‹ Poe˜me du CidChapitre 5 sur 182 · X.YXIV · texte numérisé non relu

X.YXIV

INTRODUCTION

temps, un des savants les plus distingués de l’Allemagne, M. Ferdinand Wolf, s’est élevé avec autant d’esprit que de raison contre ce qu’il appelle 1 e pseudo-orientalisme, qui joue, dit-il, le rôle de fantôme dans la littérature espagnole1. Un orientaliste éminent, M. Dozy, s’est associé de la manière la plus formelle à cette espèce d’exorcisme 2. Nous nous joignons de grand cœur à ces messieurs; et nous disons que pour dissiper le prestige, il suffit de prononcer un seul petit mot qui se trouve négligemment jeté dans le Poëme du Cid : gesta 3. Consacré

par les romans carlovingiens de la France du midi et du nord 4 avant

de passer dans notre Poëme, le mot gesta, ou geste (narration historique en vers), indique aux critiques espagnols que, pour voir d’où vient leur versification, au lieu de tourner un regard superstitieux vers l’Orient, ils feraient mieux de regarder de ce côté des Pyrénées.

La versification du Poëme du Gid présente quatre points caractéristiques : i° la narration est divisée par couplets monorimes d’une longueur inégale, suivant que la veine attaquée fournit plus ou moins 5 ; 2° la rime est assonante, c’est-à-dire que le poëte ne tient nul compte des consonnes, et que les seules voyelles défrayent l’harmonie; 3° la rime est toujours masculine, ou, en d’autres termes, lorsque la syllabe finale ne porte pas l’accent, elle vient en surplus, comme dans nos vers féminins; h° enfin, le rhythme ou le système métrique, sur lequel jusqu’ici on n’est pas d’accord, et qui nous reste à déterminer.

Nous serons pour cela obligé d’entrer dans quelques détails techniques; mais la chose en vaut la peine. Outre que ces questions de versification ne sont pas la partie la moins curieuse de l’histoire

1 Recherches , 1. 1, p. 609.

2 Ibidem.

3 Vers 1093.

Fauriel, Histoire de la poésie provençale , t. III, p. 1 4g. — Voyez aussi dans la Chanson de Roland , ch. m, v. 6 ; ch. iv, v. 867 , et le dernier vers de la chanson :

Ci fait la ¡reste que Turoldus declinet.

Il est parfois impossible de ne pas remarquer dans le changement d’assonance une intention artistique: ainsi, aux vers 1G28 et 1629, le poëte annonce qu’il va passer à un autre épisode , et immédiatement il passe à une autre assonance.

INTRODUCTION

littéraire, nous voulons faire voir, sous la vieille versification espagnole, l’esprit de la France qui l’inspira.

Au sujet du système métrique du Poëme du Cid, il a été débité bien des folies. Selon Sanchez, le poëte se serait proposé pour modèles l’hexamètre et le pentamètre latins. Sanchez a essayé de prouver cela à sa manière l. Selon d’autres critiques, les vers de notre Poëme ne se composent pas d’un nombre fixe de syllabes, et le mètre varie, disent-ils, de dix à seize, ou mieux encore, de huit à vingt-quatre2. Remarque peu sérieuse, à notre avis. Y a-t-il donc, dans aucune langue du monde, un poëme où chaque vers renferme le même nombre de syllabes? Et doit-on s’étonner de ne pas trouver dans le Poëme du Cid ce qu’on ne songerait à aller chercher ni dans Homère, ni dans Virgile, ni dans Pétrarque, ni dans Calderón, ni dans Racine? Voici le vrai : sur les trois mille sept cent quarante-quatre vers qui composent notre Poëme, il y en a deux ou trois cents, nous l’avouons, qui sont évidemment irréguliers, soit par la volonté du poëte, soit par l’inadvertance du copiste3. Quant au reste, ce sont des vers de douze

1 Colección de poesías, t. I, p. 1 23. — Sanchez cite comme un distique les deux premiers vers de notre Poëme , qu’il scande ainsi :

De ios -sos o -ios tan- fuerte -mientre lo-rando,

Tornaba -ia cabe -za- estaba -ios catan -do.

