DES FONDATIONS POUR LES ELEVES
207. Des libéralités peuvent être faites pour ceux qui font des études, n’importe lesquelles, afin de leur donner les moyens de subvenir aux dépenses que nécessite l’instruction à tous les degrés. Ces fondations portent le nom de bourses; il peut y en avoir pour l’enseignement primaire, moyen, supérieur, scientifique, artistique ou professionnel. La loi crée dans chaque province une commission chargée d’accepter les dons et legs faits dans ce but, de gérer les biens et de conférer les bourses (art. 18). Elle érige les bourses d’études en institution publique, au même titre que les fondations qui ont pour objet l’enseignement. En théorie, rien n’est plus juste. Il faut que chaque individu ait les moyens de développer les facultés dont Dieu l’a- doué. Si sa naissance dans une famille pauvre ou peu aisée ne lui permet point de supporter les frais de l’instruction, il faut que la société vienne à son aide, soit en lui procurant l’instruction gratuitement, soit en lui fournissant les moyens de subsister pendant qu il
(1) Requête du cardinal archevêque de Malines (Documents, t, II, p- 252).
(2) Gheldolf, Rapport (Documents, t. II, p. 227 et suiv.). Comparez la déclaration du ministre de la justice (M. Tesch) (ibid., p. 566 et 575).
se livre aux études. En ce sens, les bourses sont un droit pour l’individu. Elles sont en même temps un bienfait pour la société.
La puissance d’une nation est en proportion de sa force intellectuelle et morale. Or, Dieu distribue inégalement les dons de l’intelligence et de lame, on ne les rencontre pas toujours dans les classes riches, et alors même quelles s’y trouvent, il arrive qu’ils ne reçoivent pas la culture nécessaire, précisément à cause de la richesse, qui engendre mille et un préjugés ; trop souvent elle détourne du travail, et qui ignore le vieux proverbe, que l’oisiveté est la mère de tous les vices ? Il importe donc que la société favorise le développement intellectuel dans les classes inférieures ; c’est l’instrument le plus actif du progrès et de la civilisation (i).
Tout en applaudissant à la loi nouvelle qui a érigé en services publics les fondations que les personnes charitables sont disposées à faire en faveur des boursiers, nous aurions bien des choses a dire sur la manière dont ce service est organisé. Les limites de notre travail ne nous permettent pas d’entrer dans ce débat. Qu’il nous soit néanmoins permis de constater que les bourses de fondation sont trop souvent un funeste encouragement, en ce sens quelles appellent aux hautes études des jeunes gens que le défaut de capacité en devrait exclure. C’est un grand mal que ce déclassement factice. Les bourses de fondation donnent lieu à un autre abus. Etablies d’ordinaire au profit de la famille du fondateur, ou pour les habitants d’une localité déterminée, c’est le hasard de la naissance qui les distribue ; elles profitent parfois à des jeunes gens riches, et ne servent qu’à augmenter leur dissipation. La loi aurait pu, nous semble-t-il, remédier au mal, en soumettant tous ceux qui sollicitent une bourse à un concours auquel on n’aurait admis que les déshérités de ce monde, déshérités au point de vue de la richesse, mais riches des dons de l’intelligence ; la préférence, à capacité égale, aurait été accordée aux parents dufonda-
(1) Comparez le Rapport de M. Bara (. Documents , 1. 1, p. 58 et suiv.).
teur ou à ceux qu’il a entendu favoriser particulièrement Nous soumettons ce vœu au législateur, une longue expérience nous ayant convaincu que les bourses de fondation font plus de mal que de bien.
B) Des libéralités faites pour la bienfaisance publique.
208. Nous venons de dire que les fondations de bourses sont un droit pour celui qui a besoin de secours afin de se livrer aux études nécessaires au développement de ses facultés intellectuelles et morales. Est-ce à dire que la société ait aussi le devoir de procurer à tout homme la subsistance physique ou les moyens d’y pourvoir? C’est la doctrine du socialisme, ce n’est pas la nôtre. Nous croyons que la société a payé sa dette quand elle a donné à l’individu les moyens de développer ses facultés ; c’est, après cela, à chaque homme de faire usage des dons de la nature cultivés par l’étude. Ce qui fait la force de l’individu et par conséquent de la société, c’est l’énergie, la puissance d’initiative des individus ; il faut donc stimuler, activer le sentiment de l’individualité. Or, si la société assurait à tout homme sa subsistance, ou le travail qui la procure, elle mettrait sa prévoyance, son activité à la place de la prévoyance et de l’activité des individus ; c’est dire quelle tuerait dans son germe le principe de vie et de progrès. Notre doctrine est donc le contre -pied du socialisme; la société ne doit pas être une providence, elle doit se-borner à favoriser le perfectionnement des individus : tout homme doit être à lui-même sa providence. Si l’instruction, et leducation qui en est inséparable, était dirigée vers ce but et dans cet esprit, il resterait peu à faire pour la bienfaisance publique. Ce n’est pas à dire que la société doive rester étrangère à la charité qui soulage les malheurs inévitables. Il y a des misères qu’aucune prévoyance humaine ne peut prévenir. La maladie enlève à de pauvres enfants ceux que Dieu leur avait donnés comme appuis. La société dira-t-elle aux orphelins : Aidez-vous, le ciel vous aidera? Une crise industrielle sévit pendant des années, elle prive les ouvriers de tra-
vail, les épargnes qu’ils ont pu faire s’épuisent ; la société leur dira-t-elle : Aidez-vous, le ciel vous aidera? La vieillesse rend l’homme incapable de travail ; la cruelle mort a privé le vieillard des enfants qui auraient été son soutien; les maladies, les besoins qui augmentent avec l’âge absorbent le petit pécule que l’économie avait formé, La société abandonnera-t-elle les malades et les vieillards? Il est inutile de poursuivre. Là où les efforts individuels sont impuissants, la société doit intervenir ; c’est précisément là sa mission. Dans ces limites et sous ces conditions, nous admettons qu’il y ait une charité publique.
Il y a des établissements dont la destination est de remplir le devoir de charité qui incombe à la société, ce sont les bureaux de bienfaisance et les hospices. Le traitement des malades, les soins qui doivent leur être prodigués demandent un dévouement sans bornes. Dieu a donné cette sublime faculté à la femme. La religion a prêté son appui à la puissance d’abnégation qui distingue les femmes; elle a organisé des corporations vouées au soulagement de l’humanité souffrante : les congrégations hospitalières sont les seules corporations religieuses que le législateur moderne ait maintenues ; ce sont les seules qui méritaient d’être conservées. Nous allons dire quelle mission leur est réservée dans la bienfaisance publique, ainsi qu’aux établissements que la loi a chargés du service de la charité ; cette destination ou cette mission détermine les libéralités qui peuvent leur être faites, et désigne la personne civile qui a qualité pour les accepter et les administrer.