‹ Poe˜me du CidChapitre 8 sur 182 · S VÍ · texte numérisé non relu

S VÍ

Il y a dans le Poëme du Gid, comme dans tous les textes de langue, deux éléments distincts à étudier : le vocabulaire, et la grammaire. Pour ce qui est du vocabulaire, à part quelques mots dérivés de l’arabe1, et d’autres, en plus grand nombre, empruntés aux idiomes germaniques, on reconnaît aisément que l’ensemble est d’origine latine; mais cependant c’est quelque chose de tout nouveau. Quant à la grammaire de notre Poëme , elle se sépare davantage encore du latin , elle est encore plus complètement nouvelle. Il nous suffira d’en rappeler quelques formes caractéristiques : i° les articles, imaginés pour remplacer les désinences latines abolies; 2° l’emploi des affixes m, t, s, au lieu des pronoms personnels me, te, se; 3° la formation du futur : variable, incertain, indécis dans la conjugaison latine, le futur se forme invariablement en espagnol par l’adjonction du présent du verbe aver au présent de l’infinitif : dar, daré; fer, feré; ferir, feriré2; 4° le futur divisé : les deux éléments qui le composent y sont séparés, tantôt par un pronom relatif, tantôt par un pronom personnel : doblarvos he, pour doblaré vos; ferio he amidos pour feré lo amidos 3; 5° dans le futur

1 Nous donnons la liste des mots arabes qui se trouvent dans le Poëme du Cid : acémila , alarido, albricia, alcalde, alearía, alcayaz , alcandora, alcazar, alfaya, algara, alguacil, abnofalla, almófar, arriaz, atalaya, atamor, avorozo, axobda, axuuar, barragan, barragana, boda, cid, chico, guadalmecí, tacha, zaga. Ce qui étonne, c’est que, quatre siècles et demi après la conquête de l’Espagne , un plus grand nombre de mots arabes ne fût point passé dans la langue.

2 Selon quelques philologues, cette forme du futur remonterait au vi* siècle. Ces philologues s’appuient d’un passage d’Aimoin (lib. II, cap. v) , dans lequel il est dit que Justinien ayant vaincu et fait prisonnier un roi barbare , et l’invitant à restituer les provinces enlevées à l’Empire, le roi répondit qu’il ne les rendrait point : «Non, inquit, dabo.v A quoi Justinien aurait répliqué: rr Tu les donneras (duras), r, M. W. Schlegel demande avec raison quelle autorité peut avoir ce qu’un auteur franc du x° siècle rapporte d’un empereur byzantin du vic, et il conclut très-judicieusement que ce récit est apocryphe. ( Observations sur la langue et la littérature provençales , Paris, 1 8 1 8 , in-8°, p. hk et suiv.)

3 Vers 8o et 86.

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encore, l’irrégularité de certains verbes mérite d’être signalée. Bien que le futur ait toujours la même terminaison, qu’il se présente un ou divisé, il est dans notre Poëme plusieurs futurs qui deviennent irréguliers par la contraction du radical : ainsi, le verbe aver , qui devrait dire avéré, dit avré; le verbe morir , qui devrait dire moriré, dit morré; le verbe saber, qui devrait dire saberé, dit sabré; le verbe tener, qui devrait dire teneré, dit tenré, tendré; le verbe valer, qui devrait dire valere', dit valdré; le verbe venir, qui devrait dire venirè, dit vendré. Enfin on remarquera dans le Poëme du Cid une foule de locutions qui achèvent d’en caractériser la langue, en fa séparant de plus en plus du latin. Ainsi le nom de nombre un est employé au pluriel quand il se rapporte à un nom qui s’exprime spécialement par ce nombre : unas yentes (des gens); unos zapatos (des souliers); unos colpes (des coups) ’. Le verbe aver (avoir) est employé dans le sens de ser (être), et l’adverbe de lieu est supprimé : por quanto en el mundo ha (pour tout ce qu’il y a dans le monde); otros mandados ha (il y a d’autres messages); en pocas tierras ha (il y a dans peu de pays) 2. Le verbe ser (être) est employé pour le verbe ir (aller) au parfait de l’indicatif: los que fueron con él (ceux qui allèrent avec lui); fueron en Valencia (ils allèrent à Valence) 3. Le verbe est mis au singulier, quoiqu’il ait plusieurs sujets : dixo Rachel è Vidas (Rachel et Vidas dirent) 4. Les verbes sont employés substantivement avec l’article : al exir de Salon (au sortir de Salon); al partir del abbat (au départir de l’abbé) 5. La préposition de joue un rôle tout particulier : tantôt employée comme pour donner plus d’accent à la phrase : con pocas de gentes (avec peu de gens) ; de vivos pocos veo (j’en vois peu de vivants); al bueno de Mu Cid (à ce brave de Mon Cid) 6; tantôt employée au lieu de que (que) : decir de si ô de no (dire que oui ou que non) 7 . Voici encore quelques

