XVI NOTICE SUR BURNS
follets d'une capricieuse insouciance fussent les seules lumières de mon sentier , néanmoins mes premiers principes de piété et de vertu me tinrent quelques années plus tard dans la ligne de l'innocence. Le grand malheur de ma vie , ce fut de manquer de but. J'avais senti de bonne heure quelques mouvements d'ambition; mais c'étaient les aveugles tâtonnements du cyclope d'Homère autour de sa caverne. Je vis que la situation de mon père m'imposait un travail continuel. Les deux seules portes par où je pusse entrer au temple de la Fortune , étaient une mesquine économie, ou de petits profits chicaniers. La première, l'ouverture en est si resserrée que je ne pus jamais m'y introduire. — L'autre, je l'ai toujours haïe. — Le seuil même en est souillé. Ainsi, dénué de but dans la vie , avec un besoin réel de société , du autant à une gaîté naturelle qu'à un esprit observateur, avec un tempérament mélancolique ou hypocondriaque qui me faisait fuir la solitude; ajoutez-y ma réputation de science littéraire , un certain talent de logique sauvage, et une force de pensée qui se rapprochait assez du bon sens, et il ne paraîtra pas surprenant que je fusse généralement bien venu chez les gens auxquels je rendais visite; et ce n'est pas une merveille non plus si, lorsque deux ou trois personnes se réunissaient, j'étais toujours du nombre.
» Mais, avant tout, je me sentais un penchant pour Vadorable moitié du genre humain. Mon cœur était fort inflammable et s'allumait continuellemont à telle ou telle déesse ; et comme dans toutes les guerres de ce monde, ma fortune avait ses caprices : tantôt j'étais reçu avec faveur, et tantôt mortifié par ses dédains. A la charrue , la faux ou la faucille, je ne crains aucun rival ; je défiais donc l'indigence, et, comme je ne pensais jamais à mes travaux au delà des heures où je m'y livrais, je passais la soirée selon mon cœur. TJn jeune campagnard mèue rarement à bien une intri'jue d'amour sans l'assis-
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tance d'un confident. J'avais de la curiosité, du zèle et une dextérité intrépide , qui me recommandaient comme un second fort utile dans ces occasions ; et je crois que c'était pour moi un plaisir aussi vif d'être dans le secret de la moitié des amours de la paroisse de Tarbolton, qu'à pas un homme d'État desavoir les intrigues de la moitié des cours de l'Europe. La plume d'oie que je tiens semble elle-même connaître instinctivement le sentier si fréquenté de mon imagination , le sujet favori de mes chants, et ce n'est pas sans difficulté que je l'empêche de vous donner quelques paragraphes sur les aventures amoureuses de mes compagnons , humbles hôtes de la ferme et de la chaumière ; mais les graves fds de la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du nom de folies. Pour les enfants du travail et de la pauvreté, rien au monde déplus sérieux. Pour eux l'ardent espoir, l'entrevue dérobée, le tendre adieu sont les plus grandes et les plus délicieuses de leurs jouissances. » Une autre circonstance de ma vie qui modifia quelque peu mon esprit et mes mœurs, c'est que je passai ma dix-neuvième année sur une côte pleine de contrebandiers, à une bonne distance de notre logis, dans une école fameuse, pour y apprendre le mesurage, l'arpentage, la gnomonique, etc. Mes progrès y furent satisfaisants; mais j'en fis plus dans la connaissance des hommes. Le métier de contrebandier était excellent à cette époque, et il m'arriva plusieurs fois de me trouver parm.i ceux qui l'exerçaient. Leurs débauches bruyantes et leurs rixes étaient des scènes toutes nouvelles pour moi; mais je n'étais en rien ennemi du plaisir. Quoique j'apprisse d'eux à remplir mon verre, età me mêler sans crainte dans une bagarre d'ivrognes, je n'en avançais pas moins d'un bon pas dans ma géométrie. Mais lorsque le soleil entra dans le signe de la Vierge (c'est pour mon cœur le moisdu carnaval), une séduisante^//e//e,qui demeuraittout à côté de l'école, renversa ma trigonométrie.
