‹ Procédures politiques du règne de Louis XII [i.e. douze]Chapitre 316 sur 348 · NOTICE ANCIENNE DU PROCÈS DE DIVORCE (2L · texte numérisé non relu

NOTICE ANCIENNE DU PROCÈS DE DIVORCE (2L

Advertissement servant d’instruction pour le mariage de Louis XII avec madame Jeanne de France et la dissolution d’iceluy.

(Copie à la Bibliothèque nationale, fonds Dupuy, ms. 58i, fol. i35 et suiv.)

Louis, duc d’Orléans et depuis ia‘ du nom, roy de France, lut filz de Charles, duc d’Orléans, et de Marie de Clèves. Il eut pour ayeul et ayeule Louis

Cf. le texte exact ci-dessus, page 8i4. un résumé ancien du procès de divorce con-

« Cette notice, sans nom d’auteur, re- forme à l’opinion qui prévalut alors parmi

cueillie par Dupuy dans sa collection , est les historiens.

PROCÈS DE DIVORCE DE LOUIS Xll.

de France, aussy duc d’Orléans, et Yalentine de Milan. Ce Louis fut filz de Charles V, roy de France, bisayeul de Louis XI, père de Jeanne de France. Par conséquent ce Louis, duc d’Orléans, par les ordres et ternies de sa naissance, se trouva cousin et parent de ladicte Jeanne du troisiesme degré au quart, comme il se peut veoir plus aisément en l’arbre généalogique cl mis et inséré (1), qui luv estoit un premier empesehement de sang et de parenté de pouvoir jamais espouser ladicte Jaune, s’il n’en estoit dispensé par le Sainct- Siège:

Il naquit à Blois l’an 1 46a , en mars, et fut levé sur les fonds du baptesme par le roy Louis XI et par Marguerite , reine d’Angleterre. Cette cérémonie fist naistre une aliance entre le duc, fileul, et Louis XI, parrain, et mesmes avec ses enfans, selon le droict du temps, qui l’empeschoit de se marier avec les filles du mesme. Louis XI, née et à naistre, sans une spéciale permission et grâce particulière de Sa Sainteté.

Charles, son père, nonobstant ces empeschemens connus ou inconnus, avoit puissamment désiré qu’il espousast Louise, fille aisnée de Louis XI; mais le père estant déceddé à Blois le 4 janvier 1 465 , et la fille Louise aussy morte en jeunesse, l’affaire en demeura là®t

Le duc, après la mort de son père, resta sous la main de sa mère, et ce durant le règne de Louis XI, qui l’obligea et força, à l’aage de douze ans, d’accorder, et depuis, à l’aage de i4 ans ou environ, à scavoir l’an 1/176, d’espouser madame Janne de France, sa fille, difforme de taille et de visage.

Ce roy haïssoit la race royale, et, pour la perdre, résolut de violenter le duc a espouser cette fille mal faicte et qu’il jugeoit stérile, pour, par cet artifice tout à faict politique et subtil, faire périr, faute d’hoirs, son nom et sa maison.

La mere mesme, Marie de Clèves, conféra quelque chose à contraindre les affections de son filz, usant trop absolument du pouvoir quelle avoit sur luy, par trop de complaisance aux désirs du roy ou par apréhension, [le roi] estant absolu, comme l’on sçait, en ses commandements, et, où l’on y résistoit, fascheux ou, pour mieux dire, cruel. Il y eut dès lors, comme disent aucuns, quelques protestations de nullité faictes contre ce mariage fondées sur le faict de force; mais, s il y en eut, elles furent fort secrètes, le mariage cependant ne laissant pas de subsister, en aparence, comme bon et légitime, et mesme

Nous avons donné cet arbre généalogique ci-dessus page 81 3. — IS) C’est une erreur.

de ce consommer, comme Jeanne affirma depuis par devant les juges nommez par le pape Alexandre VI, pour juger de la validité ou invalidité de ce mariage.

Depuis ce temps, le duc d’Orléans [resta], en je ne sçay quel estât, bon ou mauvais, avec sa prétendue femme jusques au décedz de Louis XI, arrivé le tientiesme aoust 1 483 , apres lequel il se brouilla avec le roy Charles VIII et les sieurs et dame de Beaujeu, pour la régence du roy encore mineur, et pour 1 administration de 1 Estât; et, après avoir tascher de remuer une fois ou deux, la chose ne luy réussissant pas adventageusement, enfui il se retira vers François, duc de Bretagne, lan i485. De cette révolte ou ligue des princes s’ensuivit la bataille de Saint- Aubin où le duc fut pris et mené à Lusignan, Poitiers et Bourges, et n’en sortit qu’à l’instante prière et poursuitfe de sa femme. Ensuitte survint le traicté de Sablé avec le duc de Bretagne et peu après la mort du mesme duc, et conséquemment le mariage du roy Charles VIII avec Anne, sa fille unique et héritière, et ce le 16 décembre i4gi, où le duc le servit utilement, et se remit bien avec luy. De là le duc fut quasy tousjours en Italie absent et esloigné de sa femme (peut estre autant d’affection que de corps) et ce jusques à la mort de Charles VIII, déceddé le 7e avril 1 /198.

Sytost qu’il eut la couronne sur la teste et fut dans la liberté et maistrise de ses actions, parmy les délices de la France et de la cour, il se ressouvint de ses amours avec la princesse Anne (1). Le dessein de conserver la Bretagne et la crainte de la perdre luy vindrent aussytost en l’esprit et le travaillèrent fort, dit le Féron. Cela ne se pouvoit sans venir à la rupture de son premier mariage. Ce penser luy estoit une gesne et un tourment. Il en fist pourtant ou en reçeut les premières ouvertures dans le secret du cabinet avec ses plus confidens et leur déclara les raisons qui le pouvoient porter à ce divorce et la répugnance qu’il y sentoit. L’affaire y fut fort contestée et s’y rencontrairent de grandes difficultez, spécialiement sur le sujet du scandale et du murmure qui en naistroit. Néantmoins Fadvis passa à la rupture avec Jeanne, ce qui fut dès lors bien mal pris de plusieurs qui en parlèrent assez hautement et librement.

Le procédé que l’on résolut de tenir en cet affaire fut d’envoyer homme exprès et ambassadeur au pape Alexandre VI, pour et au nom du roy en traitter avec Sa Sainteté. Seissel loue fort ce conseil, comme très raisonnable, et le relève par dessus ceux que preirent Philippes Auguste et autres roys de

<*> C’est une erreur, comme nous l’avons montré.

PROCÈS I)E DIVORCE DE LOUIS XII

France, en pareilles rencontres (1), qui y procédèrent plustost par des voyes de faict que de droict. Et de vray cette voye est la plus ordinaire, et par laquelle les affaires se peuvent conduire avec plus d’honneur, de justice et de satisfaction du public.

