‹ Poe˜me du CidChapitre 7 sur 182 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

INTRODUCTION

Ainsi, la versification du Poëme du Cid, qu’on a jusqu’ici regardée comme barbare, n’est en réalité, dans ses règles ou dans ses licences, que notre vieille versification française.

La conviction n’est-elle pas complète encore sur ce point? Nous avons un moyen infaillible, selon nous, de dissiper jusqu’au moindre doute : c’est de montrer, dans les monuments de la poésie espagnole qui viennent immédiatement après le Poëme du Cid, les mêmes changements, les mêmes progrès qui se sont déjà accomplis, à une époque antérieure, dans la versification française. Prenons pour point de départ, ou, si ce langage nous est permis , pour base d’opération , les poésies de Gonzalo de Berceo, composées quatre-vingts ou cent ans après le Poëme du Cid. Le nouvel auteur ne procède plus, comme son devancier, par couplets monorimes inégaux , simplement assonants , en vers de dix ou de douze syllabes entremêlés : ses vers, comme des chevaliers mieux disciplinés, marchent régulièrement quatre à quatre, et tous à rime pleine, et tous de douze syllabes. Voyez plutôt :

Guiaba su ganado, como faz buen pastor;

Tan bien non lo farie alguno mas mayor.

Non querie que entrasen en agena labor.

Las oveias con elli avien mui grand sabor.

( Vida de Santo Domingo de Silos, cop. so '.)

Comparez cette stance avec une autre , de la petite composition provençale intitulée Lo Novel Confort, ou avec un quatrain du Roman de Rou, ouvrage d’un poëte normand, vous serez frappé de la ressemblance.

1 Poesías anteriores al siglo xv, t. II, p. 3.— «Les clercs, dit M. Dozy, avaient adopté , depuis le commencement du xui° siècle, ou peut-être plus tôt, le vers alexandrin de quatorze syllabes, dont quatre étaient liés ensemble par la même rime.» ( Recherches , 1. 1, p. 616.) Et à l’appui de son opinion, M. Dozy rappelle ces deux vers du Poema de Alexandro :

Fablar curso rimado per la quaderna via,

A sillabas cuntadas , ca es grant maestria.

M. Dozy a été induit en erreur par l’expression : a sillabas cuntadas. Ce sont tout uniment deux vers féminins , ayant chacun une syllabe féminine surabondante à l’hémistiche.

INTRODUCTION

XL Vil

Voici le début de Lo Novel Confort :

Aquest novel confort de vertuos lavor Mando , vos escrivent en carita et en amor :

Prego vos carament per l’amor del Segnor; Abandonado segle, serve a Dio cum temor U

Et dans le Roman de Rou :

Une feiz, ço dit l’en, par itel achoison Avint en Danemarche laide dissencion :

Li filz murent as peres grant guerre è grant tençun; Cachier les en vouloient, vousissent cil u non1 2.

Ainsi qu’on le voit sans peine d’un coup d’œil, dans Gonzalo de Rerceo, comme dans Lo Novel Confort et dans ce fragment du Roman de Rou3, le système métrique est le même : on retrouve des deux côtés jusqu’à la faculté (persistante) d’ajouter, par surérogation, à l’hémistiche une syllabe féminine. Or, Gonzalo de Rerceo écrivait de 1220 à 1 25o, en plein xme siècle; etLo Novel Confort, aussi bien que le Roman de Rou , est du siècle précédent4. On ne saurait donc hésiter à reconnaître que Gonzalo de Rerceo a imité les derniers perfectionnements de la versification française, comme l’auteur du Poëme du Cid avait imité la versification française primitive; car personne ne s’avisera sans doute d’attribuer ces ressemblances étonnantes à un pur effet du hasard.

Et maintenant, si l’on nous demande d’où vient l’identité des deux versifications, espagnole et française, nous répondrons encore, comme nous avons fait tout à l’heure au sujet de l’identité des mœurs et des usages, en priant le lecteur de vouloir bien attendre un moment. Tout

1 Poésies originales des Troubadours, t. II, p. 111. Au second vers, le copiste, préoccupé

de l’orthographe latine, a écrit par erreur scrivent. Quant à la conjonction et, elle s’élidait, même sous cette forme ; et nous devons ajouter que deux voyelles consécutives étaient élidées par une troisième. Il faut ici prononcer : en carit-en amor.

3 Voyez le Roman de Rou, t. 1, p. 38.

s L’auteur du Roman de Rou écrit habituellement en couplets monorimes de douze syllabes, ou en vers de huit.

4 Poésies originales, t. II, p. cxliii. — Roman de Rou, Notice, t. I, p. vu.

INTRODUCTION

s’expliquera; mais, auparavant, nous avons à parler de la langue de notre Poëme.

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