Saluez pour nous Mon Cid de Bivar
«Nous sommes à son service autant que nous le pouvons faire.
«Que le Cid ait bon vouloir pour nous, il n’y perdra rien.»
Minaya répondit : «Il n’y a point là de quoi m’affliger.»
Minaya est parti ; les infants s’en retournent, îàoo II chemina devers Saint-Pierre, où sont les dames.
Très-grande fut leur joie quand elles le virent paraître.
Minaya esf descendu de cheval, il va prier saint Pierre.
Lorsqu’il eut achevé l’oraison , il retourna vers les dames :
«Je m’humilie [devant vous], doña Chimène; Dieu vous préserve de mal! i£io5 «Qu’ainsi il fasse pour vos deux filles!
«Mon Cid vous salue de là-bas où il est.
«Je l’ai laissé en bonne santé et avec de très-grandes richesses.
« Le Roi , par sa merci , vous a rendues à moi libres ,
«Afin que je vous mène à Valence que nous avons pour héritage.
1U10 «Si le Cid vous revoyait en bonne santé et sans mal,
«Il serait tout content, car il n’aurait [plus] aucun souci.»
V. 1&02. — Sur ce mot decido, participe passé du verbe decir, voyez la note que nous avons mise au vers 982.
V. 1/110. — Sanchez ne dit rien de la particule sé; mais le savant Berganza nous apprend qu’il a trouvé dans de vieilles chartes le mot
seu (qui est la même chose) employé comme conjonction à la place de et. (Anlig. deEsp., t. II, p. 692.) Ducange a remarqué l’emploi de se pour seu dans les chartes des Mérovingiens, et il cite une charte de Childéric II, de l’année 673, où on lit : «Magnitudo se utilitas veslra.»
Dixo doña Ximena : el Criador lo mande !
Dio tres cavalleros Minaya Alvar Fañez;
Embiólos à Mió Cid à Valencia do está : j/n5 Decid al Campeador que Dios le curie de mal ,
Que su mugier è sus fijas el Rey sueltas me las lia.
Mientras que fuéremos por sus tierras conducho nos mandó dar. De aquestos quince dias, si Dios nos curiare de mal,
Seremos yo è su mugier, è sus fijas que él ha,
1 4ao Hy todas las dueñas con ellas quantas buenas ellas han.
Hydos son los cavalleros, è dello pensarán.
Remaneció en San Pero Minaya Alvar Fañez.
Veriedes cavalleros venir de todas partes.
Hyrse quieren à Valencia à Mió Cid el de Ribar. i£a5 Que les toviese pro rogaban à Alvar Fañez.
Diciendo está Minaya : eso faré de veluntad.
A Minaya sesenta è cinco cavalleros acrecidol’ han ,
E él se tenie ciento que aduxiera dallá.
Por yx con estas dueñas buena compaña se face. iA3o Los quinientos marcos dió Minaya al abbat.
*De los otros quinientos decirvos be que face.
Minaya à doña Ximena è à sus fijas que ha ,
E à las otras dueñas que la sirven delant,
El bueno de Minaya pensólas de adobar i /i 35 De los meiores guarnimientos que en Rurgos pudo falar,
Palafrés è muías, que non parescan mal.
Quando estas dueñas adobadas las han ,
El bueno de Minaya pensar quiere de cavalgar.
Afevos Rachel è Vidas à los pies le caen : i AAo Merced, Minaya, cavallero de prestar!
Desfechos nos ha el Cid, sabet, si no nos val.
Soltariemos la ganancia que nos diese el cabdal.
Hyo lo veré con el Cid si Dios me lieva alá.
V. i A 18. — De aquestos quince dias. Voyez les vers 1971 et 2980.
V. 1 A 2 1 . — C’est-à-dire : iis n’oublieront pas le message dont ils sont chargés.
V. 1A2A.— Sanchez : quiere. Nous avons mis le verbe au pluriel , en l’appliquant aux chevaliers.
V. 1A26. — Veluntad pour voluntad. Cette forme se retrouve aux vers 1 A55 et 1 A95.
V. iA3o. — Le poète nous a dit plus haut que le Cid avait chargé Minaya de donner, non pas cinq cents, mais mille marcs, à l’abbé don Sanche. (Voyez les vers 1 293 et 1 agA.)
Doña Chimène dit : «Le Créateur le veuille !»
Minaya Alvar FaSez détacha trois chevaliers,
[Et] les envoya vers Mon Cid, à Valence où il est :
4i5 «Dites au Campéador que Dieu le préserve de mal;
«Que sa femme et ses filles, le Roi me les a rendues libres.
«Il a ordonné qu’on nous fournît des vivres tant que nous serions sur ses terres. «D’ici à quinze jours, si Dieu nous préserve de mal,
«Nous serons [près de lui] moi et sa femme, et les filles qu’il a,
¿ao «Et toutes les excellentes dames qu’elles ont avec elles. n Les chevaliers sont partis , et ils y penseront.
Minaya Alvar Fanez resta dans Saint-Pierre.
