour le combat, le palefroi et le destrier 4 .

Des deux côtés, au moment de livrer bataille, le chef suprême de 1 expédition confie l’enseigne, ou l’étendard, à un chevalier de haut état qui devient dès lors comme son lieutenant 5.

Et des deux côtés, avant l’engagement général, un chevalier qui veut faire acte de baron, c’est-à-dire témoigner sa vaillance, sollicite du chef la faveur de porter les premiers coups 6.

1 Notes historiques et littéraires, p. 290, 291 et 3o5.

2 Ibid., p. 272 , 27.3 et 279. Voir aussi le Vocabulaire , au mol hueste.

3 Ibid., p. 271, 276, 288 et 3oi.

4 Ibid., p. 278 et 285.

5 Ibid., p. 273.

Voyez Notes historiques et littéraires, p. 287, et le Vocabulaire , au mot barnax.

INTRODUCTION

Enfin, chez les deux peuples le costume civil est le même. C’est pour les hommes et pour les femmes une longue rohe, nommée indifféremment ciclaton ou bliaut. Par-dessus cette robe , les hommes portent des fourrures ou pelissons 1\

Il nous serait facile de multiplier les rapprochements; mais ces détails suffisent pour montrer qu’entre les mœurs espagnoles et les mœurs françaises au xnc siècle l’identité est manifeste, d’autant plus que chez les deux peuples les mêmes choses sont la plupart du temps exprimées par les mêmes mots.

A quelle cause attribuer toutes ces analogies? Comme il serait déraisonnable d’y voir un effet du hasard, il n’y a qu’une manière de les expliquer : c’est que l’un des deux peuples a transmis ses mœurs à l’autre. Or lequel a été l’initiateur? Evidemment c’est la France; car les monuments français où cette civilisation se révèle sont antérieurs au Poeme du Cid; et, en outre, ces monuments annoncent une civilisation plus complète, plus avancée, plus raffinée que celle du poëme espagnol2.

Mais comment la civilisation et les mœurs françaises ont-elles pénétré et se sont-elles établies en Espagne? A cette dernière question nous répondrons de notre mieux, mais seulement après que nous aurons parlé de la versification et de la langue de notre Poëme.

Un préjugé tout semblable à celui qui a fait admettre l’influence arabe sur les mœurs de l’Espagne au moyen âge, l’a fait admettre aussi sur l’ancienne versification espagnole : en Espagne et au dehors, des littérateurs, ordinairement plus judicieux, l’ont proclamée3; mais, comme l’autre, ce préjugé aura bientôt disparu. Déjà, dans ces derniers

1 Voyez Noies historiques et littéraires, p. 29^ et 296, et te Vocabulaire, au mot pelizon.

2 On trouve à ce sujet, dans le Poëme du Cid, un détail précieux à recueillir. Lorsque le comte de Barcelone, qui, on 11e doit pas l’oublier, était Français, a été fait prisonnier par le Cid, et que celui-ci l’invite à manger, il refuse; il déclare qu’il aime mieux mourir, puisqu’il s’est laissé vaincre par de tels mal chaussés. (Vers io3o et suiv.)

1 Martinez de la Rosa, Obras literarias, Paris, Didot, t. I, p. 192. — Viardot, Eludes sur F Espagne, p. 117.

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