1 Vers 868, 3097 et 3686.

2 Vers 1088, 1909 et 1929.

3 Vers 1257 et 2680.

4 Vers i36, 139, 166. — Voir aussi le vers 777.

5 Vers 867 et 1669.

8 Vers 667, 626 et 663.

7 Vers 3220.

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locutions fort curieuses : lorar de sos oíos (pleurer de ses yeux); levantarse en pie (se lever en pied); decir de su boca (dire de sa bouche); tener por señor (tenir pour seigneur); vencer la batalla (vaincre la bataille) L Toutes ces formes si particulières, si spéciales, si originales, révèlent, comme nous l’avons dit, une langue toute nouvelle. Un préteur du temps d’Auguste qui serait revenu en Espagne au milieu du xne siècle, et qui aurait entendu réciter le Poëme du Gid, aurait été certes bien étonné en voyant la vieille langue de Rome ainsi transformée, renouvelée :

Miraturque novas frondes et non sua poma.

Transporté d’Espagne en France, le préteur aurait éprouvé un autre étonnement; car cette langue du Poëme du Gid, qui diffère si profondément de la langue latine, a des analogies merveilleuses avec notre vieille langue française. (Par ces mots : langue française , nous entendons tout à la fois la langue d’oc et la langue d’oil, dont les philologues font à tort, selon nous, deux langues distinctes, et qui, en réalité, sont l’une à l’autre ce qu’étaient les dialectes ionien et dorien dans la langue grecque.) Eh bien! comparez les deux vieilles langues espagnole et française, soit pour le vocabulaire, soit pour la grammaire. Ainsi que le démontre jusqu’à l’évidence le travail placé à la fin de ce volume, le vocabulaire en général est le même1 2. La gram-

1 Vers î, 3 1 56 , 1268, 1867, 1016.

2 Nous disons, en général, pour ne pas parler d’une manière trop absolue. Autrement, il y a peu d’exceptions. Mais quelques-unes sont curieuses à observer; et nous signalerons particulièrement sept ou huit mots qui se trouvent dans notre Poëme et qui diffèrent plus ou moins des mots français correspondants : i° Bios (Dieu); 20 d’autres mots qui désignent certaines parties du corps : hombro (épaule), etc.; 3° d’autres mots qui expriment des rapports de parenté : padre (père), madre (mère), hermano (frère), sobrino (neveu), etc. Comme on le comprend, les mots de ce genre sont dans chaque langue les moins sujets à se modifier. Il y aurait pourtant beaucoup à dire. Ainsi, les mots tiesta (tête), oio (œil), oreja (oreille), cama (jambe), du Poëme du Cid, nous paraissent d’origine française. Nous remarquerons aussi que les mots padre et madre, cités plus haut, ont la plus grande analogie de conformation avec le mot fradre (frère), plusieurs fois répété dans les Serments de 8à2. Voilà deux siècles que d’excellents esprits appliquent leur pensée sur l’origine et la formation des langues néo-latines , et que de mystères encore !

