‹ Principales œuvres pédagogiquesChapitre 30 sur 151 · ÉDUCATION MORALE · texte numérisé non relu

ÉDUCATION MORALE

tour laisse deux questions à résoudre : lo Qu'entend-on par la pluralité des facultés de Fânie ? *i^ Que signifie Vharmonie des facultés différentes ?

2^ Éducation morale,

14. Comment Téducateur doit-il faire sien le but nécessaire de Tenfant?

i5. La morale ne résidant que dans la propre volonté de bien discerner, il va de soi, tout d'abord, que Véducation morale ne doit pas avoir en vue la production de certains actes purement extérieurs, mais qu'elle doit développer dans l'àine de Tenfant \r faculté de discernement, avec la volonté qui doit y répondre.

16. Je laisse de côté les diflicultés métaphysiques que présente cette dernière tâche. Celui qui s'entend à l'éducation les oublie; quant à celui qui ne peut les surmonter avant d'aborder la pédagogie , il a besoin du secours . de la métaphysique : le résultat de ses spéculations lui apprendra alors si l'éducation est pour lui une chose possible ou non.

17. Si je jette un coupd'œil dans la vie, je vois qu'il y a beaucoup de gens pour qui la moi^ale est une barrière, et très peu qui y trouvent un principe même de vie. La plupart ont im caractère d'où la bonté est exclue, et n'ont un plan de vie que pour leur bon plaisir; ils font le bien à l'occasion, et évitent volontiers le mal, loreque le mieux les conduit au mOme but. Ils trouvent les principes de morale ennuyeux, parce qu'il n'en résulte pour eux, çà et là, qu'un obstacle au cours de leurs idées; et même, ce qui peut heurter cet obstacle leur est agréable; le jeune étourneau a leur sympathie s'il pèche crânement, et ils pardonnent dans leur for intérieur tout ce qui n'est pas ridicule ou perfide. Faire entrer Tenfaat dans cette catégorie de gens, si tel est le but de Véducation morale, voilà une tâche bien aisée : nous n'avons qu'à veiller à ce qu'il grandisse sans être

Go DE l/ÉDUCATlON PUOPKEMENT DITE

tourmenté ni molesté, dans le sentiment de sa force, et reçoive certains principes d'honneur, qui s'impriment facilement, parce qu*ils montrent Thonneur non comme ime acquisition pénible, mais comme un bien dont on a été doté par la nature, et qui ne doit être gardé et revendiqué que dans certaines occasions et d'après certaines formules conventionnelles. — Mais qui nous répond que Tliomme futur ne recherchei'a pas le bien lui-même, et n'en fera pas l'objet de sa volonté, le but de sa vie, la mesure d'après laquelle il réglera la critique de ses propres actes? Qui nous garantira contre le jugement sévère qui retombera alors sur nous? Qu'arriverait-il si, nous demandant des comptes, il nous obligeait à dire pourquoi nous avons osé devancer le hasard, qui aurait — peut-être — fourni de meilleures occasions d'élever réellement l'esprit, et n'aurait certainement pas donné Tillusion de croire qu'on a reçu une éducation? — On a des exemples de cette sorte ! et il est toujoure risqué de s'ériger en homme d'affaires d'un autre, quand on n'a pas le désir de bien s'acquitter de sa mission : à plus forte raison, vis-à-vis d'un liommc aux principes de morale rigoureux, personne ne voudrait sans ih>ute encourir une condamnation aussi grave que l'éducateur qui, par l'influence qu'il se serait arrogée sur lui, aurait pu le rendre mauvais.

i8. En conséquence, faire en sorte que les idées du juste et du hien^ dans toute leur rigueur et leur pureté, deviennent les objets proprement dits de la volonté, que hi valeur intrinsèque, réelle, du caractère, l'essence profonde de la personnalité se détermine conformément à ces idées, à l'exclusion de toute autre volonté arbitraire : tel est le but de Y éducation morale, et rien de moins. Et, (juand même on ne me comprendrait pas tout-à-fait si je me borne à nommer les idées du Juste et du bien, la morale est cependant, pour notre plus grand bien, enfin déshabituée des à-peu-près auxquels elle s'était naguère laissée aller quelquefois, sous forme de doctrine du plaisir. Ma pensée essentielle est donc claire.