Ccluy que le roy choisit pour cette négociation (sic),

son instruction fut d’informer Sa Sainteté au vray de la façon qu’avoit esté marié le roy avec Madame Jeanne, les violences que luy avoit faict le roy Louis XI et à sa mère, la nécessité où il s’estoit trouvé et de sa vie et de son honneur et biens, s’il n’eust accepté ce party, que la force ayant esté le seul motif du prétendu consentement par luy donné à ce mariage (qui de son essence doibl estre très libre), il avoit esté nul qu’il n’avoit pu estre validé par quelque sorte de conversation maritale que ce fust, pas mesme par usage de lui, quelque long temps qu’il y eust, puisque, originairement ayant esté vicieux, ce vice n’avoit point esté corrigé par une célébration nouvelle en face de Sainte Eglise, ne le pouvant pas estre par autre voye; que Sa Majesté persistant désormais à ne vouloir point ceste dame pour femme, qu’il eust à supplier le pape de luy pourvoir de moyens nécessaires pour venir juridiquement à la déclaration de cette nullité; qu’il eust aussy à faire veoir à Sa Sainteté qu’il y avoit encor d’autres empeschemens essentielz et dissolutifs de ce mariage, comme de parenté en degré delfendu par les sainctz décretz et canons, et d’ affinité spirituelle, et mesme une impossibilité réelle de faire les œuvres du lict et consommer le mariage avec cette fille à cause de la monstruosité et défectuosité de son corps; qu’à tout cela et toute autre chose qui pourrait estre allégué en justice par la nullité dudict mariage, il pleut au pape d’y pourvoir et députer gens capables et de condition requise pour connoistre de cet affaire, la terminer delïinitivemenl et remettre saditte [Majesté] en ses droictz et liberté pour pouvoir traicter ailleurs librement et où bon luy semblera.

L’ambassadeur ne manqua pas (suivant ses mémoires secretz) de joindre l’artifice à la raison et ayder les desseins de son maistre des occasions qu’il rencontra dans la qualité des personnes ausquelles il avoit affaire. Ilum est ad Romanum ponlijicem, nec sine muneribus : c’est le Féron qui le dit. Il avoit affaire à un avaricieux; erat Borgia ampliandi filii avidissimus. Il estoit ambitieux pour son filz ; l’on luy promit grande faveur en cour pour Borgia. Qu’est-il néces-

(l) Philippe-Auguste s’était trouvé dans ce cas, mais il avait fait annuler son mariage par une commission d’évêques. Charles IV le Bel avait fait annuler le sien par le pape lui-même.

saire de la faire plus longue ? Le pape donna toute la satisfaction au roy qu’il desiroit de luy, et délivre son premier bref par lequel il nomme Louis, évesque d’Alby, et Fernand, son nonce en France, évesque de Septe (c’est un évescbé en la Mauritanie, dans l’estât de Fez ou de Marroc), lesquelz il délégué et constitue juges apostoliques pour connoistre et juger définitivement de la validité ou invalidité de ce mariage et faire ce qu’en tel cas est requis et accoustumé. Ceste bulle est donnée dé Rome, en datte du 3o juillet iig8, signée A. de Comitimus, et scellée à l’ordinaire.

Les juges, aians reçeu ceste bulle, commencèrent à travailler à l’instruction de ceste instance en la meilleure forme qui fut possible. Hz estaient à la veue et sujetz à la censure [non seulement] de toute la France, mais de toute l’Europe. Ilz taschèrent de s’y conduire si réglément qu’il n’y eust rien de défectueux en leur proceddé, rien de desreisonnable en leur jugement, et premièrement ilz establirent leur tribunal et le siège de leur audiatice au logis et doienné de l’église de Tours, pour là estre le lieu ordinaire de leur justice. Gela faict, ilz y firent citer et apelier les parties à certain jour, et la comparution y fut faicte desdictes parties par leurs procureurs. Après cela, ilz créèrent et nommèrent les officiers de leur siège et justice, et les intimèrent ausdictes parties. Et puis, commenceans à instruire l’instance, reçeurent la demande, Louis. XII, demandeur, signée de A. de Lestang, son procureur général, le dernier aoust 1A98, contenant, en sommaire, que, son mariage avec Jeanne ayant esté faict par force, qu’estant filleul de Louis XI, père de la fille, parent en degré deffendu de ladicte dame, et elle delfectueuse de son corps en tel point qu’il estoit impossible d’avoir sa compagnie, qu’il leur pleust, conformément à leur pouvoir, déclarer ce mariage nul, de droit et de faict, etc.

Sur quoy, Madame Jeanne, deffenderesse , ayant requis coppie de ladite demande et suffisant délay pour y respondre, le jour donné et assigné estant escheu et venu, auroit respondu et dit estre femme légitime de Louis XII, roy, et desnié la force alléguée et la deffectuosité mise en faict et, pour le surplus, déclaré avoir ignoré qu’il y eust, entre le roy et elle, parenté ou affinité spirituelle , et que , s’il y en avoit aucune , elle croioit qu’on y avoit pourveu par dispence, protestant, au reste, que son mariage avoit esté consommé et que le roy estoit son mary, vray et légitime, et elle sa femme.

Sur ces faictz contraires furent les parties ouyes par leur bouche ou leurs

IMPIUUEI

ïf ATION A I

PROCÈS DE DIVORCE DE LOUIS XII

procureurs et prestèrent serment réciproquement que leurs demandes et deffences contenoient vérité. La cause estant en cest estât, Monseigneur Philippes de Luxembourg, cardinal évesque du Mans, reçeut le deuxiesme bref du pape Alexandre VI, en date du dernier d’aoust 1 A98, par lequel Sa Sainteté le dé.putoit et constituoit juge de cette cause malrimonialle avec les évesques susnommez. Luy donc, ayant reçeu, publié et faict agréer son bref aux parties et estant juge reconnu pour procedder audict procès audit ordre et selon les termes de la bulle, il fut obligé de changer le lieu de sa justice, à cause de la contagion survenue à Tours, et le constituer à Amboise. A Amboise, en continuant ladicte intance de séparation, et en procédans suivant les derniers erremens, se fit par devant les juges quelques contestations en justice, sur certaine réception et audition de tesmoins, à certaine enqueste faicte ou à faire sur le faict dont estoit question; où mesme ladicte dame auroit produit la coppie, bien et deuement collationnée, des dispenses de la parenté et affinité spirituelle alléguées par le roy comme empeschemens essentiel dudict contract de mariage, dispenses prétendues bien et deuement obtenues en temps et lieu, et enfin tant auroit esté proceddé que, le procès ayant esté bien instruit, faict et parfaict, ou rapporté et examiné, et les parties appellées pour ouir et estre à droit, s’en serait ensuivie la sentence définitifve de séparation de la forme et teneur quelle est icy rendue par lesdictz seigneurs, prélatz, juges et autres par eux appeliez et admis comme assesseurs, lue et signifiée aux procureurs des parties le 17 décembre 1/198.