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maire est aussi la même, la même dans son esprit et dans ses formes essentielles. La langue française a également des articles, et ces articles sont les mêmes. On y trouve les mêmes afïixes. Les futurs sont composés de même; ils se divisent de même, et dans les mêmes verbes ils présentent les mêmes irrégularités. Enfin, nos anciens monuments sont remplis de locutions toutes semblables à celles que nous signalions tout à l’heure 1. Voulez-vous achever de vous convaincre? Laissez les détails, et, après avoir lu d’ensemble le Poëme du Gid , prenez quelqu’un des anciens monuments de notre langue, qu’il appartienne au français du Nord ou au français du Midi. Comparez, par exemple, le Poëme du Cid avec le Gérard de Rossillon : c’est la même langue. Comparez le Poëme du Cid avec la Chanson de Roland : les deux poëmes se ressemblent comme deux chevaliers de ce temps-là, revêtus de leur armure de fer, se ressemblaient.

Les philologues qui se sont occupés avec le plus de soin de l’étude des langues néo-latines ont du, comme nous, reconnaître l’identité fondamentale de ces langues, et deux systèmes principaux se sont produits de nos jours à ce sujet.

Le premier, dans l’ordre chronologique, est celui de M. Raynouard. D’après le savant et ingénieux auteur, du latin rustique se serait dégagée d’abord une langue romane primitive, qui aurait servi de type aux diverses langues de l’Europe méridionale. Cette langue romane n’est qu’une pure hypothèse. Où a-t-elle pris naissance? A quelle époque a-t-elle commencé à paraître? Où sont les monuments qu’elle a laissés? Il y a bien une langue française du Midi et du Nord, une langue espagnole, une langue italienne; mais quant à ce roman de M. Raynouard, ne serait-on pas en droit d’en dire à peu près ce que M. de Maistre disait de l’homme considéré abstractivement : ce J’ai vu des Français,

1 Une seule règle de quelque importance , usitée dans la langue française du moyen âge , ne se retrouve pas dans le Poëme du Cid : c’est la règle de Ys final pour désigner les sujets au singulier et les régimes au pluriel; règle imaginée par des artistes subtils, et qui se perdit au xive siècle. On aimait tort cependant de dire qu’on n’en aperçoit dans notre Poëme aucune trace. L’emploi si fréquent , et parfois si étrange , du pluriel à la place du singulier n’autoriserait-il pas à penser que, dès les premiers temps, cette règle a essayé de s’introduire dans la langue espagnole?

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des Italiens, des Russes, etc. ; je n’ai vu Y homme nulle part ? v Et la manière même dont M. Raynouard a cherché à établir son système en montre la vanité, l’impossibilité. Ainsi, dans l’une deses grammaires1, à l’occasion de nous ne savons plus quel accident de langage, il cite une prétendue ordonnance d’Alboacem qui régnait à Coïmbre en l’an j3b : document qui est aujourd’hui généralement considéré comme apocryphe, et qui, authentique, irait contre la pensée même du savant philologue; car, dès lors, le berceau et le centre du roman ne seraient plus dans la France méridionale, mais en Portugal, et sous la domination arabe! Ainsi encore, dans son Lexique roman, il cite indistinctement des textes provençaux du xe, du xie, du xne, du xme et du xive siècle; ce qui montre que pour M. Raynouard lui-même cette langue romane n’a jamais existé , ou bien quelle n’est autre que la langue provençale. Toutefois, en niant la valeur delà théorie, rendons justice à l’auteur. Abusé par une illusion provençale, et ne possédant pas les connaissances historiques qui auraient élargi son horizon, M. Raynouard devait nécessairement s’égarer ; mais il a vu avec une rare finesse de coup d’œil les rapports qui existent entre les diverses langues néolatines, et il en a conclu avec raison que l’une de ces langues avait dû servir aux autres de modèle : c’est là son honneur; et si nous parvenons à jeter quelque lumière sur la question qui l’a tant préoccupé, nous aimerons à en reporter le mérite aux travaux et à la sagacité de M. Raynouard.