l'individualité de l'kkfant 6i

L'individualité de l'enfant considéuér comme point d'incidence

19. L'éducateur vise au général^ mais Tenfant est uu individu particulier,

!2o. Sans faire de l'âme un mélange de toutes sortes de facultés, ni composer le cerveau d'orjçanes apportant une aide positive à l'esprit et capables de lui enlever une partie <le son travail, il faut bien admettre sans contestation et dans toute leur importance les expériences qui démontrent que l'être intellectuel, suivant qu'il est associé à tel ou tel corps, rencontre dans son fonctionnement telles ou telles difïicidtés et des facilités relatives correspondantes.

m. Si fortement tentés que nous soyons d'éprouver par des essais la s<mplesse de ces dispositions, et de ne pas simplement excuser notre paresse par le respect que nous impose la supériorité de leur lorce, nous devons pourtant prévoir qu'il est impossible de représenter l'humanité, d'une manière si pure et si parfaite que ce soit, sans montrer en môme temps un individu particulier; et même, nous le sentons, il faut que Y individualité ressorte, pour que l'exemplaire isolé de Vespèce ne paraisse pas lui-même insignifiant à côté de Vespdce et ne vienne à s'effacer comme un objet indifférent; nous savons enfin combien il est avantageux pour les hommes qu'à des choses différentes se préparent et se destinent des individus différents. Et d'ailleurs, le caractère propre du jeune élève se fait jour de plus en plus au «milieu des efforts et des soins de l'éducateur : heureux quand il ne les contrarie pas directement, ou que même, les heurtant de biais, il ne fait pas sui-gir un tiers élément aussi fâcheux pour l'éducateur que pour l'élève. C'est ce qui arrive presque toujours à ceux qui ne savent pas manier les hommes et qui, par conséquent, ne savent pas prendi*c dîins l'enfant l'homme ([ui s'y trouve déjà.

6a DE l'éducation puoprement dite

ÎI2. Il résulte de tout cela, à l'égard du but de Téducatiou, une règle négative aussi importante que difïicile à observer : c'est qa il faut laisser V individualité intacte autant que possible. Pour cela, il importe surtout que l'éducateur discerne bien les circonstances fortuites qui sont de son fait, et qu'il observe attentivement les cas où il veut d*une manière et où Télève agit de l'autre, sans ([u'il y ait avantage essentiel d'aucun côté. Dans ces circonstances, le désir personnel doit céder immédiatement, il faut même autant que possible en réprimer l'expression. Laissez des parents sans intelligence façonner à leur goût leurs (ils et leurs filles, et couvrir un bois non raboté de toute sorte de vernis, — qui sera violemment arraché, non certes sans douleur ni dommage, à l'Age de liberté : — le vrai éducateur, s'il ne peut empêcher, au moins ne sera pas complice; ce qui l'occupe, c'est son propre édifice, pour lequel il trouve toujoui's dans les âmes enfantines un vaste terrain libre. Il se gardera de faire des choses qui ne peuvent lui mériter aucime reconnaissance; il laissera volontiers s'épanouir la seule gloire dont ï individualité soit susceptible, celle d'être fortement dessinée, et rcconnaissable d'une manière frappante; il mettra son honneur à ce qu'on voie dans l'homme qui fut soumis à son bon plaisir, l'empreinte pure et inefîacée de la personne, de la famille, de la naissance et de la nation.