Vous eussiez vu des chevaliers venir de toutes parts.
Ils veulent aller à Valence à Mon Cid de Bivar.
¿•j 5 Ils priaient Alvar Fañez de l’avoir pour bien.
Minaya dit : «Je ferai cela volontiers. v
Minaya s’est accru de soixante et cinq chevaliers ,
Et il en avait cent qu’il avait amenés de là-bas.
Pour aller avec ces dames se forme une bonne compagnie.
43o Les cinq cents marcs, Minaya les donna à l’abbé.
Des autres cinq cents, je vous dirai ce qu’il fit.
Minaya, [quant] à dona Chimène et aux filles quelle a,
Et aux autres dames qui servent en sa présence ,
Le bon de Minaya pensa à les équiper ¿35 Des meilleurs ajustements qu’il put trouver à Burgos,
[Et] de palefrois et de mules, afin qu’elles ne paraissent point mal.
Lorsqu’on a équipé ces dames ,
Le bon de Minaya se met à penser à chevaucher.
Voici que Rachel et Vidas tombent à ses pieds :
44 o «Merci, Minaya, chevalier de distinction!
«Le Cid nous a ruinés, sachez, s’il ne nous vient en aide.
«Nous renoncerions à l’intérêt, pourvu qu’il nous rendît le capital. v — «Je verrai cela avec le Cid, si Dieu me ramène là-bas.
V. 1 433. — Par cette expression que la simen delanl (mot à mot : qui la servent devant) , le poète veut désigner les dames qui servent Chimène dans son intérieur, qui sont attachées au service de sa personne; et il les distingue des femmes qui remplissent des emplois subalternes
dans sa maison. Ce sont, en quelque sorte, les Dames d’honneur de Chimène.
V. i436. — Nous demandons pardon pour la construction de cette phrase. Nous n’avions pas d’autre moyen d’être compris en suivant le texte, ce que nous cherchons avant tout.
Por lo que avedes fecho buen cosiment y avrá. a 445 Dixo Rachel è Vidas : el Criador lo mande!
Sinon, dexaremos Burgos, yrlo hemos büscar. Hydo es pora San Pero Minaya Alvar Fañez. Muchas yentes se le acongen, pensó de cabalgar. Grand duelo es al partir del abbat :
1 45o Sí vos vala el Criador, Minaya Alvar Fañez!
Por mi al Campeador las manos le besad.
Aqueste monesterio no lo quiera olvidar.
Todos los dias del siglo en lebarlo adelant,
El Cid siempre valdrá mas.
1 455 Respuso Minaya : ferio he de veluntad.
Hyas’ espiden è piensan de cavalgar.
El portero con ellos que los ha de aguardar.
Por la tierra del Rey mucho conducho les dan.
De San Pero fasta Medina en cinco dias van. i46o Felos en Medina las dueñas è Alvar Fañez.
Dirévos de los cavalleros que lebaron el mensaie. Alora que lo sopo Mió Cid el de Bibar,
Plógol’ de corazón è tornos’ à alegrar.
De la su boca conpezó de fablar :
1 465 Qui buen mandadero embia tal debe esperar.
Tú, Muño Gustioz, è Pero Bermuez, delant !
E Martin Antolinez, un Burgales leal,
V. 1 4 4 4 . — Au mot cosiment, cosimente (voyez le vers 2 753), s’autorisant deDucange, qui donne cosimentum comme synonyme de protectio , Sanchez interprète : amparo, consuelo, protección (secours, consolation, protection). Les Juifs ne demandent pas la protection du Cid ; ils demandent leur argent.... Sanchez, visiblement embarrassé par ce mot cosiment (malgré le cosimentum du Glossaire) , propose de lire cogimiento, acogimiento (accueil). Cela ne vaudrait pas mieux, ce me semble. Tout simplement, quoique le mot cosiment soit bien de la langue espagnole du moyen âge , il n’est ici qu’une abréviation de conociment, qui aurait été trop long pour le vers. Ce mot conociment n’est autre que le provençal conoissiment; de même que conoscedor, qu’on trouve
aussi, plus loin, dans le Poème du Cid, n’est au- . tre que le provençal conoissedor. De conociment s’est formé , plus tard , chez les Espagnols , conocimiento , qui signifie à la fois connaissance et reconnaissance. Qu’on ne s’étonne point de nous voir supposer une contraction aussi hardie ; dans le manuscrit des poésies de Gonzalo de Berceo, le mot maña se trouve deux fois écrit pour manei'a ; et la rime ne laisse à cet égard aucun doute. Sanchez, qui hésite ici, Ta reconnu. (Voy. Colecc. de poesias , t. II, p. 477 et suiv.) Seulement, dans ces deux passages de Berceo, le mot maña n’est qu’une abréviation graphique , et ici il y aurait une licence du poète.
Dans les Fueros del Reyno de Navarra, on rencontre consetment pour consentimient.
« Pour ce que vous avez fait il y aura bon dédommagement. » i445 Rachel et Vidas dirent: «Le Créateur le veuille!
