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nous fournit cependant qu*un fragment extrêmement petit d*un grand tout; des temps et des espaces infinis nous cachent une expérience possible infiniment plus grande. Peut-être le commerce avec nos semblables nous ofTre-t-il relativement plus de ressources, car les sentiments de ceux que nous fréquentons ressemblent en général aux sentiments de tous les hommes; mais dans la sympathie, les nuances les plus délicates ont leur importance, et la sympathie exclusive est bien pire que la science exclusive. Par conséquent, les lacunes que laisse le commerce des hommes dans le domaine étroit du sentiment, et celles que laisse Yexpérience dans le domaine plus étendu de la science, sont pour nous à peu près d'égale importance. Et dans un cas comme dans l'autre, \ instruction qui viendra les combler sera également bienvenue.
4. Mais ce n'est pas une petite affaire de combler des lacunes de cette importance ; et avant de confier cette tâche à Yinstruction^ c'est-à-dire à Y enseignement, voyons d'aboini ce qull peut faire, et ce qu'il ne peut pas faire.
Renseignement proprement dit se déroule comme un fil long, mince et flexible, qu'un coup de cloche rompt et qu'un autre renoue, — qui retient en tout instant les mouvements de l'esprit chez l'enfant, et, obéissant à son propre tempo, trouble le leur, ne les suit pas dans leurs bonds, et ne leur laisse pas le temps de se reposer. Quelle différence avec Y enseignement intuitif! Celui-ci étale d'un seul coup à nos yeux une surface large, étendue; le regard, une fois revenu de sa première surprise, divise, associe, court en tous sens, s'arrête, se repose, s'élève de nouveau ; puis vient le tour du toucher, et ensuite des autres sens; les idées se rassemblent, les essais commencent, de nouvelles formes surgissent, qui éveillent de nouvelles idées, — partout c'est la vie, la vie pleine et libre, partout le plaisir de jouir de cette richesse qui se déploie aux regards ! — Or, cette richesse, ainsi ofterte sans prétention et sans conti*aiiite , comment Y enseignement didac'
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tique y parviendrait-il? Gomment surtout soutiendrait-il la lutte avec le commerce des hommes, qui provoque sans cesse la force individuelle à se manifester, et qui, élément essentiellement mobile et souple, est aussi capable de recevoir que de pénétrer avec activité et énergie jusqu*au fond de Tâme pour y remuer et y niôler toutes sortes de sentiments, — qui enfin n'enrichit pas seulement la sj'mpathie par les sentiments d'autrui, mais qui multiplie nos propres sentiments dans d'autres cœurs, pour nous les rendre fortifiés et purifiés? — Si ce dernier avantage, particulier au commerce avec des personnes présentes, se trouve déjà bien affaibli dans le commerce épistolaire, ne doit-il pas, à plus forte raison, disparaître tout-à-fait quand on se borne à exposer les sentiments éti*angers de personnages inconnus appartenant à des temps et des pays lointains^ puisque c'est là le seul moyen dont dispose renseignement didactique pour étendre le cercle des connaissances puisées dans le commerce des hommes ?
5. En réalité, qui voudrait exclure de l'éducation Y expérience et le commerce des hommes ? C'est comme si Ton devait se passer de la lumière du jour et se contenter d'une bougie ! — L'abondance, la force, la précision dans toutes nos idées, — l'exercice dans l'application du général, dans rattachement au réel, au pays, au temps, — la patience avec les hommes tels qu'ils sont : tout cela doit Otre puisé à ces sources de la vie morale.
6. Il est seulement dommage que Yexpêrience et le commerce des hommes ne soient pas au pouvoir de l'éducation! Que l'on compare le domaine d'un industrieux agriculteur avec le palais d'une dame du monde habitant la ville ! Dans l'un on pourra conduire l-'enfant partout, dans l'autre il faudra partout le retenir. — Quel qu'il soit, les paysans, les bergers, les chasseurs, les ouvriers de toute sorte, ainsi que leurs enfants, seront pour lui pendant ses premières années, la meilleure des fréquentations; partout où ils le conduiront, il aura ({uelque chose à apprendre et à gagner avec eux. S'il vit au contraire à la ville, parmi les
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enfants des familles notables, parmi la domesticité, combien n'aura-t-on pas de sujets dïnquiétude!
7. Tout cela comporte des modifications, et souffre des exceptions. Mais enfin, si nous nous rappelons notre but, qui est la direction multiple de Vintérêt, il est manifeste que les circonstances du lieu auquel nous sommes attachés sont bien limitées, et que Tesprit vraiment cultivé va bien au-delà de ces limites. Même le lieu le plus avantageux a des limites si étroites, qu'on ne poun*ait jamais prendre la responsabilité d'y renfermer la culture d'un jeune homme, à moins que la nécessité ne lui impose elle-même d*étroites limites. S'il a du loisir et un maître, rien ne dispense celui-ci de s'étendre dans Tcspace par des descriptions, de demander au temps la lumière du passé et d'ouvnr aux idées le domaine suprasensible.
