INFLUENCE DES IDÉES ACQUISES
tant de buts, Tactivité exagérée n'atteint guère ce qu'elle recherche, peut-être même essuie-t-elle quelques humiliations, — et le caractère reste petit. Toutefois ce cas est rare , et le remède n est pas difficile à trouver.
i8. Lorsque l'assurance intime de l'esprit fait défaut, que les intérêts moraux sont absents, et que surtout l'esprit a une maigre provision d'idées, alors le champ reste ouvert aux désirs animaux. Et même il ne peut sortir de ceux-ci qu'un produit informe, quelque chose comme la caricature d'un caractère.
19. Les limites de notre cercle d'idées sont des limites pour le caractère. Car il s'en faut de beaucoup que toute la somme des idées passe en action, — Cependant, ce qui repose tranquillement et livré à soi-même, au fond de l'âme, a aussi son importance pour les parties faibles du caractère. Les circonstances peuvent le mettre en mouvement. C'est pourquoi, s'il y a des choses que l'enseignement n'ait pas pu pousser assez loin, il ne doit pourtant en aucune façon les négliger. Car elles peuvent au moins servir comme moyen de déterminer V excitabilité * , et aussi d'augmenter et d'améliorer les dispositions existantes pour les impressions futures.
20. Jusqu'à présent il a été question de la partie objectiife du caractère. Si les opinions fausses lui sont déjà préjudiciables parce que ce sont des présomptions erronées sur lesquelles elle bâtit, tous les préjugés sont encore plus nuisibles à la partie subjective, à sa critique et à son appréciation sur elle-même, qui retient comme principe fixe ce qui lui parait juste, permis,
I. Ce mot signifie ici simplement : aptitude à être excité. Voici ce que dit d'ailleurs Ilerbart à propos de cette excitabiUté du caractère : c On ne saurait attendre que Thomme mette en action toutes ses idées. Il y en a trop qui sont maintenues par le petit nombre de ressorts puissants qu'il possède, et ces ressorts, même s41s n^ont eu au début qu'une faible prépondérance, se fortifient par Taction même. Mais, si décisive que Taction puisse être ou devenir grâce à eux, une nouvelle impression i>eut toujours donner au caractère une nouvelle direction, si elle vient ù en rencontrer dans Fàme d'anciennes de même nature et à les réveiller. Tout dépend alors en grande partie de ces idées cachées dans la profondeur de Tâme. » {Aphoriames, § i8a).
décent, conforme au but. On pourrait à peine citer un grand caractère qui ne soit esclave de ses préjugés! — Et entamer ceux-ci, c'est attaquer les principes à leur base, c'est-à-dire provoquer un conflit entre Télément subjectif et l'élément objectif c'est, en un mot, faire perdre à Thomme son unité avec lui-même, et le désorienter. Sans doute, ceux qui sont attachés à d'anciens préjugés ont grandement raison de ne pas se livrer à de nouvelles imaginations ; — et d'autre part on ne peut faire de plus grand sacrifice à la vérité que de reconnaître les erreurs auxquelles était attachée la personnalité. Un tel sacrifice mérite une grande estime, mais il inspire aussi des regrets.
21. Ceux qui voudront poursuivre pour eux-mômes les réflexions que nous venons d'indiquer et dans lesquelles nous ne voulons pas trop nous égarer, ne pourront guère manquer d'aboutir à cette conviction : que la culture des idées est la partie essentielle de r éducation. Mais qu'ils comparent alors tout le fatras scolaire courant et le cercle d'idées qu'on doit en attendre. Qu'ils méditent s'il est sage de continuer à faire de ïinstruction une simple distribution de notes, et de laisser à l'éducation seule la tâche de faire des hommes de ceux qui ont face humaine. — Assurément, fatigués avant Thcure par ces méditations, beaucoup se jetteront paresseusement sur le lit moelleux de la liberté *, sinon même sur celui de la fatalité. A ceux-là je n'ai rien à dire. Et si ce lit de ronces et d'épines sur lequel ils s'étaient jetés ne les fait pas rebondir d'eux-mômes, ce n'est guère la simple discussion qui pourra troubler leur repos.
