LHOMME EST NÉ POUR GÉMIR
Quand le sombre souffle du froid Novembre
Dépouillait les champs et les forêts , Un soir, comme jerrais
Le long des bords de lAyr, Je vis un homme dont le pied vieilli
Semblait fatigué , usé par les soucis ; Sa face était toute sillonnée par les années .
Et ses cheveux étaient blancs.
Jeune étranger, où vas-tu
{ Me dit le vénérable sage ) ?
Est-ce la soif de la richesse qui pousse tes pas ,
Ou la rage des plaisirs du jeune âge?
Ou peut-être , accablé de soucis et de chagrins ,
Tu as commencé trop tôt A errer avec moi pour gémir
Sur les misères de l'homme !
Ce soleil suspendu sur les bruyères là-bas ,
Qui répand ses rayons partout Où des centaines de bras travaillent à entretenir
L'orgueil de quelque lord hautain ; J'ai vu ce faible soleil
Revenir deux fois quarante hivers , Et chaque fois m'a apporté de nouvelles preuves
Que l'homme est né pour gémir.
Homme , dans tes jeunes années ,
Comme tu es prodigue du temps !
Gaspillant toutes tes heures j)récieuses ,
Ta brillante tleur do jeunesse !
Les folies régnent tour à tour sur toi ;
Les passions licencieuses te brûlent ; Ce (jui donne une force décuple à cette loi de nature ,
Que l'homme est né pour gémir.
POESIES DE BURXS. 91
Ne considère pas seulement la fleur de l'ùge
Ou la puissance active de la virilité ; L'homme alors est utile à son espèce ,
Son droit trouve un appui ; Mais vois-le aux limites de la vie ,
Usé par les soucis et les chagrins , Alors la vieillesse et le besoin , -^ oh! couple mal assorti !
Montrent que l'homme est né pour gémir.
Quelques-uns semblent les favoris du Destin ,
Choyés dans les bras du Plaisir; Pourtant nd pensez pas que tous les riches et les grands
Soient également vraiment heureux. Mais , hélas ! quelle foule d'hommes sur chaque terre
Sont misérables et délaissés ; Dans la pénible vie apprenez cette leçon ,
Que l'homme est né pour gémir.
Nombreux et aigus sont les maux
Tissus dans notre trame !
Nous rendons nous-mêmes plus acérés encore
Le regret , le remords et la honte 1 Et l'homme, dont le visage élevé vers le ciel
S'embellit des sourires de l'amour, L'homme, par son inhumanité envers l'homme ,
Condamne des myriades innombrables- à gémir.
Vois là-bas ce pauvre être extéimé de fatigue ,
Si abject , si infime et si bas , Qui demande à un autre fils de la terre
De lui donner la permission de travailler ; Et vois le ver hautain, son frère ,
Rejeter l'humble supplique , Inattentif, quoique une épouse en larmes
Et des enfants sans ressources soient à gémir.
Si je suis destiné à être l'esclave de ce lord , —
Destiné par la loi de la Nature , — Pounjuoi un vœu d'indépendance
A-t-il toujours été enraciné dans mon cœur?
n P0ES1E^^ DE RIRX!^.
Si jp no le suis pns . ]joiii'(|ii(ii me vois-jo en bntte
A .sa crnauté et à son dédain?
On poui"(|noi Ihomnie a-t-il la volonté et le pouvoir
De faire iiémir son semblable ?
Pourtant que ceci , mon fils ,
Ne trouble pas par trop ton jeune sein : Cette vue partielle de l'espèce humaine
N'est sûrement pas la dernière 1 L honnête homme, pauvre et opprimé,
Ne serait certainement jamais né, S'il n'y avait pas eu quelque récompense
Pour consoler ceux qui gémissent !
0 mort ! la plus chère amie de l'homme pauvre !
La ])lus tendre et la meilleure 1 Bienvenue sera l'heure où mes membres vieillis
S'étendront avec toi dans le repos 1 Les grands , les riches craignent tes coups ,
Qui les arrachent à la pompe et au plaisir; Mais , oh ' quel bienheureux soulagement pour ceux
Qui , excédés de dégoûts , gémissent 1