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et me déplaça , par la tan^rente de la sphère, de mes études. Jeliittai pourtant quelques jours encore avec mes sinus et mes cosinus ; mais une charmante journée que je me promenais à midi dans le jardin pour prendre la hauteur du soleil , j'y rencontrai mon ange
Ainsi que Proserpine, allant cueillir des fleurs, Fleur plus belle elle-même. —
» Adieu toute idée détude et de progrès I La. semaine que je restai encore dans le pays , je ne fis qu'absorber en elle toutes les facultés de mon âme, ou m'échapper pour la rencontrer; et les deux dernières nuits, si le sommeil était un péché mortel, grâce à limage de cette modeste et innocente fille, j'aurais été sans tache.
» Je revins chez nous considérablement amélioré. Mes lectures s'étaient accrues des ouvrages importants de Thomson et de Shenstone; la nature humaine s'était offerte à moi sous un nouveau jour, et j'avais engagé plusieurs de mes camarades à entretenir avec moi une correspondance littéraire. Mon style s'y forma, .l'étais tombe sur un recueil de lettres des beaux esprits du règne de la reine Anne, et je les étudiai dévotement. Je gardais copies de celles de mes propres lettres dont j'étais content , et la comparaison que je faisais entre moi et mes correspondants flattait ma vanité. Je poussai cette fureur si loin, que, bien que je n'eusse pas pour trois liards d'ouvrage au monde, néanmoins chaque poste m'apportait autant de lettres que si j'avais été quelque héritier affairé du journal et du grand-livre.
» Ma vie suivit le même cours jusqu'à ma vingttroisième année. Vive lamour et vive la bagatelle ! étaient les seuls mobiles de mes actions. Ma bibliothèque s'enrichit de deux auteurs qui me fiient grand plaisir : Sterne et Mackenzie; — Tristram Shandy et i Homme sensible furent les favoris de mon cœur. Les sentiers de la poésie attiraient toujours mes pas; mais je ne m'y
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livrais que selon l'humeur du moment. Javais d'ordinaire une demi-douzaine et plus de pièces de vers en train; je prenais lune ou l'autre, suivant la disposition actuelle de mon esprit, et je laissais là l'ouvrage dès que je pressentais la fatigue. Mes passions, une fois allumées, se déchaînaient comme autant de diables, jusqu'à ce que mes vers leur donnassent issue; alors elles se jetaient sur ma poésie, qui, comme un charme, avait le don de les calmer. Aucun des morceaux de ce temps n'est imprimé, excepté l'Hiver, chant funèbre, lainée de mes pièces publiées ; la Mort de la pauvre Mailie, Jean Graind'Orge et les première, deuxième et troisième chansons. La deuxième me fut inspirée par cette passion dont j'ai parlé, et qui interrompit mes études.
» Ma vingt-troisième année fut pour moi une époque importante. Moitié caprice, moitié désir de me mettre à faire quelque chose dans la vie, j'entrai chez un sérancierde la ville voisine (Irwine) pour apprendre son métier. Ce fut une malheureuse affaire... et pour m'achever, comme nous fêtions le nouvel an, la boutique prit feu et fut réduite en cendres ; de sorte que je me trouvai sur le pavécomme un vrai poète, ne possédant pas douze sous.
» J'avais été obligé d'abandonner mon projet; l'infortune épaississait ses nuages autour de la tète de mon père; les progrès de la consomption étaient, hélas 1 bien visibles, et, pour couronner mes malheurs, une belle fille que j'adorais, et qui m'avait donné rendez-vous dans le champ du mariage, m'attrapa a^ec certaines circonstances mortifiantes. Le dernier des maux qui fermait cette marche infernale fut que la mélancolie naturelle de mon tempérament s'accrut à un degré tel que je fus pendant trois mois dans un état d'esprit à ne pas être envié même par les malheureux sans espoir qui viennent d'être arrêtés.
» Cette aventure m'apprit à connaître quelque chose des villes. Mais ce qui inilua le plus sur mon esprit, ce