CHAPITRE IX
L'enseignement doit remplir l'ame
Pfd.gén., I- ^ ny a pas de plus grand bonheur pour le pédagogue que
I ii lé. ' d'avoir de fréquents rapports avec des natures nobles , chez
! lesquelles se manifeste si ouvertement, dans toute son abon-
dance et son intégrité, la richesse de réceptivité de la jeunesse. C^est ainsi que Tàme s'ouvre à lui, et que ses efforts continuent de S'exercer sans obstacle ; et il se persuade qu'il possède dans l'idée de la culture humaine le vrai modèle de son œuvre. Il reste à l'abri de ces sentiments de dédain qui excitent le maître et l'élève l'un contre l'autre, lorsque l'un impose ce que l'autre ne veut pas. Il ne se laissera pas égarer au point de faire de Y enseignement vm jeu, ou au contraire, d'en faire de parti pris un travail. Voyant devant lui une tache sérieuse à accomplir, il cherchera à l'accomplir d'une main légère et sûre. Il surchargera encore moins le plan des leçons de ses connaissances encyclopédiques, — où t^ut a été prévu, excepté l'intérêt des élèves. C'est assez pour lui de veiller à ce que son enseignement n'ait pas moins de directions que les aptitudes auxquelles il s'adresse. Car ce n'est pas peu de chose que de satisfaire d'une façon continue l'Âme d'un enfant que rien n'a encore troublée, et de la remplir sans cesse. 2. Remplir Vâme : tel est d'une façon générale, et avant de préciser davantage, le résultat qui doit ressortir de V enseignement.
RÉSULTAT DE l'eNSEIGNEMENT 211
L'humanité cultivée, dans son état artificiel, a constamment besoin des secours de Fart : une fois les commodités acquises, les trésors entassés, et la nature à labri des besoins , il faut donner à la force Toccasion de s'exercer ; on ne doit pas la laisser oisive. L'existence que mènent les riches oisifs a de tout temps révolté les observateurs. « Mortifiez la chair! ou retournez dans les bois !ï> Un tel langage continuera toujours d'irriter l'humanité tant qu'elle n'aura pas appris à écarter les mauvaises pousses que la civilisation produit ordinairement avec tant d'abondance, et qui sont si laides. Le caprice doit s'épuiser dans les efforts intellectuels : alors le mal est conjuré
Coup d'œil sur la période finale de l'éducation
ibid. 3. Tout homme est destiné à l'action. Et l'adolescent rôve à ce
qu'il fera, par conséquent aussi aux voies et moyens qu'il devra prendre, aux obstacles et aux dangers qu'il pourra rencontrer, surtout à ceux, grands ou petits, qui sont liés à ce qu'il entreprendra. Il est donc intéressant de savoir ce qui lui sera utile et ce qui lui sera nuisible y et tout ce qui ne touche pas à ce domaine est indifférent. C'est alors qu'il est procédé à un triage des hommes, des choses et des sciences. Le réel monte, l'érudition baisse. Les langues anciennes disparaissent; les langues mortes cèdent la place aux vivantes. Le goût et V étude cherchent le niveau du temps, pour s'accommoder de leur mieux aux contemporains. La sympathie fait place à Yamoury et les vœux qui tendent au bien de la société cherchent un emploi. Il se trouve alors des protecteurs, des envieux, et des gens aux sentiments équivoques; il faut veiller, ménager, gagner, éluder, aveugler'
aia RÉSULTAT DE l'bnseignement
effrayer, flatter, — et, au milieu de tant d'objets d'intérêt, il ne saurait plus être question de culture multiple.
4. Il est naturel que Féducateur ne voie pas sans chagrin cet appauvrissement de Tesprit. Mais ce serait humiliant pour Tami de la pédagogie, si celle-ci pouvait jamais se décider sérieusement, pour parer à cet apprauvrissement, à créer une pauvreté primitive.
5. Un si grand mal n'est pas à craindre. Et c'est par un intérêt * bien fondé, vraiment dirigé en tous sens, nourri par une instruction continue et forte, qu'on préviendra cette sorte de rétrécissement. Cet intérêt sera lui-même d'accord avec le plan de la vie, et servira à choisir ou à rejeter les voies et moyens, à ouvrir les horizons, à gagner les amitiés, à confondre les envieux. U se manifestera par l'action, déjà même par la simple représentation d'une personnalité solide, et en outre par une abondance d'exercices, qui peuvent au besoin devenir bientôt des talents. Et de la sorte, le caprice grossier sera refoulé dans des limites d'où il ne pourra plus sortir.
6. C'est la tournure que prendra ce développement qui déterminera la personnalité de Thomme futur. C'est ici qu'apparaît la distinction entre ce que l'homme veut et ce qu'il ne çeut pas, et que se manifeste l'opinion qu'il a de lui-même. A ce moment se fixe V honneur intérieur 2. Les relations se restreignent, et avec rattachement étroit aux personnes dont il faut conquérir Testime, naît une sorte d'obligation de la mériter. Ici tout compte. Tout ce que l'adolescent a pu jusqu'à présent apprendre, penser, pratiquer, contribue à lui marquer sa place parmi les hommes et en lui-même, et c'est précisément pour cela que toutes ces choses se pénètrent alors, et deviennent un tout. Ce qu'il désire, ce qu'il aime, ce qu'il concède, ce qu'il dédaigne, tout cela se classe,