CAVI
APPENDICE
Do nunca entró seña de Moro nin de Christiano.
AHy dixo Rodrigo : Esso es lo que yo te mando.
Agora te conosco, que eres fijo de mi hermano.
Con tresientos cavaileros yva la seña guardando.
870 Viólo el conde de Saboya; en tanto fue espantado,
E dixo à los cavaileros : Cavalgat muy privado.
Sabedme de aquel Español, sy viene de la tierra echado.
Si fuere conde ó rico ombre , véngame bessar la mano.
Sy fuere ombre de buen logar, tome mió mayoradgo.
875 Tan apriessa los Latinos à Rodrigo son llegados,
E lisose maravillado quando gelo contaron.
Tornadvos , dixo , Latinos , al conde con mi mandado ,
E desilde que non so rico nin poderoso fidalgo;
Mas so un escudero, non cavallero armado,
880 Ffijo de un mercadero, nieto de un cibdadano.
Mi padre moró en Rua, è siempre vendió su paño.
Ffincaronme dos pieças el dia que fue finado;
E commo él vendió lo suyo, venderé yo lo mió de grado :
ffOù ne pénétra jamais drapeau de More ni de Chrétien. «
Alors Rodrigue dit : « C’est ce queje t’ordonne.
ff A présent je te reconnais, tu es [bien] fils de mon frère. «
Avec trois cents chevaliers il allait gardant la bannière.
870 Le comte de Savoie vit cela; il fut dès lors effrayé,
Et dit à ses chevaliers : «■ Chevauchez très-promptement. rrSachez-moi de cet Espagnol s’il vient exilé de sa terre, rr S’il est comte ou riche-homme, qu’il me vienne baiser la main, ff S’il est homme de bon lieu, qu’il se range sous mon commandement.* 875 Très-promptement les Latins à Rodrigue sont venus.
Et il fut émerveillé lorsqu’ils lui contèrent la chose, ff Retournez-vous-en , dit-il , Latins , au comte avec mon message , ff Et dites-lui que je ne suis pas un riche et puissant gentilhomme,
•f Mais que je suis un écuyer, non un chevalier armé ,
880 " Fils d’un marchand [et] petit-fils d’un bourgeois.
ffMon père demeura à Rua, et toujours vendit du drap.
frDeux pièces m’en restèrent le jour où il mourut;
rf Et de même qu’il vendit le sien, je vendrai le mien volontiers :
V. 87/1. — Au lieu de mayoradgo, M. Dozy propose de lire mayordomadgo , et traduit: « Qu’il •soit mon majordome.* {Recherches , t. I, p. C65.) La correction et l’interprétation nous ont paru
inadmissibles. Nous conservons le mot, qui revient, selon nous, au mot provençal majestratge , maestratge (supériorité, hauteur), et nous traduisons de notre mieux.
APPENDICE
CXVJI
Ca quien gelo conprava muchoP costava caro.
885 Pero desilde al conde que di mi cuerpo à tanto.
Que de muerto^) presso non me saldria de la mano.
El conde , quando esto oyó , fue mucho sañudo è yrado :
Español, fi de enemiga, ya nos viene menasando.
Todos los otros mueran, aquel sea pressyonado,
8()o E levatmelo à Saboya, muy las manos atadas.
Colgarlo he de los cabellos del castillo privado,
Mandaré à mis rapases tan sin duelo, que en el medio dia diga que es noche cerrada. Caudillan las ases è lidian tan de grado.
Saboya! llamó el conde, è Castilla! el Castellano.
895 Veredes lidiar à profia è tan firme se dar,
Atantos pendones obrados alçar è abaxar,
Atantas lanças quebradas por el primero quebrar,
Atantos cavallos caer è non se levantar,
Atanto tavallo sin dueño por el campo andar.
te Car à qui de lui en achetait, cela coûtait fort cher.
885 (r Mais dites [bien] au comte qu’à cela j’ai voué ma personne,
frQue [sinon] mort ou prisonnier, il ne sortira pas de mes mains.»
Le comte , lorsqu’il entendit cela , fut très-mécontent et irrité :
«r [Cet] Espagnol, fils d’une diablesse, nous vient déjà menaçant. ffQue tous les autres meurent , que celui-ci soit fait prisonnier,
890 crEt conduisez-le-moi en Savoie, les mains bien attachées.
ff Je le suspendrai immédiatement par les cheveux à mon château,
ce [Et] donnerai à mes valets des ordres si sévères qu’il dira en plein midi qu’il est nuit fermée. » On range les armées en bataille , et l’on combat de grand cœur, cr Savoie!» cria le comte, et rr Castille!» le Castillan.
8g5 Vous [les] eussiez vus combattre à l’envi et très-fort se frapper,
Maints pennons ouvrés se lever et s’abaisser,
Maintes lances brisées du premier coup se briser [tout à fait] ,
Maints chevaux tomber et ne [plus] se relever,
Maint cheval sans maître par la campagne aller.