L’autre système, plus hardi encore, et dont l’inventeur joint à beaucoup d’esprit et d’imagination une érudition très-étendue , est celui de M. Ampère. Selon M. Ampère, les langues néo-latines sont sorties de la décomposition du latin naturellement, spontanément, parla force des choses . Elles en sont sorties en vertu des mêmes lois qui ont fait sortir les dialectes modernes de l’Inde, le pâli, le prâcrit, etc., de l’ancien sanscrit. Et comme un témoignage sans réplique en faveur de son opinion, l’habile et ingénieux écrivain allègue les langues de deux anciennes provinces romaines, la Dacie et la Rhétie, aujourd’hui la Vala-

1 Poésies originales des Troubadours , t. I, Recherches sur l’origine et la formation de la langue romane, p. 98.

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chie et le pays des Grisons, langues, dit-il, qui ont tant d’affinités avec nos langues méridionales, bien que ces pays, la Yalachie surtout, soient si loin du nôtre, et bien que les peuples qui les habitent n’aient eu aucun rapport avec les peuples du midi de l’Europe1.

Ainsi appuyé sur la philosophie et l’histoire, ce système paraît solide : à l’examen, il ne tient pas. Et d’abord, pourquoi invoquer ici la force des choses? Quoi! la force des choses aurait également, en France et en Espagne, contracté ou allongé les mêmes mots latins? Elle aurait produit les mêmes articles? Elle aurait composé de la même manière, dans les deux langues, ce futur si supérieur au futur latin, si simple, si vif, si hardi? puis, divisé ce futur de la même manière, en intercalant des pronoms entre les deux éléments qui le composent? puis, formé dans les mêmes verbes les mêmes futurs irréguliers? Ces locutions, ces manières de dire si complexes et, en même temps, si nouvelles et si originales, ce serait la force des choses qui les aurait créées? Non, cette thèse n’est pas acceptable. Passe encore à la rigueur, sauf l’avis des physiciens et des naturalistes , d’admettre une force occulte, insaisissable, dans les choses de l’ordre %

physique, dans la gravitation des astres, dans la germination des plantes; mais dans les choses de l’ordre humain, dans la formation des langues comme dans le reste, il faut voir, il faut chercher l’action des hommes, c’est-à-dire l’influence d’un peuple, d’une langue, sur un autre peuple, sur une autre langue.

Lors donc que M. Ampère affirme que les langues néo- sanscrites

1 Histoire de la formation de la langue française, p. 3, 3i et suiv. M. Ampère reconnaît toutefois, dans la préface de son livre, que notre ancienne langue rr a ses règles à elle, sa grammaire, et, en partie, son vocabulaire à elle. « (Page lvi.) Et plus loin, en réfutant le système de M. Raynouard, M. Ampère s’exprime ainsi: «11 n’en est pas moins remarquable de trouver dans plusieurs idiomes néo-latins certaines formes de mots qui ne sont pas latines; par exemple: italien, speranza, espagnol, csperança, au lieu de spes; verdura au lieu de viridilas; et de tous les faits cités par M. Raynouard, c’est le seul qui me paraisse réellement favorable à son système. En effet, si ces mots n’ont point existé en latin, on peut se demander comment ils se retrouvent sous une forme identique dans des dialectes différents , à moins que ceux-ci ne l’aient reçue d’un dialecte intermédiaire.» ( Hist. de la formation de la langue française, p. 29.) Nous prenons note de ce double aveu, bien que nous croyions, quant à nous, non pas à un dialecte intermédiaire, mais à une langue prépondérante.

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présentent entre elles les mêmes analogies que présentent les langues néo-latines, également dérivées d’une langue synthétique et devenues analytiques, nous ne contestons pas; nous nous en rapportons d’une manière absolue, sur ce point, à son savoir comme à son jugement. Mais, pour que ce phénomène prouvât la force des choses, il faudrait que le savant critique pût aussi affirmer qu’aucune des langues de l’Inde moderne n’a eu d’influence sur le développement des autres ; et c’est ce que l’ingénieux philologue ne saurait nous garantir, à moins qu’il ne possède sur la formation des langues néo- sanscrites des mémoires particuliers.

