V. 5 1 . — Sanchez donne la préposition por, à
cet endroit, comme synonyme depara , qui indique la destination : vers, du côté de , etc. Sanchez se trompe. Le Cid n’a pas à marcher vers Burgos, il y est déjà. — Dans ce vers et dans les suivants le poète emploie l’imparfait de l’indicatif au lieu du parfait indéfini. C’est que, tout simplement, il avait besoin dans ce couplet de l’assonance a a.
V. 59. — Quando. En lisant avec attention les divers passages du Poème où se trouve ce mot, je suis disposé à croire que le texte primitif portait quand ou quant, et que l’o final euphonique, introduit plus tard dans la langue espagnole, aura été ajouté par le copiste. Le Poema de Alejandro donne quant.
6o Derredor dél una buena compaña.
Alli posó Mió Cid como si fuese en montaña.
Vedado l’an comprar dentro en Burgos la casa :
De todas cosas quantas son de vianda Non le osarien vender la menor dinarada.
65 Martin Antolinez, el Burgales complido,
A Mió Cid è à los suyos abastóles de pan è de vino.
Non lo compra, ca él se lo avie consigo.
De todo conducho bien los ovo bastidos.
Pagó s Mió Cid el Campeador è todos los otros que van à so servicio. 70 Fabló Martin Antolinez, odredes lo que ha dicho :
Ya, Campeador, en buen ora fuestes nacido.
Esta noch ygamos è vaymosnos al matino,
Ca acusado seré por lo que vos he servido.
En yra del rey Alfonso yo seré metido.
75 Mas si convusco escapo sano ó vivo,
Aun cerca ó tarde el Rey quererme ha por amigo ;
Sinon, quanto dexo non lo precio un figo.
Fabló Mió Cid, el que en buen ora cínxo espada :
Martin Antolinez, sodes ardida lanza;
80 Si yo vivo doblarvos he la soldada.
Espeso he el oro è toda la plata.
Bien lo vedes que yo no trayo aver,
E huevos me serie para toda mi compaña.
Ferio he amidos, de grado non abrie nada.
V. 62. — Au lieu de vedado, le texte de Sanchez porte vedada. Faute d’impression probablement.
V. Qh. — Texte de Sanchez: al menos dinarada. D’après la manière dont Sanchez, dans son Index , interprète le mot dinarada ( el importe de un dinero ) , il faudrait traduire son texte: cOn n’oserait lui vendre au moins le montant d’un denier, » ce qui ne présente aucun sens. Le mot dinarada, comme le provençal denairada , signifie denrée, ce qu’on achetait pour un denier.
V. 68. — Bast dos pour abastados. Le poète me semble avoir sans façon fabriqué ce mot, parce
qu’il avait besoin d’une terminaison en t dos pour l’assonance.
Y. 72. — Pour la plénitude du sens il faudrait : Esta noch y ygamos, etc. Le poète a sacrifié à l’euphonie.
V. 76. — Convusco (avec vous). En décomposant ce mot, on y trouve le pronom personnel vos ou vus, enclavé en quelque sorte entre la préposition con et co, qui est la même chose. Sanchez rappelle, avec raison, le vobiscum des Latins. Je rappellerai aussi que les Provençaux avaient également la préposition co.
V. 76. — Le poète emploie l’adverbe aun (même) pour le besoin de son vers.
60 Autour de lui une bonne compagnie.
Là campa Mon Cid, comme s’il eût été dans les montagnes.
Il a été défendu qu’il pût acheter dans Burgos la ville :
D’aucune chose quelconque qui soit à manger On n’oserait lui vendre la moindre denrée.
65 Martin Antolinez, le Burgalais accompli,
Pourvut Mon Cid et les siens de pain et de vin.
Il ne l’acheta pas, car il l’avait avec soi.
De toute victuaille il les a bien pourvus.
Mon Cid le Campéador fut content, ainsi que tous ceux qui vont à son service. 70 Martin Antolinez parla ; écoutez ce qu’il a dit :
«Déjà, Campéador, en bonne heure vous êtes né.
«Passons [ici] la nuit et allons-nous-en au matin,
«Car je serai accusé pour vous avoir servi,
«Et je serai mis en la disgrâce du roi Alphonse.