V. 885.— Ms. et texte de M. Michel : que de mi cuerpo a tanto. Il nous a été impossible de comprendre, et nous avons corrigé. M. Dozy pense également que le texte est altéré à cet endroit (Recherches, t. I, p. 666).
V. 888. — Le manuscrit porte : vos viene.’ A l’exemple de M. Dozy, nous corrigeons.
V. 895 et suiv. — A projia pour à porjia, par transposition de lettres. — Nous remarquerons
encore que ce vers et les suivants paraissent imités du Poème du Cid. Voyez en particulier le passage qui commence au vers 734.
V. 897. — M. Michel a imprimé par erreur : por el primore ; ce qui ne présente aucun sens. Nous reproduisons le manuscrit. Mais il faut avouer que cela ne vaut guère mieux. L’auteur du Poème du Cid s’exprime avec plus de jugement et d’esprit.
APPENDICE
900 En medio de la mayor priessa Rodrigo fue entrar.
Encontróse con el conde, un golpe le fue dar.
Derribóle del cavallo , non le quisso matar : q
Presso sodes, don conde, el onrrado Saboyano.
Desta guissa vende paño aqueste cibdadano.
905 Assy los vendió mi padre fasta que fue finado.
Quien gelos conprava, assy le costava caro.
Essas [horas] dixo el conde : Messura, Español onrrado;
Que ombre que assy lidia, non devia ser villano.
O eres hermano o primo del buen rey don Fernando.
910 Comino disen el tu nonbre, si à Dios ayas pagado?
Ally dixo Rodrigo : Non te será negado.
Rodrigo me llaman aquestos quantos aqui trayo.
Ffijo so de Diego Laynes, è nieto de Layn Calvo.
Essas horas dixo : Ay mesquino, desaventurado!
915 Cuy dé que lidiava con ombre, è lidié con un peccado;
Que dentro poco ha que fueste nonbrado,
Que non te atiende rey moro nin christiano
En el campo; ca de muerto ó de presso non te saldria de la mano.
900 Au milieu de la plus grande presse Rodrigue pénétra.
Il se rencontra avec le comte; il lui porta un coup.
Il le renversa de cheval, [mais] il ne voulut point le tuer :
«Vous êtes prisonnier, seigneur comte, l'honoré Savoisien.
«De cette manière ce bourgeois vend son drap.
905 tr Ainsi le vendit mon père jusqu’à ce qu’il mourût. rrA qui le lui achetait, ainsi il coûtait cher.»
Alors le comte dit : «Sois courtois, Espagnol honoré;
«Car l’homme qui se bat de la sorte ne doit pas être un vilain,
« Tu es ou le frère ou le cousin du bon roi don Fernand.
910 «Comment te nomme-t-on? [et] qu’ainsi tu satisfasses Dieu!»
Alors Rodrigue dit : «Cela ne te sera point refusé.
«Rodrigue m’appellent tous ceux que je mène ici.
«Je suis fils de Diègue Laynez et petit-fils de Layn Calvo.»
Alors [le comte] dit : «Ah! pauvre infortuné!
9 1 5 «Je croyais me battre contre un homme, et je me suis battu contre un démon;
«Car aussitôt que ton nom est prononcé,
«Jamais ne t’attend roi more ni chrétien
«Dans le champ; car, [sinon] mort ou prisonnier, il ne sortirait pas de tes mains.
V. 90a. — Ms. : Derribó/ole. Erreur du co- V. 916.— Cela est intraduisible. Nous tâchons
piste, probablement. de rendre la pensée.
APPENDICE
Oylo contar al rey de Francia è al papa de Roma,
92o Que nunca te prendiesse ombre nado.
Dame de que guissa podría yo salir de tu pressyon que non fuesse desonrrado. Cassarte y a con una mi fija que yo mas amo,
E non he otra fija nin otro fijo que herede el condado.
Ally dixo Rodrigo : Pues enhia por ella muy privado.
Sy yo della me pagaré que cabe se fará el mercado.
Ya van por la ynfanta à poder de cavallo.
Traenla guarnida en una silla muy blanca, de oro el freno, non mejor obrado. Vestida va la ynfanta de un baldoque preciado.
Cabellos por las espaldas commo de un oro colado.
93o Ojos prietos commo la Mora, el cuerpo bien tajado.
Non ha rrey nin emperador que della non fuese pagado.
Quando la vio Rodrigo, tomóla por la mano,
E dixo : Conde p yt à buena ventura muy privado ;
Que non cassaria con ella por quanto yo valgo;
935 Ca non me pertenece fija de conde nin de condado.
El rey don Fernando es por cassar, à él me la quiero dar.