8. Et, — pourquoi nous le dissimuler? — que de fois il arrive que l'espace illuminé par des descriptions et des peintures est plus agréable que celui où nous nous trouvtms ! Combien le commerce avec le monde passé ne nous paralt-il pas plus satisfaisant et plus édifiant que celui de nos voisins ! Combien les choses que nous concevons ne nous paraissent-elles pas plus lîches en clarté que celles que nous voyons! et même, pour nous diriger dans nos actes, combien le contraste n'est-il pas indispensable entre ce qui est réellement et ce qui devrait être !
g. A la vérité, Y expérience et le commerce des hommes engendrent souvent l'ennui, et parfois nous sommes obligés de le supporter. Mais l'élève ne doit jamais avoir à le subir de la part du maître ! Ktre ennuyeux, c'est le péché le plus grave que puisse commettre quiconque se mêle d'enseigner. — Le privilège de Y enseignement^ c'est de prendre son essor par-dessus les steppes et les marais; s'il ne lui est pas toujours donné de traverser d'agréables vallées, en revanche il donne l'occasion de s'exercer aux ascensions, et récompense par les beaux panoramas qu'il offre aux regards.
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10. V expérience semble compter que Y instruction la suivra, pour décomposer les masses qu'elle a jetées entassées, pour en rassembler et en ordonner les fragments épars et informes. Quel aspect offre, en effet, la tête d'un homme qui n'a pas reçu Yin- 8tr action? On n'y voit ni haut ni bas déterminé, les choses n'y sont pas même rangées dans un certain ordre, tout y flotte pêle-môle. Les idées n'ont pas appris à attendre. Qu'une occasion se présente, et toutes aflluent, autant que le fil de Yassociation en a mis en mouvement, et autant qu'il en peut tenir à la fois dans la conscience. Celles qui, par des impressions fréquemment répétées, ont acquis le plus de force, se font valoir ; elles attirent à elles ce qui leur convient, et refoulent ce qui les gêne. On regarde le nouveau avec étonnement, ou on le néglige, ou bien on le juge vite par une réminiscence. Rien n'en est détaché s'il ne s'y rapporte ! Le point essentiel n'est pas mis en lumière ; ou bien, si d'heureuses dispositions naturelles donnent au regard une bonne direction, les moyens manquent pour suivre la trace trouvée. — C'est ce qui se passe quand on commence à instruire un garçon sans culture de dix à quinze ans. Tout d'abord il est absolument impossible de donner à son attention un cours égal. Comme Tordre n'est maintenu par aucune idée principale, faute de subordination des idées entre elles, Tàme se jette sans cesse, inquiète, de tous côtés ; à la curiosité succède la distraction, et tout tourne au jeu. Comparez à cet élève l'adolescent cultivé qui n'a aucune dilliculté à saisii* et à s'assimiler plusieurs cours scientifiques dans le même temps, et ce}a sans qu'il se produise la moindre confusion dans son esprit!
11. Ou n'aura pas lieu d'être plus satisfait des résultats du seul commerce des hommes. Il s'en faut de trop que la sympathie soit toujours le pivot de ce commerce. Les hommes se voient, s'observent, s'essayent mutuellement. Les enfants mêmes, dans leurs jeux, se servent déjà les uns des autres et se contrarient réciproquement. Même la bienveillance et l'amour
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qui se manifestent d'un côté ne sont pas toujours assurés tréveiller de Tautre côté des sentiments analogues. Ou ne peut transmettre Tamour avec le service rendu ; des marques d*aflabilité, prodiguées sans autre soin, procurent du plaisir, et le plaisir éveille le désir d'avoir davantage, mais non la reconnaissance. Ceci est vrai pour le commerce des enfants entre eux, et des enfants avec les adultes. Il faut qu'aux marques d'affabilité s*ajoute quelque chose qui montre l'intention qui les a dictées; le sentiment doit être exposé de manière à exciter, en le mettant à l'unisson, le propre sentiment de l'enfant. Ce genre d'eAposition rentre dans les attributions de Y enseignement; et môme les heures de levons déterminées, dans lesquelles sans doute personne ne songera à faire entrer de force une exposition régulière du sentiment, sont pourtant infiniment importantes comme travail pi^éli minai re, comme préparation, et doivent servir non moins à éveiller la sjnnpathie qu'à dispenser le saçoiF\
la. La vie et l'observation des hommes, dans leur ensemble, confirment ce lait, que chacun tire de son expérienee et de ses relations ce qui lui convient, et développe alors les idées et les sentiments qu'il a apportés avec lui. Il y a des vieillards frivoles, il y a des gens du monde dépourvus de sagesse ; il y a d'autre part des adolescents et des enfants prévoyants : j'ai vu les deux. Et tous mes contemporains doivent avoir remarqué combien les plus grands événements du monde ont peu d'action sur les idées préconçues. Les faits (^expérience les plus extraordinaires frappent nos yeux à tous; le commerce des hommes unit toutes les nations ; mais la diversité des opinions et le désaccord des sentiments n'ont peut-être jamais été plus grands qu'à présent.
i3. En conséquence, la partie vraimiMit essentielle de notre existence inloUoctuelle ne peut être développée avec un succès certain par V expérience et le commerce des hommes. Il i^st certain que ïinsiruction pénètre plus avant dans Tatelier où s'élaborent nos sentiments et nos opinions. Qu'on songe à la puissance de