75 «Mais si avec vous j’échappe sain et sauf,
«Alors, tôt ou tard, le Boi me voudra pour ami;
«Sinon, de tout ce que je laisse je me soucie comme d’une figue. ^
Il parla Mon Cid, celui qui en bonne heure ceignit l’épée :
«Martin Antolinez, vous êtes une lance hardie;
80 «Si je vis je vous donnerai double solde.
«J’ai dépensé l’or [que j’avais] et tout l’argent.
«Bien vous le voyez que je n’ai pas d’argent monnayé,
«Et j’en aurais besoin pour toute ma compagnie.
«11 faut que je m’en procure par force ; de gré je n’aurais rien.
V. 77. — Dexo. Si mes conjectures ne me trompent , ce verbe dexar ne serait qu’une forme rajeunie par le copiste. Dans le Poema de Alexandro et dans les poésies de Gonçalo de Berceo, postérieures d’un siècle environ au Poème du Cid, on trouve lexar.
V. 79. — Le mot ardit (hardi), quelle qu’en soit d’ailleurs l’origine, me semble essentiellement et incontestablement français. L’adjectif ardida, au féminin, se trouve dans le Poème sur Boèce, qui est d’environ un siècle et demi antérieur au Poème du Cid.
V. 8 1 . — A ce mot espeso , Sanchez dit , dans son Index, que peut-êtie il manque sur la se¬
conde voyelle un léger signe graphique pour suppléer 1 ’n (espeso). En effet, au vers 323 1 , on lit espenso. Mais nous croyons les deux formes également bonnes. L’ancien provençal disait indifféremment despes ou despens , despessa ou despensa (dépense). L’ancien catalan disait despes. Enfin, le savant Aldrete a remarqué, dans les anciens textes espagnols , le mot despesa employé comme synonyme de costa, gasto (dépense). (Voy. Del orig. de la leng. castell., lib. II, cap. vi.)
V. 84. — Amidos. Dans le Poema de Alexan dro, on trouve ambidos, et, dans Y Index placé à la suite de ce poème, Sanchez dit fort bien que ce mot est la même chose que amidos.
Con vuestro consego bastir quiero dos archas.
Yncamoslas d’arena, ca bien serán pesadas,
Cubiertas de guadalmecí è bien enclaveadas :
Los guadalmecís bermeios è los clavos bien dorados.
Por Rachel è Vidas vayadesme privado.
Entrando en Burgos me vedaron comprar, è el Rey me ha ayrado. Non puedo traer el aver, ca mucho es pesado :
Empeñargelo he por lo que fuere guisado.
De noche lo lieben que non lo vean Christianos :
Vealo el Criador con todos los sos Sanctos :
Yo mas non puedo è amidos lo fago.
Martin Antolinez non lo detardaba ,
Por Rachel è Vidas apriesa demandaba.
Pasó por Burgos, al castiello entraba,
Por Rachel è Vidas apriesa demandaba.
Rachel è Vidas en uno estaban amos,
En quenta de sus averes, de los que havien ganados. Legó Martin Antolinez à guisa de membrado.
O sodes, Rachel è Vidas, los mios amigos caros?
En poridad fablar querría con amos.
No lo detardan, todos tres se apartaron.
Rachel è Vidas amos me dat las manos Que non me descubrades à Moros nin à Christianos : Por siempre vos faré ricos que non seades menguados. El Campeador por las parias fue entrado ;
Grandes averes príso è mucho sobeianos;
Retobo dellos quanto que fue algo.
Por en vino à aquesto porque fue acusado.
V. 85. — Sur ce mot vuestro, même observation que sur le mot nuestro, au vers h 7. Le Poema de Alexandro dit vostro et vostra.
V. 87. — Le mot guadalmecí, d’origine arabe, signifie proprement du cuir sur lequel on a imprimé des ornements dorés.
V. 89. — Au mot privado, Sanchez interprète fort bien : presto, luego (promptement, sur-lechamp). Ce mot est employé au même sens dans les poésies de Gonçalo de Berceo et dans le Poema de Alexandro.
V. 97. — Ce vers, qu’on retrouve deux lignes plus bas (où il est très-bien placé), aura été mis ici par suite d’une distraction du copiste. Martin Antolinez ne devait, prudemment, s’informer de Rachel et Vidas qu’une fois entré à Burgos. Plus tôt , il risquait de se compromettre.
V. 98. — Par ce mot castiello (le château), le poète a voulu , ce me semble , indiquer le quartier des Juifs, la Juiverie, qui se trouvait probablement à l’extrémité de la ville.