I. Nouvelle allusion à la théorie de la Uberté transcendantale.
INFLUENCE DES DISPOSITIONS NATURELLES fà3g
Influence des dispositions naturelles sur le caractère
QQ. Deux choses doivent concourir avec les désirs pour qu'ils se manifestent par V action : les dispositions naturelles et V occasion.
a3. Mais avant d'examiner de plus près ces deux choses, il importe de faire une remarque, directement liée à ce qui précède, sur rimportance pédagogique de ce que nous avons encore à chercher. Les dispositions naturelles se développent lentement, et n'arrivent à leur maturité qu'à l'âge viril ; alors seulement se présente aussi l'occasion véritable d'agir extérieurement, et alors seulement aussi l'activité intérieure elle-même se trouve également portée au degré de tension suffisant pour s'exercer. Or, comme c'est Y action qui constitue le caractère^ il n'existe guère de ce dernier, dans les premières années de l'enfance, que ce qui intérieurement tend à Yaction : c'est quelque chose comme un état fluide du caractère, d'où il ne sortira que trop vite, plus tard, pour se cristalliser. Et c'est précisément à ce moment où le caractère s'attache et prend de la consistance, c'est-à-dire au seuil de l'âge viril, qu'il importe de savoir quelles sont les dispositions naturelles et les occasions qui concourent avec les désirs déjà réunis précédemment. Mais à ce moment Véducation est chose faite, le temps en est passé, et V aptitude à la recevoir est épuisée ; et son œuvre, — il faut bien le reconnaître, — est en partie livrée au hasard, contre lequel on ne peut se garantir dans une certaine mesure que par un développement parfaitement égal de la partie subjective et de la partie objective de la personnalité. — C'est précisément pourquoi l'influence qu'on exercera sur la somme d'idées que l'homme apporte avec lui dans la période où le monde s'ouvre à lui et où il dispose d'une force physique
q4o formation naturelle du caractère
en pleine maturité, — bien qu'elle ne s'applique qu'à un seul facteur du caractère, constitue cependant à peu près dans son entier la culture intentionnelle du caractère.
24* E^n ce qui concerne maintenant les dispositions naturelles, la différence la plus importante d'un individu à Tautre ne consiste nullement, sauf dans quelques cas extraordinaires, dans les choses pour lesquelles l'homme montre du goût et de la facilité ; elle réside bien plutôt dans une particularité de forme qui varie précisément avec les individus : j'entends le plus ou moins de facilité avec laquelle leur état d'âme se modifie. Ce sont les esprits les moins mobiles, pourvu qu'ils soient doués d'une intelligence lucide, qui ont les dispositions les plus parfaites : ils n'ont besoin que d*une instruction très soignée. Les esprits mobiles sont aussi plus faciles à instruire, et même ils y aident en cherchant d'eux-mêmes ; mais ils ont aussi besoin d'éducation morale au-delà de la période ordinaire de l'éducation : d'oii il résulte qu'ils sont soumis au hasard, et ne parviennent presque jamais à avoir une personnalité aussi parfaite que les autres.