Enfin l’argument tiré des nombreuses analogies qui se rencontrent entre la langue des Grisons et celle des Yalaques et nos langues méridionales, au lieu de confirmer la théorie de M. Ampère, la détruit; car là, non plus, il n’y a pas la force des choses, il n’y a que la force des hommes. Le pays des Grisons a été soumis durant des siècles à la domination des Francs : cela dit tout1. Quant à l’idiome valaque, le même fait s’explique par la même cause. Lorsque cette objection s’offrit à nous pour la première fois , et nous prit en quelque sorte au dépourvu , il nous fut cependant impossible de l’accueillir. Etranger, comme beaucoup d’autres personnes du monde, plus ou moins lettrées, à l’histoire des provinces danubiennes, mais ayant devant nous la carte de l’Europe, nous en parcourions du regard la partie orientale; nous nous rappelions les principautés ou les gouvernements que nos aïeux avaient jadis fondés dans ces contrées, la principauté d’Athènes, la principauté de la Macédoine, la principauté de la Thessalie, l’empire de Constantinople; et, l’œil fixé sur les provinces voisines du Danube, nous nous disions : te A l’époque des croisades, les Français ont aussi passé par là î u Puis, consultant les historiens, nous avons vu qu’au xne et au xme siècle, les provinces danubiennes obéissaient à des princes dépendant de Byzance. Puis, nous avons cherché encore, et voici ce que nous avons trouvé : vers le milieu du xmc siècle, en 12Û7, Bêla IV, roi de Hongrie, dans le but de repeupler des provinces que les incursions con-

Bruce-Whitc, Histoire des langues romanes, Í. I,p. 63 et p. 9 7 h .

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tinuelles des Tartares avaient rendues presque désertes, céda le banat de Severin aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem 1. Ils s’y établirent; ils y demeurèrent pendant près d’un siècle; et l’on sait quelle clientèle nombreuse, quelle armée de serviteurs de tout genre ces puissants chevaliers entraînaient toujours après eux. Mieux que la force des choses ce fait explique, ce nous semble, les analogies que la langue valaque présente avec la nôtre, comme il explique la sympathie dont les habitants de ces provinces sont animés pour la France.

Que s’il n’y a pas eu de langue type intermédiaire , et si la force des choses n’est qu’un mot, à quoi donc attribuer la ressemblance qui existe entre le français et l’espagnol, si ce n’est à l’influence de l’une de ces langues sur l’autre? Et si le français a influé sur la formation du valaque parlé à huit cents lieues de nous , ne sera-t-on pas disposé à admettre que, à plus forte raison, la même influence a pu s’exercer sur la langue de l’Espagne, qui est si près? Mais non, point d’induction. Procédons par des faits positifs; et tout d’abord fixons bien les dates des plus anciens monuments écrits des deux langues.

Le Poëme du Gid, avons-nous dit, est du milieu du xue siècle : plusieurs critiques le font plus moderne, aucun ne lui a assigné une date antérieure. Or, à la même époque où paraît le premier monument de la littérature espagnole, nous avons déjà, nous, non pas une œuvre isolée, mais toute une littérature. Dans la langue d’oc, nous avons le Poëme sur Boèce, qui est de l’an 1000 ou du commencement du xie siècle, au plus tard2; le poëme de la Nobla Leyczon, qui porte la date de l’année 11003; la Légende sur sainte Foy d’Agen, qu’un bon juge croit avoir été composée dans la seconde moitié du xie siècle4; le Gérard de Rossillon, qui appartient à la première moitié du xue siècle5; enfin, les poésies de cinq ou six troubadours qui s’étaient fait connaître avant

1 Vaillant, La Roumanie , 3 vol. in-8°, Paris, i845, t. I, p. 1/10.

* Raynouard, Lexique roman-, t, I, p. xvii. — Fauriel, Histoire de la poésie provençale, t. I, p. 921.

3 Poésies originales, t. II, p. cxxxvii.

4 Histoire de la poésie provençale , t. Il, p. 2 7 h .

3 Ibidem , p. 3o3.

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l’année 1 1 5o K Dans la langue d’oil, nous avons la Chanson de Roland, qui appartient à la fin du xie siècle ou au commencement du xne, les Voyages de Charlemagne, composés peu d’années après; et, en prose, les lois de Guillaume-le-Conquérant et la traduction du Livre des Rois, antérieures à l’année 1 100. Et, chose à noter, bien que le Poëme du Cid révèle une incontestable supériorité de génie, tous ces divers monuments du français du Midi ou du français du Nord annoncent une langue plus formée, plus avancée, une langue mieux fixée dans son vocabulaire et sa grammaire que la langue du Poëme du Cid.

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