De la nécessité de réunir les buts précédemment distincts. L'individualité et la culture multihlk

q3. Partant d'un point unique, nous n'avons pas pu développer notre plan pédagogique sans fermer les yeux sur les exigences multiples inhérentes à notre objet : il faut au moins que nous ramenions à un point unique ce qui doit être le but d'un plan unique. Car autrement, où commencerait notre travail? où

l'individualité et la culture multiple 63

finirait-il ? où trouver un refuge contre les exigences de tant de considérations diverses qui nous pressent à chaque instant? Peut-on s'être occupé d'éducation d'une manière réfléchie, sans avoir été frappé chaque jour du profond besoin de l'unité de but? Peut-on songer à se mêler d'éducation sans être effrayé de la multitude des soucis et des devoirs de toute sorte qui vous attendent?

q4- hHndwidualité est-elle compatible avec la culture multiple? Peut-on ménager celle-là en développant celle-ci? h' individu est plein d'aspérités, la culture multiple est unie, lisse, arrondie, car d'après nos conditions, elle doit être développée de manière à être également repartie, h' individualité est Vwc et limitée, Vintérét multiple s'étend dans toutes les directions lointaines ; l'un doit se montrer souple là où l'autre resterait immobile ou se montrerait reliclle ; C(*lui-ci doit se porter sur tous les points, tandis que celle-là reste tranquille en ellemême, pour surgir d'autres fois avec force.

25. Dans quelle relation l'individualité est-elle vis-à-vis du caractère ? Elle semble se confondre avec lui , — ou l'exclure tout-à-fait. Car c'est au caractère qu'on connaît l'homme; mais on devrait le connaître au caractère moral. Or, l'individu peu moral ne se reconnaît pas à la moralité, mais au contraire à beaucoup d'autres signes individuels; et ce sont ces derniers, précisément, qui semblent constituer son cai'actère.

26. Mais c'est entre les deux parties principales du but pédagogique même que glt la difliculté de beaucoup la plus grave. En effet, comment la culture multiple s'accommodera-t-elle de tourner dans le cercle étroit de la moralité? et comment la simplicité grave de la modestie morale acceptera-t-elle d'être revêtue de la multicolore parure d*un intérêt dirigé en tous sens ?

27. Si jamais il prenait envie à la pédagogie de se plaindre qu'elle est, en somme, étudiée et pratiquée avec une certaine médio-

64 ^^ l'ÉDCCATIO.X 1*U01*KKMEM' DITK

crité, elle n'aurait qu'à s'en prendre à ceux qui, par leurs déve^ loppenients sur la destination de i'iioninie, nous ont si peu aidés à nous tirer de celte triste position moyenne où nous nous trouvons au milieu de considérations, qui, semble-t-il, devraient s'accorder entre elles. Car, à force de lever les veux vei's les hauteurs de notre destinée, on oublie ordinairement Vindhidualitc de riiomnie et Vintércf multiple de ce monde, au point de perdre bientôt de vue ces hauteurs mêmes. Kt, tandis qu*<ni berce la morale dans la crovance à des forces ti*anscendant<'s, les forces et les ressources réelles restent au pouvoir des incrédules, (jui j^ouvernent le monde.

'j8. Quant à remédier d'un coup au mampie de travaux pi*éliniinaires, c'est une tache à la(pielle nous ne pouvons songer ici. Puissions-nous seulement réussir à bien mettre sous les veux les points en question ! Notre tAche princip^de, naturellement, c'est d'analyser avec soin chacune des idées essentielles que nous avons mentionnées, c'est-à-dire la culture multiple, V intérêt, le caractère, la moralité : car c'est là (jue nous devrons faire tendre les efforts que nous nous proposons. 11 se peut (ju'au coui's de l'analyse les rapports cjui relient ces idées entre elles s'établissent d'eux-mùmes. (^uant à \ individualité, comme c'est bien évidennnent un phénomène psychologique, Tétude en doit rentrer dans la seconde partie de la pédagogie mentioimée [)lus haut * et dont le but serait d'édifier sur des idées théori([ues, comme le but de celle-ci est d'édifier sur des idées pratiques.