La princesse reçut une douleur très sensible à la première lecture qui luy fut faicte de la sentence, estant ce qu’elle croioit estre au roy; et ne se peut empescber de tesmoigner ses sentimens, et par ses larmes, et par ses parolles. Néantmoins, rappellant sa vertu au secours de son infirmité et se conformant à la sainte volonté de Dieu, avec le remède du temps et de la patience, elle adoucit ses douleurs et les changea en des fleurs et des fruitz de son éternelle sainteté. Il restoit une dernière main à apposer et un achèvement final à fere à tout ce procédé pour mettre l’esprit du roy en repos, sa conscience en paix et sa volonté en pleine liberté. C’estoit d’obtenir un bref apostolique, dispensatif de la parenté d Anne et de Louis, ou confirmatif de la sentence rendue par les susdictz déléguez par Sa Sainteté, tout pareil et de la mesme force et vigueur que celuy que Jean XXII avoit délivré en faveur du roy Charles le Bel. L’on retourne donc a Rome, où Ton rescript devant mesme que la sentence fusl

donnée, et Ion agit puissamment pour cet effect, et où conséquemment l’on obtint ce que 1 on prétendoit que la raison rendoit facille et la dignité du roy favorable. Mais, comme le pape, qui estoit adroit et subtil, avoit envoyé Borgia, son filz, en cour et pour demeurer au service du roy, il adressa et rendit sondict filz porteur de ce dernier bref, sans en donner advis certain au roy, mais seullement espérance, et luy bailla charge de le tenir secret quelque temps (1), pendant lequel Borgia traiteroit avec Sa Majesté de ses appointemens et feroit sa condition très advantageuse : sachant bien le pape que le roy ne refuserait rien de ce que l’on luy demanderait, moiennant qu’il fust asseuré d’avoir ce bref. Et cette fourbe fut assez bien jouée par Borgia à son abbord. Mais le roy, ayant apris assez accortement par l’évesque de Septe cet artifice ultramontain et tenant le bref obtenu pour reçeu et entre les mains dépositaires de Borgia comme entre les siennes, il se maria avec Anne, sans en parler ny sans s’inquiéter davantage <2). Borgia fist festonné du procédé du roy. Le roy déclare à Borgia la connoissance qu’il avoit du faict, dont le seigneur se sentit si vivement picqué et offensé que, pour satisfaire à sa vengeance, il en feit perdre la vie au nonce révélateur, comme a singulièrement remarqué Guicciardin l3>, bien que d’ailleurs il se soit extrêmement mespris au nom et qualité des juges.

Belcarius, assez bon historien, s’est pourtant fort brouillé dans le rapport de cet incident et, faute d’avoir bien entendu la diversité de ce dernier bref pour confirmer ou dispenser d’avec les premiers pour juger, il a tout confondu le narré de cet affaire, ce qui servira d’advis à ceux qui liront ce passage chez luy.

Je ne sçaurois aussy assez admirer ce que dit Messire Jacques de la Quelle, procureur général du roy, en sa 19' remonstrance, où, parlant des mariages dissouls pour cause de la stérilité des femmes, il dit celuv du Boy Louis XII avoir esté premièrement et principalement, mais pour mieux dire seulement dissouls pour ce sujet et raporte les parolles de la bulle explicquées à sa mode pour justifier son dire.

Quoy qu’il soit de cette question, sçavoir sy la seulle stérilité peut estre

(1) En ce moment le procès de divorce était encore pendant.

(,) Ce sont des erreurs. Voir ci-dessus. Voir les Preuves de Y Histoire de Bretagne. Voir aussi la lettre du roi aux Gens des

Comptes, du 1 0 janvier 1 Agg , dans Bernier, Histoire de Blois, preuves, p. 36 et 37.

(3) L’évêque de Ceuta ne mourut, au contraire, que deux ans après le procès. (Alvisi, Cesare Borgia. . ., p. 54.)

PROCÈS DE DIVORCE DE LOUIS XII

cause légitime de la dissolution d’un mariage, ou non, entre des souverains, mais au fait particulier de Louis XII, je dis, et est vray, que sadicte Majesté ne prétendit jamais cause de stérilité pour la dissolution de son contrat. Il y a bien de la différence entre estre stérile simplement faute de ne pouvoir concevoir, estant au surplus habille à avoir connoissance d’homme et à faire les actes de la chair, ou bien estre inhahille par monstruosité et incapable, par défectuosité de corps, jusques à ce point que ne pouvoir avoir en façon du monde la compagnie d’un homme, ny faire les actes du lict et du mariage. Le dernier fut prétendu par le roy et non pas le premier, comme dit le sieur de la Guesle; les termes de la bulle y sont clairs et exprès, mais non pas selon la version dudict lieu.

Ce différent estant vuydé, le roy espousa Anne de Bretagne, veufve du roy Charles VIII.

INTRODUCTION

La mort soudaine et inattendue du roi Charles VIII, le 7 avril 1/198, donna ouverture à un règlement de succession fort délicat.

Suivant la coutume et les lois naturelles du royaume, la couronne revenait de droit, par défaut d’héritiers mâles, à Louis d’Orléans, chef de la branche cadette de la famille de Valois; mais la France ne connaissait encore Louis que par une conduite très désordonnée, par une vie jusque-là toute gaspillée en intrigues hostiles, et cela nuisait fort au chef de la famille d’Orléans. Pour comble de malheur, les anciennes difficultés, jadis assoupies, venaient précisément de se réveiller plus aiguës que jamais au moment de la mort du roi. Louis d’Orléans venait de subir une enquête sur ses actes dans son gouvernement de Normandie : par prudence, il avait même cru devoir quitter Rouen, et se réfugier dans son château de Montilz-lès-Blois (1) ; il s’y trouvait, il n’attendait plus, d’un instant à l’autre, que l’ordre de quitter le royaume (2), lorsqu’il reçut, au contraire, la brusque nouvelle que Charles VIII venait de se blesser (3), d’expirer, que lui-même était roi. C’était un coup de fortune si dramatique, si complet, un tel renversement d’idées pour le peuple, habitué contre Louis d'Orléans à des sentiments de défiance incurable,

(1> Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 1 10 (J) Ou d’êtee frappé d’une attaque, sujet ni. vaut quelques auteurs. Voir le Diarium de

<*> Procès de divorce de Louis XII, p. io33, Marino Sanuto et celui de Burchard.

toüo.

pour tous les gens de la cour engagés et compromis dans le sens de Charles VIII, qu'il n’y a pas lieu de s’étonner que la surprise du premier moment se compliquât aussi de beaucoup d’hésitation, pour tout le monde, même pour le nouveau roi. On se demandait si Louis d’Orléans par sa conduite n’avait pas aliéné tout droit à la couronne. Les uns tournaient timidement leurs regards vers un enfant, le jeune comte d’Angoulême, chef de la branche cadette de la famille d’Orléans; les autres vers la duchesse de Bourbonnais(1), Anne, fille de Louis XI, qui en réalité pendant toute la minorité de Charles VIII, et même depuis, avait exercé sur le gouvernement de la France une influence prépondérante, et qui se trouvait maintenant dans toute la force, dans toute la maturité de son intelligence.

ccOn prétendit, dit Machiavel, que Louis avait perdu son droit à la couronne pour l’avoir abandonnée et s’être ainsi armé contre elle. Heureusement qu’il se trouva en état de répandre beaucoup d’or, et que le duc d’Angoulême, qui devait le Remplacer, n’était encore qu’un enfant : sans cela, et sans la faveur particulière dont il jouissait, Louis XII n’aurait jamais été roi(2). v

Louis XII, fort aimé, en effet, des jeunes gentilshommes à cause de sa bravoure et de ses brillantes qualités mondaines, n’avait pourtant pas encore autantd’amis sérieux que paraît le croire Machiavel. Quant à l’or, il ne se trouvait pas personnellement en état d’en répandre beaucoup. Ses revenus ne suffisaient pas toujours à son genre de vie(3) : au moment des guerres d’Italie il lui avait fallu faire des emprunts considérables, engager même les diamants de sa famille (4). En fait de largesses, il célébra, il est vrai, et fit bénir

(1) Beaucaire. (4) Compte de trésorerie de îâg 7, à la suite

f ) Machiavel, Tableau de la France. du Procès de divorce de Louis XII, p. 1095,

(3> Voir Procès de divorce de Louis XII, 1102. déposition de J. Hurault, p. io38.