«Je l’ai ouï conter au roi de France et au pape de Rome,
920 ff Que jamais homme né ne te ferait prisonnier.
« Laisse-moi sortir de tes mains de telle manière que je ne sois pas déshonore', ff Je te marierais avec une mienne fille que j’aime on ne peut plus, ffEt je n’ai point d’autre fille ni d’autre fils qui hérite de mon comté. »
Alors Rodrigue dit : crEh bien, envoie devers elle très-promptement.
925 «Si d’elle je me trouve satisfait, le marché sera bientôt conclu.*
Déjà l’on va vers l’infante à puissance de cheval.
On l’amène équipée sur une selle très-blanche; d’or [est] le frein , ouvré on ne peut mieux. L’infante va vêtue d’une robe précieuse.
Sur ses épaules [flottent] ses cheveux [brillants] comme de l’or épuré.
930 Ses yeux [sont] noirs comme chez une Moresque, son corps bien taillé.
Il n’est roi ni empereur qui d’elle ne fût satisfait.
Lorsque Rodrigue la vit , il la prit par la main ,
Et dit : ff Comte, allez à bonne aventure très-promptement; trCar je ne me marierais pas avec elle pour tout ce que je vaux;
935 ffCar à moi n’appartient fille de comte ni [héritière] de comté. ffLe roi don Fernand est à marier, à lui je veux la donner.
V. 919. — Pour restituer l’assonance il faut lire : è al papa romano.
V. 920. — Ms. : Que nunca prendes ombre nado, que nunca te prendiesse. Ce vers, autant qu’il est possible de l’interpréter, serait en contra¬
diction avec le vers 9 1 8. A l’exemple de M. Dozy, nous corrigeons.
V. 925. — • Cette préposition cabe signifiait à la fois près et bientôt. (Voir, plus loin, le vers to55. )
APPENDICE
Sy faga mayor algo, conde, por quanto de los ojos vedes, non vos coja mas en el canpo. Davala Rodrigo à los suyos, lievenla passo.
El acogiósse para el rey al galope de cavallo.
<)4o Dixo : Albricias, señor, que vos trayo buen mandado.
En mili è novecientos cavalleros fise muy grand daño.
Prisse al conde de Saboya por la b$rba syn su grado.
Dióme por sy su fija, è yo para vos la quiero,
E besso las manos à vos que me fagades algo.
■yi5 Essas oras dixo el rey : Solo non sea penssado;
Ca por conqueryr reynos vine acá, ca non por fijasdalgo:
Ca nos las quesieramos, en España fallaremos afartas.
Essas horas dixo Rodrigo : Señor, fasedlo privado.
Enbarraganad à Francia, sy à Dyos ayades pagado.
9r>o Suya será la desonrra, yrlos hemos denostando.
Assy bolveremos con ellos la lid en el campo. •
Essas horas fue el rey ledo è pagado,
E dixo : Rodrigo , pues en mili è novecientos fesistes grand daño ,
De los tuyos quantos te fincaron, sy à Dios ayas pagado?
9 ■) 5 Ally dixo Rodrigo : Non vos será negado.
Llevé tresientos cavalleros, è traxe quarenta è quatro.
ffCesera plus haut état, comte; [mais] par tout ce que vous voyez de vos yeux, queje ne vous retrouve plus dans le champ. »
Rodrigue la donna aux siens, afin qu’on la conduisît au pas.
Quant à lui, il courut devers le roi au galop du cheval, o 'io 11 dit : ffEtrennez-moi, seigneur, car je vous apporte une bonne nouvelle.
«■ Au milieu de mille et neuf cents chevaliers j’ai fait un très-grand dommage.
ff J’ai pris le comte de Savoie par la barbe contre son gré.
rrll m’a de lui-même donné sa fille, et moi pour vous je la veux,
«Et je vous baise les mains afin que vous me fassiez du bien. » y 5 Alors le roi dit : « Qu’il n’y soit pas seulement pensé;
cr Car je suis venu ici pour conquérir des royaumes, et non pour de nobles filles; ffCar si nous en voulions, nous en trouverions assez en Espagne.»
Alors Rodrigue dit: «■ Seigneur, faites-le promptement, ff Prenez en France une concubine, [et] ainsi contentez Dieu.
Ojo ft A eux sera le déshonneur, [et] nous irons les raillant.
ff Ainsi nous aurons de nouveau avec eux bataille dans le champ.»
Alors le roi fut joyeux et content ,
Et dit : tf Rodrigue, puisqu’ au milieu de mille et neuf cents tu as fait grand dommage, ff Combien des tiens t’est-il resté? et qu’ ainsi tu aies contenté Dieu! » g55 Alors Rodrigue dit : ffCela ne vous sera point refusé.
«J’ai mené trois cents chevaliers, et j’en ai remmené quarante-quatre.»
APPENDICE