I . Opinion des pliiianthropinistes
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et abondants. Si une telle organisation n'était pas possible, si la lourde et destructive tyrannie des traditionnelles études latines était inhérente à la chose, il faudrait alors travailler sans cesse à reléguer l'érudition scolaire dans certains coins isolés, comme ces poisons dont on fait un rare usage en médecine, et qu'on enferme dans les boites des pharmacies. Mais, supposons qu'on puisse réellement, sans des préparations exagérées et compliquées, faire fonctionner un enseignement qui traversât directement et rapidement le champ de l'érudition, sans s'y égarer trop longtemps : alors, maintiendrait-on encore l'objection ci-dessus, d'après laquelle les enfants seraient ainsi éloignés sans profit des choses prochaines, et conduits sans plus de prolit et prématurément à des excursions en pays étranger? Pourrait-on, avec plus de réflexion et sans parti pris, continuer d*aflirmer que les objets proches soiït clairs pour les enfants et pleins de relations dont Tappréciation peut leur servir à se faire une opinion juste dans la suite? Laissons de côté les objets physiques qui, à la vérité, malgré leur proximité des sens, ne sont pourtant pas, par eux-mêmes, accessibles à notre aperception et à notre intelligence ; mais je veux éviter de répéter ce que j'ai dit ailleurs au sujet du triangle et des mathématiques.
Parlons maintenant des hommes et de ce qui les concerne, et, dans cet ordre d'idées, demandons-nous ce qu'on appelle proche. Ne voit-on pas la distance qui sépare l'enfant de l'adulte ? Elle est égale au long espace de temps consécutif qui nous a portés au présent degré de culture et de corruption ! — Mais cette distance, on la voit ; c'est pourquoi on écrit des livres spéciaux à l'usage des enfants, où l'on évite toute chose incompréhensible et tout exemple de corruption ; c'est pourquoi aussi on pénètre les éducateurs de cette idée, qu'il faut s'abaisser même au niveau des enfants, et entrer dans leur étroite sphère, quehjue peine qu'il en coûte. Mais alors, on ne voit pas toutes les nouvelles circonstances fâcheuses que l'on
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crée par ce fait même. On ne voit pas qu'on demande ce qui ne doit pas être, ce que la nature punit inévitablement, lorsqu'on demande que Téducateur adulte s'abaisse pour bâtir à Fenfant un monde enfantin. On ne voit pas à quel point, ordinairement, se trouvent déformés, en fîn de compte, ceux qui ont fait longtemps ce métier, et combien il répugne aux esprits intelligents de s'y livrer. Mais ce n'est pas tout. Les hommes ne peuvent déjà pas imiter le style des femmes, à plus forte raison celui des enfants ! L'intention même de faire œuvre pédagogique gâte la littérature enfantine; on oublie à ce moment que tout lecteur, même l'enfant, prend dans ce qu'il lit la part qui lui convient, et juge l'œuvre en .bloc avec l'auteur. Montrez aux enfants ce qui est mal, montrez-le clairement, mais sans en faire un objet de désir : ils trouveront que c'est mal. Suspendez un récit pour y introduire un raisonnement moral : ils trouveront votre récit ennuyeux. Si vous ne leur montrez que le bien, ils le trouveront monotone, et le seul attrait du changement leur fera accueillir le mal avec plaisir : rappelez-vous ce que vous éprouvez vous-même à la représentation d'un spectacle tout-à-fait moral ! — Mais donnez-leur au contraire un récit intéressant, plein de faits, de circonstances, de caractères, renfermant une stricte venté psychologique qui ne dépasse pas les sentiments et les lumières des enfants, et ne révélant aucune tendance à dépeindre l'excès du bien ou du mal, — un récit dans lequel, avec un tact moral discret, à peine encore éveilltS, on ait pris soin de faire pencher l'action du mal vers le bien, vers le juste et l'équitable : vous verrez avec quelle force l'attention des enfants s'attachera à ce récit, et allant plus à fond, cherchera à découvrir la vérité et à tourner la chose sous toutes ses faces ; vous verrez quelle variété de jugement éveillera chez eux la variété du sujet, coniinent l'attrait du changement aboutira à leur faire préférer le mieux, et même avec quel sentiment d'aise profond l'enfant, qui peut-être se croit déjà, quant au jugement moral, de quelques degrés supé-