INTRODUCTION

son avènement par une réduction d’un dixième sur toutes les tailles du royaume; mais cette mesure, en effet sans précédents, échappe à la critique, car, chose plus rare encore, le roi montra le caractère réfléchi de sa générosité en la maintenant; il prouva ainsi qu’elle n’était pas une vaine promesse de prétendant, mais un véritable gage donné par lui pour l’avenir. Nous allons montrer que la royauté de Louis XII se substitua à la royauté de Charles VIII tout simplement par la sagesse du prince et par la sagesse des personnes qui auraient pu lui créer des obstacles, c’est-à-dire du duc et de la duchesse de Bourbonnais; du moment que le duc et la duchesse donnaient l’exemple de la soumission, le roi n’avait pas besoin de recourir aux secrets ressorts dont la malveillance de Machiavel lui attribue l’emploi.

Si Louis XII n’était plus le duc d’Orléans, Anne de France aussi n’était plus Anne de Beaujeu.

Cette princesse était douée d’un sens essentiellement pratique. Placée à vingt-deux ans à la tête du royaume, elle avait rencontré dans l’exercice du pouvoir toutes les difficultés possibles. Simplement instituée gardienne de la personne du roi, son jeune frère, il lui avait fallu se faire obéir sans aucune autorité particulière; si elle avait réussi, grâce aux états généraux de 1 â84, à faire écarter de la régence le duc d’Orléans l11, les états prétendirent aussi compléter eux-mêmes le conseil du roi, et Anne n’avait ses entrées au conseil que dans la personne de son mari, ou peut-être à la suite du roi. Les historiens font ressortir sa modestie et le soin qu’elle mit à dissimuler le caractère personnel de ses actes (2). On peut douter de cette fausse modestie : Anne portait en elle une âme trop énergique, trop déliée, trop autoritaire pour dissimuler sans

('■> Déclaré toutefois, avec le sire de Beaujeu , la première personne du royaume après le roi. (Voir Procès de divorce de Louis XII , p. 888.) — (i) Voir M. Pélicier, Essai sur le gouvernement de h dame de Beauieu.

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motifs et ne pas préférer gouverner droit au but, si elle l’avait pu, mais ses premiers essais dans cet ordre d’idées ne réussirent pas. On sait que les rois avaient l’habitude, pour leur joyeux avènement, de délivrer les prisonniers : Anne de Beaujeu requit le parlement de Paris de permettre un élargissement de prisonniers. Le parlement refusa et répondit expressément, par un arrêt dont copie fut envoyée aux autres cours du royaume (1), que le roi seul pouvait accorder cette faveur (2). C’était là un premier et grave avertissement, dont Anne de Beaujeu tint compte. Elle avait le plus grand besoin de l’aide du parlement pour lutter contre les prétentions des princes. Où trouver d’autres appuis? Le conseil du roi, présidé par le duc d’Orléans, son plus mortel adversaire, renfermait tous les chefs de la conjuration des princes (3). A la cour, des serviteurs suspecls l’entouraient. La Bretagne, la Lorraine armaient contre elle. Une vive réaction intérieure se déclarait contre les souvenirs et les pratiques du règne de Louis XI... A travers ces innombrables écueils, il fallait naviguer, et naviguer, elle le comprit, à force de souplesse, d’habileté, d’oubli de soi.

On se trouvait en pleine guerre avec la Bretagne lorsque survint un événement qui changeait complètement la situation personnelle de M. et Mme de Beaujeu : le vieux duc de Bourbonnais, depuis longtemps malade, mourut le ier avril iù88(4); malgré trois mariages successifs, il ne laissait pas d’enfants légitimes et son héritage passait à Pierre de Beaujeu, son frère. M. et Mme de

(1) Le 21 avril 1 483 (anc. st.). Table des registres du parlement de Toulouse, Bibl. nat., ms. fr. 44o2, f. 227, et ms. fr. 283i, f. 61.

(!) Anne de Beaujeu ne prétendit jamais guérir les écrouelles comme les rois de t rance , mais Godefroy croit pouvoir garantir qu’on lui attribuait le droit de con¬

férer des indulgences spirituelles , des pardons à un très grand nombre de fêtes religieuses dont il donne la liste (p. E98).

<3) Voir M. Valois , Le Conseil du roi, dans la Bibliothèque de l’Ecole des chartes, année 1882 , 6“ livraison.

<4) La Mure, Histoire des ducs de Bourbon; Pélicier, ouvr. cité, etc.

INTRODUCTION

Beaujeu possédaient déjà ie Beaujolais, les comtés de la Marche, de Clermont-en-Beauvaisis et de Gien^ et quelques autres terres : en ajoutant à leurs domaines, avec le titre de duc de Bourbonnais, le riche apanage du fils aîné de la maison de Bourbon, les duchés de Bourbonnais et d’Auvergne, les comtés de Forez et de l’Isleen-Jourdain, ils devenaient les plus grands seigneurs et les plus riches propriétaires de France. Le feu duc de Bourbonnais était également gouverneur de Languedoc et de Guyenne : Pierre de Beaujeu retint pour lui le gouvernement de Languedoc, qui valait 2 4,ooo francs par an, et donna la Guyenne au mari de sa nièce Louise de Savoie, le comte d’Angoulême(2).

Dès lors un nouveau champ d’activité devait nécessairement s’ouvrir devant Anne de France : duchesse de Bourbonnais, elle devait tendre à se créer un petit royaume bien à elle, tranquille, incontesté. Elle avait alors vingt-sept ans(3), et son mari exactement le double : mais Pierre de Bourbon, homme excellent, loyal, serviable, plein de bon sens, paisible, bénin1®, était assez effacé auprès de sa femme, et, somme toute, subissait son influence. La jeune duchesse ne pouvait encore quitter le roi, dont les affaires avec la Bretagne traversaient alors une crise suprême : pendant toute cette année i488, maîtresse de la situation, elle

(1) Beaujeu et Clermont venaient de la famille de Bourbon; Gien appartenait à Anne. Quant au comté de la Marche , c’était un produit de la confiscation des biens de la famille d’ Armagnac, donné par Louis XI b Pierre de Beaujeu en récompense des tribulations qu’il avait subies à Lectoure.

(Voir ms. fr. 10287, l’engagement autographe de P. de Beaujeu en 1/173.) Les Beaujeu y tenaient beaucoup. Lorsque les biens d’Armagnac furent restitués , on n’osa le leur redemander. Un accord à cet égard n’est signalé qu’en i5oi par les éditeurs

de La Mure (t. II, p. 45g, note). On sait que Louis XI avait aussi donné à sa fille la vicomté de Thouars, les terres de Mauléon et de la Verrie en Poitou ( Archives nationales, Pi3y3,c. 2i4i)etla vicomté de Châtelleraud. (M. Lalanne, Hisl. de Châtelleraucl. )

<s> Voir Pélicier, ouvr. cité, p. i43.

(3) Nous indiquerons plus loin les différents calculs faits sur son âge.