En imaginant cette assimilation, Sanchez a montré qu’il ne se rendait pas bien compte de la valeur musicale de la langue espagnole. Au premier vers, dans oios, l’accent porte sur la première syllabe, et la seconde est brève, comme dans nos e muets; la seconde syllabe de fuerte est brève également, et non pas longue. Au second vers, l’a central de tornaba et de estaba est long, comme dans les imparfaits des verbes latins de la première conjugaison amabat, cantabat; l’e de cabeza est long, et la dernière syllabe de ce mot est toujours brève; et enfin, dans catando, dont Sanchez fait un dactyle, la syllabe du milieu est nécessairement longue. U y a donc là, à la lettre, autant d’erreurs que de mots. Mais on doit, et, plus que personne, nous devons beaucoup pardonner à Sanchez : il a publié le Poëme du Cid.

2 Obras literarias, t. I, p. 160. — Etudes sur l’Espagne, p. 118. — Recherches, t. I, p. 616. — History of spanish literature, 1. 1, p. 17.

3 Si nous ne nous étions pas fait une loi de ne pas corriger le texte là où la versification est seule atteinte, nous aurions pu aisément restaurer bon nombre de vers. Ainsi, au vers 1 48 , le copiste écrit :

Martin Antolinez cavalgó privado.

Il faut lire : cavalgó tan privado.

INTRODUCTION

et de dix syllabes entremêlés; et parmi ces vers, c’est celui de douze syllabes qui domine.

Voici quelques vers que nous considérons comme types. Vers masculins :

Rachel à Mió Cid la manol’ va besar. (V. 17 A.)

Andidieron de noch, que vagar non se dan. (V. 437.)

Por cerca de Salon tan grandes gozos van. (V. 1023.)

Vers féminins, où la voyelle finale non accentuée (que nous marquons en lettre italique) ne compte pas, non plus que le muet dans nos vers féminins :

Cid, en el nuestro mal vos non ganades nada. (V. Z17.)

Trescientas lanzas son, todas tienen pendones. (V. 73i.)

Martin Antolinez, el Burgales complido. (V. 65.)

Nous avons dû choisir pour types, dans notre Poëme, des .vers d’une régularité matériellement incontestable. Mais l’auteur suit des règles ou, si l’on veut, prend des licences (alors autorisées), qu’il faut connaître pour se rendre bien compte de son système de versification. Parmi ces règles, ou ces licences, nous nous contenterons d’indiquer les principales; et, pour plus de clarté, nous les montrerons dans des vers de douze syllabes, en ajoutant qu’on les retrouve également dans les vers de dix.

A la fin de l’hémistiche, l’auteur met parfois, comme à la fin des vers féminins, une syllabe moins accentuée que celle qui précède, et qui vient en surplus :

Por oro nin por plata non podrie escapar. (V. 3i 1.)

Au vers 1 5 1 1 , il écrit :

Por sabor de Mió Cid , de grand ondral' dar.

Il faut lire : de grand ondra le dar.

Nous pourrions multiplier les citations. Nous ferons seulement remarquer que souvent le copiste écrit les pronoms me, te, se, comme affixes, m, t, s, là' où ils doivent s’écrire en toutes lettres, et qu’il les écrit en toutes lettres là où ils ne sont que des affixes.

INTRODUCTION

XXXVlf

Fata dentro en Xativa duró el arrancada. (V. i 236.)

Vos que por mi dexades casas è heredades. (V. 3 02.)

E vos, Pero Bermuez, la mi seña tomad. (V. 697.)

Loraba de los oios, quiso!’ besar las manos. (V. 265.)

Los Moros yacen muertos, de vivos pocos veo. (V. 626.) .

Par compensation, le poëte place quelquefois à l’hémistiche , comme syllabe tonique, une syllabe qui na pas l’accent, et qui équivaut à Ye muet de nos vers féminins :

Las yentes de fuera todas son derramadas. (V. 468‘.)

Con pocas de gentes que en Casteion fincaron. (V. £67.)

Facedme mandado muy privado à la«aga. (V. à5j.)

Vasallos tan buenos por corazón lo han. (V. 433.)