Î19. Cependant nous ne pouvons [)as ici mettre entièrement de côté ï individualité; sans cela il nous m resterait une sorte de réminiscence qui ne cesserait de nous géncr ; et cela nous empêcherait de consacrer en toute confiance nos méditations aux parties essentielles du bût pédagogicjue. C'est pourquoi nous croyons nécessaire de tenter dès maintenant quelques cflorls en vue de concilier le principe de ï individualité avec celui du carac-

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l'individualité et le caractère 65

tère et de la culture multiplet alors on pourra introduire par la pensée, dans, les livres suivants, les règles et les rapports déjà établis, et continuer de s'exercer soi-même à considérer les objets de l'éducation sous toutes leurs faces, sans sacrifier l'un à l'autre. Mais les seuls préceptes ne pourront jamais tenir lieu de la pratique personnelle.

L'individualité et le caractère.

3o. Ce qui distingue tout être des autres êtres de même nature, c'est son indwidualité. On appelle souvent les signes distinctifs caractères individuels : c'est ainsi que l'usage de la langue confond les deux, termes que nous voudrions déterminer respectivement. Mais on sent tout de suite que le mot caractère est employé dans une autre acception que lorsqu'il s'agit des caractères au théâtre, ou même de l'absence de caractère chez les enfants. Avec des individualités seules on ferait un mauvais drame; et les enfants ont des individualités très marquées, sans posséder encore un caractère. Ce qui manque aux enfants, et ce que les personnages dramatiques doivent montrer, ce qui est surtout, dans l'homme considéré comme être raisonnable, susceptible de caractère y c'est la Qolontéy et, pour mieux préciser, la volonté au sens rigoureux du mot, qui n'a rien de commun avec les velléités du caprice et du désir, — car ceux-ci manquent de résolution^ au lieu que la volonté est résolue. C'est la nature de la résolution qui constitue le caractère.

3i. Vouloir, — prendre une résolution, — sont deux choses qui se passent dans la conscience. Mais Y individualité est inconsciente. C'est la source obscure d'où notre pressentiment psychologique croit voir jaillir ce qui se manifeste chez l'homme, toujours sous d'autres formes, suivant les circonstances. Le psychologue finit par lui attribuer aussi le caractère même, tandis que

Fac.de Lille. Tome IV. — A. 5.

66 DE l'éducation PROPREBfENT DITE

le philosophe transcendantal ^ qui n'a d'yeax que pour les manifestations du caractère déjà formé, creuse un abime infîni entre Y intelligible ^ et Tétre naturel.

3q. En effet, le caractère se manifeste vis-à-vis de ïindiçidnalité presque inévitablement par la lutte. Car il est simple et constant, au lieu que V individualité fait toujours surgir de son sein de nouvelles idées et de nouveaux désirs ; et même alors que son activité est vaincue, elle arrête encore Taccomplissement des résolutions par sa passivité et son excitabilité en divers sens.

33. Les caractères moraux ne sont pas les seuls qui connaissent la lutte : tout caractère la connaît. Car chacun cherche k être conséquent dans sa manière d'agir. L'ambitieux, Tégoîste se complète en triomphant des meilleures manifestations de V individualité; le héros du vice comme celui de la vertu se complète par sa victoire sur lui-même. Quel contraste comique nous offrent à côté de ceux-là les hommes lâches, qui, pour avoir aussi une théorie avec des conséquences logiques, la fondent sur ce principe : ne pas lutter, mais se laisser aller ! — Sans doute, il faut soutenir une lutte pénible, étrange, pour passer de la clarté dans Tombre, de la conscience dans Tinconscience : au moins vaut-il mieux la soutenir avec réflexion qu'avec entêtement.

L'iXDIVIDUALITÉ ET l'uNIVERSALITÉ ^

34. Si nous avons eu précédemment à distinguer des choses qui semblaient se confondre, nous avons maintenant à concilier des choses qui tendent à se détruire.

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