25. Il est clair, en effet, que la première condition du caractère, la mémoire de la volonté, — est étroitement liée au degré de mobilité de l'âme. Il n'y a pas d'hommes plus dénués de caractère que ceux qui, suivant leurs caprices, voient les mêmes choses tantôt noires tantôt blanches, ou bien qui, « pour suivre leur temps », changent d'opinions avec la mode. Cette légèreté se rencontre déjà chez les enfants, qui posent toutes sortes de questions à tort et à travers, sans attendre la réponse, et qui tous les jours ont de nouveaux jeux et de nouveaux camarades; elle se rencontre aussi chez les adolescents qui, tous les mois, apprennent un nouvel instrument, étudient une nouvelle langue ; et enfin, si l'on veut, chez ces jeunes gens qui aujourd'hui assistent à six cours, demain étudient tout seuls, et après-demain partent en voyage. Les uns ont passé la période de Y éducation, et les autres peuvent encore en profiter. Mais ceux qui en sont le plus
INFLUENCE DES DISPOSITIONS NATURELLES Qi^l
dignes, ce sont les individus qui restent attachés à ce qu'ils connaissent, qui se défient du nouveau parce qu'il est nouveau, qui se tiennent sur la réserve vis-à-vis de tout ce qui peut d'ailleurs éblouir par son éclat, qui restent dans leur milieu propre, surveillent, exercent et soignent leurs propres affaires, se laissent diilicilement conduire hors de leur voie, paraissent quelquefois entêtés ou bornés, sans l'être réellement, admettent difficilement, tout d'abord, l'intervention de l'éducateur, lui font un accueil froid, ne s'insinuent en aucune façon. Ces individus, qui ont le plus besoin d'éducation, qui, livrés à eux-mêmes, resteraient toujours au même point, et qui, par leur ténacité même, seraient condamnés à une étroitesse de vues certaine, et pourraient sembler même prédisposés à toutes les déviations morales produites par l'orgueil de race, par l'esprit de secte et de clocher,
— ce sont ceux-là chez qui il vaut la peine d'exciter toutes sortes d'intérêt; ce sont eux qui, par leur bon vouloir, une fois qu'on l'a conquis, offrent à ïéducation un terrain solide et permettent d'espérçr qu'ils conserveront fidèlement la pureté et la ^droiture de leur esprit désormais ordonné, alors même que les dernières étapes de ïéducation du caractère, qui sont aussi les plus importantes, auront été franchies au milieu de circonstances assurément indépendantes de tout pouvoir éducateur, mais que le flot pressé du monde et de la vie amène avec lui. On ne redoutei*a pas, je Tespère, que des natures aussi fermes opposent à la force de l'éducation qui doit les plier une trop forte résistance. C'est assurément ce qui arriverait si on ne les prenait qu'à 1 i\ge de Yadolescence, et qu'on ne trouvât pas de très nombreux points de contact avec eux ; mais un enfant dont une instruction solide, un gou\?ernenient logique et une culture inorale intelligente ne pouiTaient venir à bout,
— un tel enfant serait un monstre.
26. Certes, il faut aussi tenir compte, pour ïéducation du caractère, de la différence qui peut exister dans les dispositions
Fac. de Lille. Tome IV. — A. 16.
'2^-2 FORMATION NATirUKLLE DU CAIlACTÈllK
naturelles, alin de déterminer les choses dans lesquelles l'individu réussit plus ou moins facilement. Car on fait volontiers les choses où on réussit, on les répète souvent, et si elles ne peuvent devenir un but, au moins elles servent de moyen, et elles agissent alors comme une force capable de favoriser certains auti'es buts, et d'accentuer la direction de l'esprit dans ce sens. — Cependant le succès extrc'^me de certaines activités particulières, qui dénote un génie spécial, n'est rien moins que favorable à l'éducation du caractère. Car le génie dépend trop des dispositions naturelles pour admettre la mémoire de la volonté : il n'est pas lui-même à sa propre disposition. Les caprices d'artiste ne sont pas le caractère. Eu outre, les occupations d'un artiste sont toujours renfermées, pour ainsi dire, dans un coin beaucoup trop isolé de la vie et de l'activité humaine, pour que l'homme tout entier puisse se gouverner de là. Et, même dans toute l'étendue du domaine des sciences, il n'y en a aucune qui fût capable de porter à elle seule, à travers le torrent de la vie, celui qui s'y est adonné. — Seul, le génie universel, s'il existe, est digne d'envie. U éducation ne doit jamais avoir i-ien de commun avec certaines anomalies particulières que la nature a introduites dans les dispositions natives de l'individu : sinon Vhomme est détruit. De beaux talents peuvent se développer aux heures perdues, sous le titre do modestes fantaisies d'amateur, et s'essayer pour voir jusciu'oii ils peuvent aller. (]'est à l'individu à voir s'il osera régler sa vocaticm là-dessus ; l'éducateur peut être aussi un conseiller, mais Véducation ne travaille pas en vue d'une vocation !