Firmes son los Moros, aun nos1 van del campo. (V. 763.)

L’auteur emploie l’élision; mais il en use plus largement que nous ne le faisons dans notre système moderne, car il élide, à volonté, toutes les voyelles, l’a, Ye, lï, l’o simple, l’o aigu. Exemples :

Doña Ximena al Cid la manof va besar. (V. 370.)

Mió Cid Ruy Diaz à Alcocer es venido. (V. 854.)

Ante seré convusco que el sol quiera rayar. (V. 2 3i.)

De lo que à vos caió vos non gradecedes nada. (V. 181 4.)

Pues que aqui vos veo, prended de mi ospedado. (V. 247.)

Quel’ hayades merced, s/ el Criador vosvala. (V. 888.)

Yxie el sol, Dios, que fermoso apuntaba! (V. 462.)

1 Comme on le voit, l’affixe s (pour se) ne compte pas comme syllabe. Les autres aflixes ne comptaient . pas non plus. 11 en était de même dans l’ancien provençal: témoin ces vers du Poëme sur Boèce :

Quai ora s vol, petita s fai asaz. (V. 1 66.)

Davan so vis nulz om no s pot celar. (V. 171.)

( Poésies originales, t. II, p. 37.)

INTRODUCTION

AI exir de Salon, mucho ovo buenas aves. (V. 867.)

La cara del caballo torno à Sancta María. (V. 21 5.) Quando lego à San Pero el buen Campeador. (V. 2 36.)

En disant que l’auteur élide à volonté, nous avons annoncé que lorsque cela ne lui convient pas, il n’élide pas; comme dans ces vers :

En mano tenie desnuda la espada. (V. 677.)

Dexanla à Mió Cid, todo esto non precia nada. (V. 68 1.) Un sueñoT príso dulce, tan bien se adurmió. (V. 608.) Yo con los C.C. yró en algara. (V. IxL i5.)

A t i adoro è creo de toda voluntad. (V. 363.)

E desi arriva tornanse* con la ganancia. (V. 685.) Estando en la cruz, virtud fecistmuy grant. (V. 352.) Grado al Criador è al Padre Espiritual. (V. 1661.)

Fata Calatayuth duró el segudar. (V. 785.)

Non lo tardó el Rey, la razón conpezó. (V. 2081.)

Notre poëte ne se contente pas d’user à son gré de l’élision : parfois, en dehors de toute rencontre de voyelles, il se permet de syncoper hardiment les mots, soit à la fin, soit au milieu :

Vayamos los ferir en aquel dia de eras. (V. 686.)

Sacó el pie del’ estribera , una ferida le daba. (V. 38.)

Ca asíle2 dieran la fe è gelo avien jurado. (V. 1 63.)*

A derecho nos valed, à ningún tuerto no. (V. 3588.)

Los escudos à los cuellos, que bien Mocados son. (V. 3596.) Vos lo merecedes, darvos queremos buen dado. (V. 196.)

Au lieu de tornanse, le copiste aurait dû écrire tornan s. Il y a là un affixe.

' Le copiste , qui oublie souvent d'indiquer la syncope , n’a pas omis cette indication dans ce vers, non plus que dans celui qui précède; et il a fort bien écrit, avec une apostrophe : Ca asíV dieran, et una feridaV daba. Nous avons cru devoir écrire différemment pour être mieux compris.

INTRODUCTION

Mas del Cid Campeador yo non vos digo nada. (V. 897.)

Perderás Calntayuth 1 que non puede escapar. (V. 64i.)

Enfin, et ce sera notre dernière remarque, au milieu de ces vers plus ou moins longs, plus ou moins remplis d’élisions et de syncopes, le poëte se plaît parfois à lancer, comme une fusée , un petit vers de six à huit syllabes; soit qu’il ait jugé ce vers suffisant à l’expression de sa pensée (ce qui était pour lui l’essentiel), soit qu’il ait voulu produire par là quelque effet 2.