Cl. de Seyssel. Il vivait tranquillemen tien bon et gros estât», dit Marillac ttaymani et servant Dieu.»

exerce sur ïa direction du royaume une influence décisive®. Le 28 juillet i486, la journée de Saint-Aubin consomme la chute de la Bretagne : le duc d’Orléans et le prince d’Orange sont faits prisonniers; le 19 août, le duc de Bretagne signe la paix; enfin l’ère des difficultés était close, et Mme de Bourbon put penser à ses propres affaires. Elle rencontrait tout d’abord une question assez grave. Pierre de Beaujeu avait encore un frère aîné, le cardinal de Bourbon , archevêque de Lyon , prélat d’une santé très délabrée, d’une existence très précaire. On excita sous main le cardinal à réclamer l’opulente succession du duché de Bourbonnais. Au milieu de ses préoccupations publiques, Anne de France partit pour Moulins dès le 10 avril : elle s’y rendit seule, fit acte de possession, et de Moulins elle entra en négociations avec son beau-frère. Celui-ci, qui aimait beaucoup son frère, se sentant affaire à forte partie®, personnellement ami de la paix, prêta facilement l’oreille aux ouvertures qu’on lui fit. Anne obtint de lui la transmission de ses droits successoraux, moyennant l’usufruit du Beaujolais et quelques sommes d’argent. Cet accord fut signé le 1 2 mai i488(3). Du reste, le cardinal mourut fort peu de temps après, et ainsi l’unité du duché se trouva solidement assise et garantie. Annè de France était repartie et accompagnait le roi dans sa campagne de Bretagne

La mort du duc de Bourbonnais avait passé assez inaperçue à la cour et Mme Anne elle-même ne paraît pas en avoir éprouvé un grand deuil. Elle s’était constamment trouvée jusque-là dans une

(1) nM. et M“* de Bourbon avaient toujours le soin et tout le gouvernement des affaires du royaume.» (Jaligny, p. 5i.)

(i) Voir les termes de l’acte : «Entre lesquelz se pourroient (que Dieu ne vueille) mouvoir aucunes controverses, causes et questions ...»

(s) Analysé par Lecoy de la Marche, Inventaire des titres de la maison de Bourbon , t. Il, n°' 7024, 7025. — Publié par les éditeurs de La Mure, t. III, p. 21 1 et suiv.

Avant de partir, elle confia ses diamants à M“* Bourré. ( Bibl. nat. , fonds Bourré , n° H du catal. de M. Væsen.)

INTRODUCTION

certaine gêne financière. Son mari, en se mariant, avait des dettes, et, malgré les libéralités de Louis XI et l’économie dont elle faisait profession , le séjour de la cour lui imposait des charges financières pour lesquelles il lui fallait recourir à la générosité du trésor royal (I). En 1 488 , Anne de France reçoit encore du roi, son frère, d’importantes gratifications, bien justifiées assurément par les services quelle lui rendait; le 9 avril (huit jours après la mort de son beaufrère), 4,ooo livres; le 1 4 septembre, 4,5oo livres; mais cette fois ce n’est plus, comme auparavant, «pour l’ayder à supporter les grands frais et despens que faire convient à l’entour de la personne du roi où il la fait continuellement tenir?; , mais bien et pour emploier en draps d’or, de soye et de layne, parures et fourreures et autres choses à son plaisir. . - pour emploier en draps de

soye, de layne, parures et fourreures, toiles de Hollande et autres choses à son plaisir. . . ;; Dans la première de ces quittances, Anne fait ajouter une dernière fois que c’est trpour se plus honnestement entretenir à l’entour dudit seigneur (2) v ; il s’agissait, en réalité, de se pourvoir, le 9 avril, pour aller prendre possession du duché, et le 1 4 septembre pour s’y installer.

On prétend que, dans cette dernière campagne de Bretagne, Anne de France, émue de sa nouvelle situation, pensa encore à l’agrandir en se faisant conférer le comté de Nantes (3), mais cette affirmation n’est pas bien prouvée. En tout cas, le projet ne reçut point d’exécution, et, après avoir réglé les affaires de Bretagne, la duchesse de Bourbonnais et son mari se hâtèrent de revenir dans leurs nouveaux domaines pour en prendre possession. Ils séjournèrent quelque temps à Biom, capitale de leur duché d’Auvergne, et ils y firent amener un des prisonniers de Saint-Aubin, le

(1) Reçus cités par M. Pélicier, p. 208, Jean de Serre. — Le duc d’Orle'ans lui

note. Reçus ms .passait. offrait le comté de Blois et Coucy. ( Procès

m Arch. nat, KK 70. de divorce de Louis XII, p. 999.)

prince d’Orange, qui leur touchait de bien près, puisqu’il avait épousé une sœur de Pierre. Us laissèrent le prince d’Orange vivre à leur cour, prisonnier sur parole, ils l’admirent aux fêtes et aux banquets et, sans se préoccuper des propos encore assez peu soumis qui lui e'chappaient après boire, Anne ne tarda pas à lui rendre sa liberté' et l’envoya guerroyer contre les Anglais (1).

Le duc d’Orléans, prisonnier à Lusignan et bien plus durement traité, réclamait de toutes ses forces la même faveur que le prince d’Orange. Il fit solliciter le roi par le comte d’Angoulême : mais le roi ne voulut rien prendre sur lui et renvoya à Riom le messager du comte d’Angoulême. A Riom, celui-ci reçut le meilleur accueil , on lui parla dans les termes les plus obligeants de l’objet de sa mission, on l’invita à toutes les fêtes : mais il ne put obtenir aucune promesse (2). Anne de France avait bien des fois pardonné à Louis d’Orléans, elle n’avait plus foi en lui : pour toute réponse, elle le fit transporter à la grosse tour de Rourges, solide prison d’Etat, dont la garde ordinaire fut renforcée d’une compagnie d’archers écossais (3).

Cette situation presque royale de grande dame opulente parut dès lors satisfaire Mme de Bourbon (4). Comme son père, Anne aimait l’argent : elle passait pour économe, on prononçait le mot d’avarice (5). Bien quelle n’eût pas d’enfants , elle se plut dès

<1J Chronique anon. , dans Godefroy , p. 92.

(2> Re'cit du messager, ibid.

(3) Jeanne de France, duchesse d’Orléans, p. 309 et suiv.

(4) Comme femme du sire de Beaujeu, elle se trouvait , cela est certain , dans une situation inférieure à son rang naturel de fille aînée de France. Louis XI l’avait sacrifiée au besoin d’assurer un appui personnel à son fils.

<5) En 1487, l’ambassadeur de Hongrie,

dans une dépêche à son gouvernement, le dit en termes peu mesurés : et Madame de Beaujeu est très avare et fait tout pour de l’argent, sans égard à l’honneur de Dieu et de la couronne.it Il l’accuse d’avoir livré Zizim. (Pélicier, ouvr. cité, p. sog.) Cependant l’ambassadeur de Florence en 1 4g5 écrit à son gouvernement que r Ludovic Sforza a fait donner de grosses sommes d’argent en France, qu’il a même fait insinuer à Madame de Bourbon qu’il aurait plaisir à lui