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rieur au héros de son histoire ou à Fauteur, s'établira solidement sur son point d'appui pour s'y affirmer contre une grossièreté qu'il sent déjà au-dessous de lui. Un tel récit, pour agir d'une façon durable et avec une énergie efficace, devra posséder encore une qualité : il devra porter, dans toute sa force et sa pureté, l'empreinte de la grandeur virile. L'enfant sait en effet, aussi bien que nous, distinguer ce qui est vulgaire et plat de ce qui est noble et digne, et même cette distinction lui tient plus au cœur qu'à nous-mêmes, car il souffre de se sentir petit, il voudrait être homme ! L'enfant bien organisé ne voit qu'au-dessus de lui, et à huit ans, son rayon visuel passe par-dessus toutes les histoires enfantines. Ce sont donc des hommes tels qu'il voudrait en être un, quHl faut lui présenter. Ceux-là, certes, vous ne les trouverez pas près de vous, car l'idéal que l'enfant se fait de ses héros ne répond en rien aux produits de notre culture actuelle. Vous ne le trouverez pas davantage dans votre imagination, car elle est pleine de désirs pédagogiques, et remplie de vos
expériences, de vos connaissances et de vos propres affaires.
Mais quand vous seriez des poètes tels qu'il n*en fut jamais (car dans chaque poète se reflète son époque), il vous faudrait encore, pour obtenir la récompense de vos efforts, les multiplier cent fois. En effet, — ceci résulte avec une claire évidence de ce qui précède, — le tout n'a aucune importance, ni aucune action tant qu'il reste isolé : il faut qu'il vienne au milieu ou en tête d'une longue série d'autres moyens de culture, et de telle façon que l'ensemble retire et conserve le profit de chaque objet particulier. Or, comment toute la littérature futui'e pourrait-elle donner quelque chose qui convînt à Tenfant, alors que celui-ci n'en est pas encore où nous en sommes ! Moi, je ne connais qu'un seul endroit où Ton puisse cliercher le genre de narration que j'ai décrit : c'est la période de l'enfance classique des Grecs. Et là, je rencontre avant tout . . . Y Odyssée.
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•jo. C'est à V Odyssée que je dois une des plus agréables expériences de ma vie, et en gi'ande [)artie mon amour pour rédueation '. Non pas que j'aie puisé dans cette expérience les motifs qui m'ont ^uidé : ceux-ci m'étiiicnt apparus aupai*avant et si nettement, que je c(»mmen<;ai ma carrière pédagogique en faisant abandonner à deux jeun<»s garçons -, — l'un de neuf ans, Tautre d'un peu moins de huit ans, — leur Eutrope pour les mettre au grec ; et même, sans nous peiilre, sous prétexte de prépsiration , dans le fatras des chrcstomathies, je leur fis pren<lre tout de suite Homère. Mtm toi't fut d'être trop esclave de la routine scolaire*, d'exiger une analyse grammaticale rigoureuse ; car j*estime qu'il suffirait pour ces ciébuts d'apprendre aux élèves les princi[>aux signes caracU'ristiijues des llexions, et de les leur montrer plutôt par une incessante» répétition ([ue de les leur demander par de pressantes ([uestions. Je manquais aussi totalement de cette piv[)aration liistori(iue et myt1iologi(|ue si nécessaire pour faciliter l'explication, et si facile à acquérir pour le lettré qui aurait un vrai tact pé^lagogique î Je fus aussi troublé dans l'accomplissement de ma tâi'he par certains vents •contraires venus de loin -^ et favorisé de près d'une façon pour laquelle je ne puis i»xprimcr (pie silencieusement ma gratitmle *. Mais rien ne peut m'cmpécher d'espérer que, chez des enfants sains, les bonnes dispositions naturelles ne doivent pas être considérées comme une rareté , mais qu^au contraire elles serviront la plu[)art des éducateurs comme elles m'ont servi. Et comme j'imagine aisément qu'cm peut a[>porter dans l'exécution d'une teHe entreprise un talent infiniment plus grand que celui dont mon premier essai put se glorifier, je crois avoir appris par cette expérience (il nous fallut un an et demi