On croira peut-être qua nous imaginons complaisamment toutes ces règles, ou toutes ces licences (que nous disons autorisées), pour justifier ou expliquer l’irrégularité de la versification de notre Poëme. On se tromperait. Nos anciens monuments en vers français , du Midi et du Nord, antérieurs d’un demi-siècle environ au Poëme du Cid, la Nobla Leyczon et le Gérard de Rossillon, d’un côté, la Chanson de Roland et les Voyages de Charlemagne, de l’autre, où le monorime est également employé dans des couplets d’une longueur indéterminée, où la rime est également assonante, et toujours masculine3, tous ces poëmes reposent sur un système métrique analogue.

DanSMe Poëme du Cid, avons-nous dit, il y a des vers évidemment irréguliers; mais l’ensemble se compose de vers de douze et de dix syllabes entremêlés, et c’est le vers de douze qui domine. Dans la Nobla Leyczon4, il y a aussi des vers irréguliers 5, et l’ouvrage est écrit

1 Nous avons accepté le texte tel qu’il est. Mais peut-être, au lieu de, Perderás Calatayuth , faut-il lire : Perdras Calatayulh. Ce serait alors notre futur français.

2 Tels sont les vers 127, 269, 36o, 38i, 484, 644, 829, 1 454 , 1 6 1 3 , 1728, i833, 2007, 2o38 et 2573.

3 Si l’auteur du Poëme du Cid fait rimer han et entrar , Carrion et Campeador , l’auteur de la Chanson de Roland fait rimer chalt et vendrai, Espaigne et fraindre, amer et mortel. Dans le Poëme du Gid, l’assonance est parfois encore plus libre, puisque corazones et arzones riment avec Criador; mais dans le Poëme sur Boèce, composé vers l’an 1000, nous voyons rimer fello avec peior, et le avec pren. L’auteur espagnol était un peu arriéré .

4 Poésies originales, t. II, p. 73.

s En voici quelques-uns :

Píen de tota sapientia e de tota poiseneza e de tota bouta. (V. 34.)

Poi pecheron greoment, habandonant la ley, co es ley de natura. (V. 129.)

Adonca Dio trames l’angel a una nobla donczella de lignage de rey. (V. 208.)

INTRODUCTION

vi,

en vers de douze syllabes, avec des vers de dix entremêlés L Dans le Gérard de Rossillon, il y a aussi des vers irréguliers ; et si le poète emploie d’ordinaire le vers de dix syllabes, il débute par des vers de douze2. La Chanson de Roland, le plus soigné de tous ces ouvrages, est écrite en vers de dix syllabes, mais on y rencontre çà et là des vers de douze 3. Enfin, les Voyages de Charlemagne, qui contiennent plus d’un vers irrégulier et beaucoup de vers de dix syllabes, sont écrits, comme notre Poëme , en vers de douze 4.

Comme dans le Poëme du Cid, on trouve parfois dans nos anciens poëmes, à l’hémistiche, une syllabe féminine surabondante. Ainsi clans la Nobla Leyczon :

Que neun home que viva non po saber sa fin. (V. i3.)

Ma chascuna persona, laca! vol ben obrar. (V. 27.)

Laçai haven coropla, passa haven la mesura. (V. 80.) .

Dans le Gérard de Rossillon : •

Per una pauca porta s’en van issir. (P. 1 1.)

Ces vers ressemblent beaucoup à ceux-ci , de notre Poëme :

En el nombre del Criador è del apostol Sanctyague. (V. 1147.)

Los infantes de Carrion dando iban compaña à Minaya Alvar Fañez. ( V. 1893.)

Pasaron Mata de Toranz de tal guisa que ningún miedo non han. (V. i5oo.)

On voit que, dans ces vers , nos deux auteurs se sont préoccupés avant tout de l’expression de leur pensée.

1 Par exemple, les vers 49, 210, 438 et 46 1.

2 Lo reierme de Fransa desfai e despersona ,

E ieu no i ai plus de Ihieu que la corona.

’ L’habile éditeur de la Chanson de Roland l’a reconnu. (Voyez l’Introduction de cet ouvrage, p. CXLVIII. )

4 Nous citons le début :

Un jur fu Karléun al Seint-Denis muster,

Reout prise sa corune , en croiz seignat sun chef ,

E a'd ceinte sa espée; li ponz [en] fud d’or mer.