INTRODUCTION. 1143

lors dans ses domaines, elle se prit à les arrondir, à en assurer la jouissance : sa presence devint plus rare à la cour. D’ailleurs le roi, son frère, était maintenant un jeune homme et, s’il subissait encore son influence (1), il ne manquait pas autour de lui de jeunes conseillers, trop inexpérimentés et trop ambitieux pour se rappeler que le roi devait tout à sa sœur, qui lui suggéraient sans cesse de secouer le joug d’une femme. Nourri dans les plus pures traditions de la chevalerie française, le roi ne rêvait qu’indépendance, générosité, batailles; sous cette impression commençait à se répandre autour de lui un courant d’idées contre lequel Mme Anne devait bientôt se sentir impuissante et qu elle n’approuvait pas. C’est ainsi qu’en 1/191, en dehors d’elle et malgré elle, le jeune roi, dans un élan de générosité, partit pour Bourges ouvrir lui-même la porte du cachot du duc d’Orléans. Louis d’Orléans, grâce à son entrain et à sa frivolité, ne tarda pas à prendre sur l’esprit de Charles VIII un ascendant qui excluait celui de

offrir a, 000 ducats par an : mais que Madame a refusé, parce que tel n’est pas son goût, j (A. de Boislisle , notice sur Étienne de Vesc.) — Ces pensions pourtant étaient d’un usage bien courant. — En i4go, M. Pélicier nous montre Anne peu satisfaite d’un don de vaisselle de 1,678 livres quelle avait reçu lors de l’entrée de Charles VIII à Lyon : la ville de Lyon, pour réparer sa maladresse , lui offre l’année suivante une fontaine.

nNous reviendrons, dit Jaligny, au roy, qui partit de Poissy après la feste de Noël, et s’en alla en Gastinois, où il prenoit ses esbats àla chasse, en attendant Monsieur et Madame de Bourbon, lesquels il avoit mandez plusieurs fois de venir pardevers iuy, pour donner ordre sur le faict des guerres de Flandres et de Bretagne avant la venue de Testé.

cMondit sieur et Madame de Bourbon , la

feste de Noël estant passée, donnèrent ordre aux affaires de leur pays; et, estant à Moulins, ils achetèrent du seigneur de la Bastie en Bourgongne le chastel et seigneurie de Bourbon-Lenceiz, situé dans ladite duché de Bourgongne vers TAutunois, sur la rivière de Loire; lequel chastel leur esloit bienséant, tant à cause que c’est une bonne place de guerre , que pour ce qu’en cet endroit les provinces de Bourgongne et du Bourbonnois sont séparées Tune de l’autre, et que cette place leur tenoit lieu de frontière et estoit un passage sur ladite rivière; et, leurs affaires estans achevées, ils partirent et s’en vinrent par eau jusques à Gien, où ils déscendirent et joignirent le roy, puis ils délibérèrent de venir à Paris, où ils arrivèrent tous ensemble le vingt et unième jour de janvier mille quatre cent quatre-vingt et huit» (page 62).

Mme de Bourbon. Ainsi fut décidée l'expédition d’Italie, qu’à coup sûr Anne n aurait pas conseillée. Les anciens conseillers, Graville et autres, n’étaient plus écoutés; on allait aux jeunes. Enfin, auprès du roi se trouvait une femme altière et vindicative, Anne de Bretagne, dont la présence diminuait singulièrement l’action de la sœur du roi. Mme de Bourbon, satisfaite du présent et du passé, se cantonna donc de plus en plus à Moulins, attendant avec bonne grâce et sérénité qu’on vînt lui demander des conseils dont le besoin se faisait encore souvent sentir. L’ambassadeur de Florence, dans une dépêche adressée le 29 septembre 1A9B à son gouvernement, la peint à merveille, regardant passer le torrent d’un œil philosophique : rr Visitamo M. de Bourbon e Madama, e quali trovamo tutti savii, tutti buom, tutti graziosi : ma in qucsta impresa, per pm loro riposo, non dirigunt brachium contra torrentem^K n Quelle que fût donc leur influence sur les événements, M. et Mme de Bourbon parurent se consacrer désormais à la gestion de leurs vastes domaines. L’année même de leur prise de possession (1 488), ils acquirent la seigneurie de Bourbon-Lancy pour 1 2,000 écus d’or®. L’année suivante, le 2 mai 1 489 , ils achètent deux domaines voisins de leur duché, les vicomtés de Murat et de Carlat® qui venaient d’être restitués à la famille d’Armagnac; le

<1> A. Desjardins, Négociations entre la France et ta Toscane, t. I, p. 35 1 . Ils disaient encore : t Bourbon non loda la impresa; ma concorre, perche vede sarebbe solou (p. 35o). — Cf. Marillac , p. a3o v° et a3i (dans Antoine de Laval).

Lecoy de la Marche, Inventaire cité, t. II, n“ 7043. — Acte publié par les éditeurs de La Mure , t. III , p. 2 1 4.

,3) Ibid., n°7o65. — Publié ibid., p. ai5. — Cf. Bibl. nat. , ms. fr. 2914, f. 49. — w Moult belle accpiisition . . ., et fort grande fortification pour leur duché d’Auvergne » ,

dit Jaligny (p. 78). Ils firent aussi des acquisitions de moindre importance. (Ms. fr. 10287, U t48.) — Lei5 avril 1 48g, Anne de France écrit plaisamment à Laurent de Médicis pour lui demander un e girofle, qu’il lui avait offerte jadis; ctcar c’est, dit elle, la beste du monde que j’ay plus grant désir de veoir. » ( Ruser, Beziehungen der Mediceer in Franckreich , p. 5 2 1 .) Anne de France aimait , paraît-il , les animaux , car nous trouvons dans un compte de 1487 la mention de e Jehan d’Escosse , garde des lévriers de la chambre de M* de Beaujeu. » ( Ms. fr. 2o6o3, f. 1 69 v°.)

INTRODUCTION. 1145

prix stipulé fut 100,000 livres, mais Jean et Louis d’Armagnac acceptèrent en payement le comté de l’Isle-en-Jourdain, les terres d’Aixe et d’Ayen en Limousin , que le duc et la duchesse de Bourbonnais ne tenaient guère à conserver à cause de leur éloignement (1).

Ce n’était pas tout que d’arrondir ses terres : il fallait s’en assurer la jouissance, et ici se présentait une difficulté que nous devons préciser. La déclaration royale de mai 1/198 résume ainsi les faits qui y donnaient naissance :

rt Comme en traictantle mariage d’entre feu nostre cousin Jehan, duc de Bourbon, et feue nostre cousine Marie de Berry, feu aussv nostre cousin Loys , duc de Bourbon , père dudit Jehan et bisaveul de nostre très-cher et très-amé frère et cousin, Pierre, à présent duc de Bourbonnois et d’Auvergne, comte de Clermont, eust entre autres choses, pour contemplacion d’icelui mariage, donné et délaissé audit Jehan, duc de Bourbon, son filz, et à ladite Marie de Berry, son espouse, et à leurs hoirs masles qui descendraient de leurdit mariage, le duchié de Bourbonnoys, qui estoit l’ancien héritaige de ceulx de Bourbon, avec ses appartenances et appeudences quelconques; voulant et ordonnant que au cas que lui , sondit filz le duc Jehan et autres ses enfans masles, lors nez et à naistre en loyal mariage, iraient de vie à trespas, sans hoirs ou hoir masle descendant] de luy ou d’eulx, ou iceulx hoirs ou hoir masle sans laisser hoirs ou hoir masle procréé d’eulx en loyal mariage, par ainsy que la directe ligne de hoirs ou hoir masle faillist, ledit duché de Bourbonnoys et sesdites appartenances fust le vray domaine et propre héritage de feu nostre cousin le roy Charles VI, nostre prédécesseur, lors régnant, et des successeurs roys et de la couronne de France, perpétuellement et à tousjours. . . (2) y

(1) MM. Michelet et Henri Martin disent , On voit que c’estune erreur. Ces terres furent

à propos du procès du connétable de Bour- acquises par un échange tout personnel,

bon, que les terres de Carlat et de Murat <!) Ordonnances des rois de France,

étaient des apanages tenus de la couronne. t. XXI, p. 27 et 28.