« Sinon, nous laisserons Burgos, [et] nous l’irons chercher. »
Minaya Alvar Fañez est allé devers Saint-Pierre.
Beaucoup de gens le viennent joindre, il pense à chevaucher. Au départ, l’abbé témoigne une grande affliction : i45o «Qu’ainsi le Créateur vous protège, Minaya Alvar Fañez! «Baisez pour moi les mains au Campéador.
« Ce monastère , qu’il veuille bien ne pas l’oublier.
«En le faisant prospérer tous les jours de sa vie,
«Le Cid toujours vaudra davantage.»
iA55 Minaya répondit: «Je le ferai volontiers.»
Déjà ils prennent congé, et pensent à chevaucher.
Avec eux [est] le portier qui sur eux doit veiller.
Sur la térre du Boi on leur donne beaucoup de vivres.
De Saint-Pierre à Medina ils vont en cinq jours. i A6o Les voilà à Medina, les dames et Alvar Fañez.
Je vous parlerai des chevaliers qui avaient porté le message. Alors qu’il sut cela, Mon Cid de Bivar,
II en fut content en son cœur, et se prit à se réjouir.
De sa bouche il commença de parler :
i465 «Qui envoie bon mandataire doit telle chose espérer.
«Toi, Muño Gustioz, et Pero Bermuez, en avant!
«Et Martin Antolinez , le loyal Burgalais,
Nos vieux poètes français présentent des hardiesses ou des contractions de mote toutes semblables : ainsi , rainable pour raisonnable , maise pour mauvaise, proissiens pour paroissiens, etc., etc. Dans Le dit de l’enfant qui sauva sa mère, on lit plusieurs fois penance pour pénitence.
Tous les péchiez , ma mère, je vous recorderai,
Et, selon le méfiait, la penance ferai.
Et après :
Puis me bailliez penance que je puisse porter.
Et plus loin :
Le prestre l’en absolt, penance li charja.
(Voy. Nouveau Recueil de contes, dits, fabliaux, par Achille Jubinal, 1. 1, p. 228.)
V. 1AA7-A8. — Ces deux vers qui, au premier coup d’œil, paraissent inutiles, sont le ré¬
sumé du fragment qui précède. Le poète y indique , en quelques mots , la situation , et passe à un autre épisode que le jongleur pouvait détacher et réciter à part, en l’annonçant à son auditoire à peu près ainsi : « Comme quoi Chimène et ses filles allèrent rejoindre Mon Cid à Valence.» — Au lieu de acongen, le texte de Sanchez portait encore acoien. Nous avons, comme plus haut, pris sur nous de corriger.
V. 1 A 4 9. — La phrase, assez mal construite, prête à un double sens. J’ai précisé.
V. i452. — Sanchez se contente de mettre une virgule à la fin de ce vers.
V. i465. — Selon les Siete Partidas, on appelait mandaderos (mandataires) ceux que le roi envoyait à certaines personnes pour leur dire sa
El obispo don Hieronymo coronado de prestar,
Cavalgedes con ciento guisados pora huebos de lidiar.
1A70 Por Sancta María vos vayades pasar :
Vayades à Molina que yace mas adelant.
Tienela Abengalvon, mió amigo es de paz.
Con otros ciento cavalleros bien vos consigrá.
Hyd pora Medina quanto lo pudieredes far.
1/175 Mi mugier è mis fijas con Mínaya Alvar Fañez,
Así como à mi dixieron, hy los podredes falar.
Con gran ondra aducídmelas delant,
E yo fincaré en Valencia que mucho costadom’ ha.
Grand locura serie si la desenparas’.
1/180 Yo fincaré en Valencia, ca la tengo por heredad.
Esto era dicho, piensan de cavalgar.
En quanto que pueden non fincan de andar.
Trocieron à Sancta María, è vinieron alvergar à fronta él, E el otro dia vinieron à Molina posar.
1 A85 El Moro Abengalvon quando sopo el mensaie,
Saliólos recebir con grant gozo que face :
Venides, los vasallos de mió amigo natural!
A mi non me pesa, sabet, mucho me place.
Fabló Muño Gustioz, non esperó à nadi :
1/190 Mió Cid vos saludaba, è mandólo recabdar :
Con ciento caballeros que privado!’ acorrades;
Su mugier è sus fijas en Medina están.
Que vayades por ellas , adugadesgelas acá ,
E fata en Valencia délias non vos partades.
1/195 Dixo Abengalvon : ferio he de veluntad.
Esa noch conducho les dió grand.
A la mañana piensan de cavalgar.
Cientol’ pidieron, mas él con docientos va.
volonté , ne pouvant le faire de vive voix et ne voulant pas leur écrire. (Voy. Part. II, tit. ix, 1. xxi.)
V. i468. — Au lieu de el obispo, peut-être faut-il lire e’l obispo. On retrouverait de la sorte la conjonction è , appelée ici par le vers qui précède, L’e de l’article el serait élidé par apocope.