Dux i out e demeines , e baruns e cbevalers.

Au 3‘ vers, nous ajoutons la préposition en, évidemment oubliée par le copiste. Au 4e vers , il faut supprimer la conjonction e, que le copiste a ajoutée par distraction après la césure.

INTRODUCTION. xn

E sa mainada s’armo tôt dissamen. (P. i3.)

Sos paire ad orne ni a rei no servit. (P. 10.)

Dans la Chanson de Roland :

Fors Sarraguce, ki est en une muntaigne. (I, 6.)

Li empereres Caries de France dulce. (I, 16.)

De vasseîage fut asez chevaler. (I, 2 5.)

Paien chevalchent par ces greignurs valees. (II, 5o.)

Et dans les Voyages de Charlemagne :

De sa pleine parole la prist à reisuner. (V. 8.)

Cele ne fud pas sage, folement responded.. (V. 12.)

Emperère, dist-ele, trop vus poez preiser. (V. i3.)

Parfois aussi, dans nos anciens poëmes français, comme dans le Poëme du Cid, la quatrième ou sixième syllabe, féminine, prend à l’hémistiche la valeur d’une syllabe masculine. Ainsi, dans la Nobla Leyczon :

Que fo scripta fora car sen al derier temp. (V. 7.)

Que el leges e gardes e enseignes dreitura. (V. 86.)

Que jamais en aiga non perera lo mont. (V. 1 12.)

Un segnor demostra esser a tota gent. (V. i52.)

Et dans le Gérard de Rossillon :

No seria Gerar coms poderos. (P. 3.)

Tant qu’en sia sazitz e poderos. (P. 8.)

E traspasse d’Ardena els bos Drogo. (P. 3.)

E fan tendre lor traps seisanta e dos. (P. 6.)

Et dans les Voyages de Charlemagne :

Que pur vostre hunte ne fud dit ne pensed. (V. 38.)

\Lir

INTRODUCTION

Par mun chef! dist Carie, ço saverai-jo uncore. (V. 5i.)

Là sist Teraperère sur un cuisin vaillant. (V. 289.)

Volentères, sire, tut al vostre comand. (V. A70.)

Et dans la Chanson de Roland :

Ki tuit dient : Tant mare fustes, ber. (I, 35o.)

Il ne sevent li quels d’els la veintrat. (II, 75.)

E vint Joces, si i vint Berengers. (II, 1 3 5.)

Nos espees sunt bones e trenchant. (II, 289.)

En bataille deit estre forz e fiers. (III, AA2.)

Tuit li altre sunt reniés en estant. (IV, 269.)

Oiez ore, franc chevaler vaillant. (IV, 261.)

Ki messages feseit mult volenters. (IV, 276 b)

Dans lePoëme du Cid, avons-nous dit, les diverses voyelles s’élident ou ne s’élident pas, à volonté. Il en est de même dans nos anciens poëmes français, du Midi et du Nord. Que le copiste ait ou. non indiqué l’élision, Ton y trouve des élisions de toute sorte. Ainsi, dans la Nobla Leyczon :

Nobla ley era aquela laçai Dio nos dono. (V. 82.)

Ma la novella di : « Perdona a tota gent.» (V. 267.)

Sovent deven velhar e istar en oreson. (V. 2.)

1 M. Génin qui a si bien vu la règle de l’e muet surabondant à l'hémistiche, et qui a indiqué avec tant de précision et de bonheur les règles ou les licences de la versification du Roland (voir l’Introduction, ch. vm), M. Génin n’a pas soupçonné la règle dont nous parlons en ce moment; et partout où elle s’est présentée dans son texte, il a corrigé au moyen d’un monosyllabe supplémentaire ingénieusement trouvé : «Ki tuit li dient, — Mais il ne sevent, — E vint i Joces, — Kar nos espees, — En la bataille, — E tuit li altre, — Oiez tuz ore , — Ki tels messages , » etc. Ce sont de bien légères taches dans un excellent travail , et faciles à expliquer. Dans l’espagnol et le provençal , la voyelle féminine , si faible et si douce quelle soit, a toujours une certaine valeur, tandis que notre e muet, par cela même qu’il est muet, n’en a aucune. Ainsi, en évitant de le compter à la césure comme voyelle pleine, l’habile éditeur du Roland s’est trompé; mais il a montré un sentiment très-juste et trèsdélicat de la musique de notre langue.