îlxh

Ainsi, aux termes du contrat de mariage de Jean Ier de Bourbon, aïeul du duc Pierre, une substitution perpétuelle avait été établie sur les domaines des ducs de Bourbon en faveur de la couronne de France , pour le cas où la ligne directe et masculine des ducs viendrait à défaillir (1). Bien plus, dans le contrat de mariage de sa fille avec Pierre, alors simple sire de Beaujeu, Louis XI avait inséré une clause analogue : il était stipulé que, dans le cas où le sire Pierre mourrait sans enfants mâles, ses biens personnels reviendraient à la couronne de France®. Pierre se trouvait alors trop heureux d’épouser la fille aînée du roi® et il avait souscrit cette condition sans aucune difficulté. Les historiens qui ont remarqué cette clause en font habituellement honneur à la perspicacité de Louis XI. Louis XI a donné tant de preuves de génie qu’on se sent porté à lui en prêter encore. On a observé que, le sire de Beaujeu étant l’héritier éventuel du duché de Bourbonnais, la clause imaginée par Louis XI devait viser sa fortune future plutôt que sa fortune présente, quelle avait en vue le duché même de Bourbonnais. Or on voit que Louis XI n’avait pas eu le mérite d’inventer une stipulation déjà ancienne, il l’avait simplement maintenue, imitée, étendue, renforcée peut-être, pour le cas, encore fort problématique, où le duc de Bourbonnais n’aurait pas de fils et où le sire de Beaujeu lui-même n’en aurait pas; mais cette dernière hypothèse elle-même nous paraît contestable; car,

de France. Le roi veut bien les rendre à son fds, mais sous la réserve indiquée.

(s) Voirnot. Lenglet duFresnoy, Mémoires de Philippe de Commines, t. III, p. 345 et suiv., etc.

(3) Voir les lettres du roi et du sire de Beaujeu, le 3 novembre i4y3; copie de la première à la Bibl. de l’Arsenal, ms. 3843, f. i46-i5i, et l’original de la seconde à la Bibl. nat. , ms. Dupuy 58i, f. i34.

(I) Selon l’expression de Saint -Gelais, plus exacte au point de vue dit droit féodal , il ttfut appointé que le duché seroit tenu en perrie et sortiroit nature d’appanaigen (p. i3o). Le texte des lettres du roi et du contrat est publié par les éditeurs de La Mure, t. III, p. 182 et suiv. Le prétexte mis en avant pour cette innovation est que le duc Louis de Bourbon, encore vivant , avait, par testament, destiné ses domaines au roi

INTRODUCTION

d apres les termes littéraux de l’acte que nous avons rappelé plus haut, le duché de Bourbonnais ne pouvait se transmettre que par 1 hérédité directe de mâle en mâle. L’interprétation littérale de cet acte excluait peut-être une transmission collatérale de frère à frère : mais, comme l’acte admet l’hérédité directe de tous les fils du duc Jean Ier de Bourbon, commun auteur, il en résultait qu’à la mort, sans enfants mâles, du duc de Bourbonnais, le duché devait revenir, non pas à la couronne de France , non pas au sire de Beaujeu, mais bien au comte de Montpensier111. Ainsi, en réalité, M. et Mme de Bourbon avaient sur les duchés de Bourbonnais et d’Auvergne des droits que pouvait contester la couronne et que contestaient les sires de Montpensier. Et, de plus, Mme de Bourbon, beaucoup plus jeune que son mari, ne pouvait pas compter, en cas de veuvage, sur autre chose que, sur son domaine particulier et sur son douaire, puisque les biens personnels de Pierre devaient, en vertu de leur contrat de mariage, revenir nécessairement à la couronne de France.

C’était là une situation excessive, à coup sûr, et anormale; si l’on comprend parfaitement quelles vues dirigeaient la politique traditionnelle des rois de France, lorsqu’ils cherchaient ainsi à affaiblir et à dépouiller indirectement la maison de Bourbon, il faut reconnaître aussi que la situation présente résultait seulement, en définitive, de l’interprétation littérale et rigoureuse de deux contrats de mariage; elle n’était point conforme à la coutume ni au droit : les fiefs donnés en apanage à des membres de la

(1) Voici la filiation du comte de Montpensier :

Jean Ier de Bourbon.

Charles Ier de Bourbon.

Jean II Le cardinal Pierre Autres

de Bourbon. de Bourbon. de Beaujeu. enfants.

Louis de Montpensier.

Gilbert de Montpensier.

j hlx.

famille royale devaient bien faire retour à la couronne à de'faut de postérité masculine; mais, d’un côte', pour que ce retour s’effectuât, il fallait que toute postérité masculine eût disparu, et de l’autre, les fiefs de la maison de Bourbon originairement n’étaient point des apanages; c’étaient les propriétés personnelles, privées, de la famille de Bourbon. Robert, fils de saint Louis, avait épousé Béatnx, fille du sire de Bourbonnais; il était donc personnellement devenu sire de Bourbonnais, sans rien devoir à la couronne, et par voie de transmission féminine. Il en était de même du duché d’Auvergne. Ainsi l’ordre nouveau d’hérédité établi par l’influence des rois dans la maison de Bourbon, s’il se justifiait par des motifs politiques, ne semblait pas, aux yeux même des conseillers de la couronne, parfaitement conforme à l’équité (1).

Avant d’être duchesse de Bourbonnais, Anne de France avait eu soin déjà d’apporter à son état une importante correction. Par une ordonnance du mois d’août 1Û87®, le roi, renonçant jusqu’à un certain point au bénéfice immédiat de la clause du contrat de mariage de M. et de Mme de Beaujeu, leur avait permis de se taire l’un à l’autre des donations mutuelles entre vifs. Cette ordonnance, en fait, ne changeait rien au principe de la dévolution héréditaire; elle permettait simplement au prémourant des époux d’assurer à son conjoint la survivance de ses biens. Si l’on songe qu’à te moment Anne de Beaujeu était devenue toute-puissante, on avouera qu’elle ne pouvait faire de son influence un usage plus modéré, plus normal et plus légitime, et l’on s’explique difficilement les amères critiques dont les historiens® ont cru devoir entourer un acte si simple et si rationnel.

(1) «Dure chose seroit, au moien des convenances dessusdites apposées ausdits traictez , nostredit frère et cousin avoir les mains liees, ou cas advenant, du propre et ancien héritage avenu à ses prédécesseurs par ligne

fémenyne. » Déclaration de 1/198, Ordonnances, t. XXI, p. 29.

(2) Godefroy, p. 564.