Î27. La base de toute disposition naturelle est la santé physique. Les natures maladives se sentent dépendantes ; ce sont les natures robustes qui osent vouloir. C'est à ce titre que les soins de la santé se rattachent essentiellement à Véducation du caractère^ sans être pourtant du ressort de la pédagogie ; car les principes qui les règlent lui sont étrangers.
INFLUEiNCE DU <iËNKlS DE VIE * 24^
Influenc.s du genke de vie suu le caractère
q8. L'influence nuisible que peut avoir sur le caractère une vie dissipée a été si souvent démontrée, et même en particulier par des pédagogues, que je n'ai qu'à souhaiter qu'on s'en rapporte à eux, et que, au lieu de traiter de pédanterie les précautions nécessaires qu'on prend pour tenir les enfants éloignés des amusements des adultes, on remarque plutôt avec attention le bien que font visiblement à leurs enfants les parents qui, dans Tarrangement de leurs occupations domestiques, veillent à une exacte régularité de la vie quotidienne.
Q9. Mais je ne puis oublier que cette régularité est quelquefois organisée d'une façon si uniforme, si péniblement stiicte, que la jeunesse cherche à donner libre jeu à ses forces contenues. Il en résulte que, dans les cas les moins graves, Y éducation du caractère ({uitte tout au moins la voie où on la dirigeait ' avec intention, et se trouve amenée à chercher elle-même sa propre route. Car il ne saurait plus être question de direction dès Tinstant où l'enfant se dit qu'il yeut autrement que son éducateur.
3o. On devrait précisément, au contraire, chercher à donner libre jeu aux forces de la jeunesse. On ne peut le faire à propos, il est vrai, que si les désirs sont dirigés dans une bonne voie au moment même où ils naissent, et surtout au moment où ils découlent de Yintérét également réparti. — Mais il est évident que ïéducation du caractère réussira d'autant plus sûrement qu'elle sera entrepnse plus tùt et l'cportée dans la période de ïéducation proprement dite. Or ceci n'est possible, d'après ce .qui a été dit, qu'en provoquant de bonne heure l'adolescent, et même l'enfant.
à Y action. Ceux qui ne se sont développés que passivement, en enfants obéissants, n'ont pas encore de caractère lorsqu'on cesse de les soumettre à la surveillance ; ils s'en forment un suivant leurs penchants cachés et suivant les circonstances, alors que personne n'a plus de pouvoir sur eux, ou que tout pouvoir que Ton pourrait encore exercer à la rigueur les atteindrait en biais et les lancerait de côté, peut-être même les broierait. Tout le monde a pu faire à ce sujet, hélas I d'assez tristes expériences.
3i. On parle beaucoup de l'utilité, pour la jeunesse, d'un genre de vie qui Y endurcisse. Je suis plein de respect pour tout ce qui contribue à endurcir le corps ; mais je suis persuadé qu'on ne trouvera pas le véritable principe capable d'endurcir l'homme, — qui n'est pas seulement un corps, — tant qu'on n*aura pas appris à oi^aniser pour la jeunesse un genre de vie qui lui permette d'exercer de sa propre initiative et dans un sens juste une activité sérieuse à ses propres yeux. La vie en public, dans une certaine mesure, contribuerait beaucoup à ce résultat. Mais les actes publics adoptés jusqu'à présent ne supportent guère la critique. Car il leur manque le plus souvent la première des conditions que doit remplir un acte destiné à former le caractère': ils ne naissent pas de l'initiative personnelle, ijs ne constituent pas cette action par laquelle le désir intérieur se décide comme çolonté. Voyez nos examens, depuis les examens de passage de nos collèges jusqu'à la soutenance des thèses du doctorat! Ajoutez-y, si vous voulez, les discours et les représentations théâtrales, cpii contribuent parfois à donner aux jeunes gens de l'aplomb et de l'adresse. Les artifices du trompe-l'œil peuvent gagner à tout cela ; mais cette force nécessaire pour se montrer soi-même et rester soi-même, et qui fait la base du caractère, l'homme futur que vous avez soumis à ces exercices sera peut-être un jour douloureusen^ent déçu de ne pas la trouver en lui !