INTRODUCTION

SLIll

Lo mal lt a deífendu, lo ben K a comanda. (V. 72.)

En aquel temp fo Abram, baron placzent a Dio. (V. 189.)

Et dans le Gérard de Rossillon :

Apela ab se Teric, e foren trei. (P. 2.)

Entro siom a Sans desobre lona. (P. 1.)

El coms K a tant servit, non a vergonha. (P. 2.)

Si abans no so mil home en camp jutgat. (P. 7.)

Et dans les Voyages de Charlemagne :

Il ne vait mie à pet, le aguilun en sa main. (V. 286.)

Par Deu, ço dist K escut, cist gas est bel e bon. (V. 5o5.)

Et dans la Chanson de Roland :

Ja est ço Rollans ki tant vos soelt amer. (III, 564.)

Cil ki la sunt ne funt mie a blasmer. (II, 5i4.)

Issi est neirs cume peiz k¿ est demise. (III, 37.)

Liverez le mei, jo en ferai la justise. (I, £197.)

Prenent sei a braz ambesdous por loitier. (IV, 1 56.)

Parfois aussi, dans nos anciens poëmes, comme dans le Poëme du Cid, les diverses voyelles ne s’élident pas. Ainsi, dans la Nobla Leyczon :

Que poc son li salva, a ver lo remanen. (V. 26.)

Ma yo aus 0 dire, car se troba en ver. (V. 4o8.)

E per que es aquest mal entre humana gent. (V. 56.)

E un chascun ames lo proyme enayma si. (V. 1 5 5.)

Al cal vos aure deleit, riqueczas e honors. (V. h 7 7.)

Ben ha mil e cent anz compK entierament. (V. 6.)

Ays i ha grant exemple a tota humana gent. (V. 187.)

Si la mort nos penre o encuey o deman. (V. i5.)

INTRODUCTION

Et dans le Gérard de Rossillon :

La bona domna veuva ac dos maritz. (P. 39.)

Per te 0 die, Martel, que re non ves. (P. 39.)

Et dans les Voyages de Charlemagne :

Là ens ad un alter de sánete paternostre. (V. 1 1/».)

Si Franceis le me dient, dune le otri-jo ben. (V. 2 3.)

Asez lur a donez entre or fin e argent. (V. 78.)

Mult est genz li présenz que Caries i offret. (V. 112.)

Uncore en sa-jo un ki plus se fait léger. (V. là.)

Et dans la Chanson de Roland :

E l’arcevesques les a asols e seignet. (III, 768.)

Ma bone espee que ai ceinte al costet. (II, à 06.)

Puis que il sunt as cheval e as armes. (II, Zi 3 5 1 .)

Pris en ad or e aveir e deners. (II, ¿88.)

Fièrent \i un, K altre se défendent. (II, 738.)

Et jo irai al Sarazin Espan. (I, 269.)

Se li reis voelt, jo i puis aler ben. (I, 2 58.)

Dient Franceis : «Deus! que purrat ço estre?» (I, 33 Ix'1)

Dans le Poëme du Cid, avons-nous dit, l’auteur syncope hardiment les mots, soit au milieu, soit à la fin. Il en est de même dans les monuments de notre vieille poésie; et voilà encore une règle ou une licence, que nous recommandons à l’attention des critiques qui s’amusent à compter les syllabes. Ainsi, dans la Nohla Leyczon :

Ma cant venre Yesliu al dia del jujamenl. (V. 16.)

1 Ici encore, à l’e muet non élidé, M. Cénin a cru voir des fautes, comme à Y hémistiche , et il a corrigé de la même manière : que fai ceinte, puis que il i sunt, etc.

2 M. Génin n’a pas bien vu, non plus, que dans ces monosyllabes l’o s’élidait ou ne s’élidait pas , à volonté , et partout il a corrigé.

INTRODUCTION

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