(3) L’éditeur de La Mure , M. Ghantelauze , et après lui l’historiographe d’Anne de Beau-

INTRODUCTION

Aussi aisée à régler n’était pas la question de succession au duché de Bourbonnais. 11 est vrai que la présence d’Anne à la tête du gouvernement arrêta toute difficulté, mais tacitement la question ne s’en posait pas moins. On pouvait soutenir que la dévolution à Pierre de Beaujeu était une dévolution indirecte, puisque Pierre était, non pas le fils, mais le frère du dernier duc, eu la personne duquel le droit d’hérédité directe de sa branche s’était éteint. Subtilité ou erreur juridique, si l’on veut, cette subtilité juridique n’en était pas moins la base des prétentions des Montpensier, et la crainte d’une revendication de cette nature entra peut-être pour quelque chose dans la facilité qu’apporta le cardinal de Bourbon à consentir une transaction avec son frère; dans cette transaction, datée, comme nous l’avons dit, du 1 2 mai 1 488 , on inséra l’énoncé des droits communs à Pierre de Beaujeu et au cardinal, en déclarant expressément que, si Pierre mourait sans enfants, le cardinal hériterait de ses domaines'1'. Gilbert de Bourbon, comte de Montpensier, prétendit néanmoins revendiquer ce qu’il croyait son droit Mais Anne avait bien des choses pour elle. Les conseillers de la couronne (laquelle était désintéressée dans la question) penchaient plutôt en sa faveur : c’est ce que semble indiquer le chroniqueur Jaligny, à mots couverts, lorsqu’il dit que M. et Mme de Beaujeu devinrent, par suite de leur héritage, te fort riches et puissans, dont le Roy estoit d’autant plus fortifié, parce qu’ils luy estoient bons parens et sujets (3U.

Comme M. et Mme de Bourbon n’avaient pas d’enfants, après la

jeu, M. Pélicier. M. Pélicier dit qu’il est étrange de voir solliciter l’acte de 1 487 par une princesse de sang royal . Cet acte nous paraît tout naturel et conforme aux usages de tous les temps. Par une lettre datée de Gien, le 6 septembre (i488), signée Anne de France et contresignée Jaligny, et envoyée

par exprès le 7, la nouvelle duchesse remercia chaudement et personnellement la Chambre des comptes d’avoir expédié les lettres du roi. (Ms. fr. 10287, n° 87.)

(1> Lecoy delà Marche, t. II,n°7024.

m Marillac.

mort (lu cardinal de Lyon un accord intervint entre eux et Gilbert de Montpensier. Ils déclarèrent expressément reconnaître les droits héréditaires de Gilbert sur les domaines de la maison de Bourbon, et réglèrent que Gilbert les ferait valoir après leur mort, s'ils mouraient sans enfants(l). M. et Mme de Bourbon cherchaient ainsi à replacer le duché de Bourbonnais sous l’empire du droit commun qui constituait leur véritable titre d’héritage.

Un heureux événement, la naissance d’une fille, vint bientôt (en 1/191) modifier la situation et inspirer à Anne des sentiments nouveaux; en devenant mère, elle redevint femme, elle entoura sa fille d’une affection passionnée®. Ce sentiment concourut encore à l’éloigner des affaires publiques; en même temps il fit naître en elle un vif dévouement pour la grandeur de sa race; dès lors on la voit se consacrer aux intérêts de la famille de Bourbon avec toute la force de sa volonté, rêver de fonder et de consolider tous les droits de la famille par le mariage de sa jeune enfant avec le fils aîné du comte de Montpensier®.

Elle n en resta pas moins dévouée aux intérêts publics chaque lois que le roi son frère voulut recourir à ses conseils. En partant pour l’expédition d’Italie, le roi remit à M. et à Mme de Bourbon le gouvernement du royaume. Quoique peu sympathiques aux aventures que le roi voulait courir au delà des monts, le duc et la duchesse, pendant tout le temps de la campagne, expédièrent de Moulins les affaires du royaume®, avec l’appui des membres

(I) 19 mars 1 48g. (Lecoy de la Marche, n” 7067/) — Le comté de Forez était dans une situation particulière et relevait directement de la couronne; il était même tenu envers la couronne à certaines redevances que Charles VIII abandonna, au mois de mai 1A94, en faveur de son beau-frère. (Acte publié dans les Preuves de La Mure, t. III, p. 219, sous un titre peu exact. )

(î) Le duc et la duchesse eurent également un fils, mais qui mourut de suite, en 1 498 , paraît-il. Aussi Marillac dit-il qu’ils n'eurent pas d’autre enfant que Suzanne.

(3) Le bruit courut aussi qu’elle voulait la marier au fils de l’archiduc Maximilien. (Desjardins, Négociations de la France avec la Toscane, t. I, p. 387.) w VoirBibl. nat.,ms. Parlement 474, toute

du conseil qui n’avaient pas suivi le roi dans son expédition, Louis d’Amboise, l’amiral de Graville (l) et autres®. C’est à eux que Louis d’Orléans écrit d’Italie pour obtenir des renforts militaires®. Le roi leur avait également confié la garde de la reine Anne de Bretagne, qui passa à Lyon ou à Moulins tout le temps de l’absence de Charles VIII, quoique le dauphin demeurât à Amboise®.

Après 1/195, Mme Anne garda encore ce rôle de conseillère. Elle vivait tranquillement dans sa ville de Moulins, où le roi, le duc d’Orléans, la cour venaient lui faire des visites

Tel était l’état d’esprit de M. et Mmede Bourbon, tels étaient leurs vœux et les difficultés de leur situation, lorsqu’un courrier apporta à Moulins l’étrange nouvelle de la mort subite de Charles VIII.

Leur sagesse ne se démentit pas en ces cruelles circonstances: quelles que fussent les suggestions qui se faisaient jour autourd’eux, ils se gardèrent bien d’y prêter l’oreille. Ils ne ressentirent que le besoin de donner le signal de l’obéissance; ils ne virent que le

une suite de lettres expédiées par Pierre de Bourbon comme régent du royaume , ms. fr. 3 9 2 4, dix-neuf lettres de Charles VIII à Pierre de Bourbon pendant la campagne de Naples, plusieurs lettres publiées par M. le comte de la Ferrière , Beux années de mission à Saint- Pétersbourg , p. 11 et suiv. , Le XVIe siècle et les Valois, p. 7, et mss. fr. 20690, f. 20 et 53, i5537, ^ Anne B001'15011 ne prit toutefois aucune part aux affaires de cette régence et ne manifesta son influence que par des recommandations personnelles. (Mss. fr. i5537, f. 119, 10237, f. 58.)

<’> Lettre de l’amiral de Graville , dans le Procès du maréchal de Gié, p. 665. Lettre de l'évêque d’Albi, Bibl.nat., ms. fr. 2919, f. 10.

(2) Tous conseillers plus ou moins disgraciés. La régence de Moulins les convoqua expressément.

(3) Lettre de Louis d’Orléans , dans Godefroy, p. 700, et autres.

(s) Le Roux de Lincy, Vie d’Anne de Bretagne, t. I, p. 127; Bibl. nat., ms. fr. 2922 (lettres d’Anne de Bretagne). Le dauphin mourut en décembre 1 4g5.

(5) Bibl. nat., Cabinet des titres, Titres d’Orléans, Comptes de Louis d’Orléans. — Au mois de juillet et d’août 1697, le roi était à Moulins. (Voir Ordonnances , I, XX , p. 476 et 619 , et p. 21 2 , 281). — En 1 494, M. et M'" de Bourbon allèrent à Amboise et y furent reçus en très grand apparat. (L. de Lincy, t. II, p. i3 : Procès de divorce de Louis X II, p. 88 1 .) En 1 4g6 , ils allèrent à Montils-lès-Tours au mois d’octobre. (Ms. fr. i5537, f. 119.) En i4g3, c’est à M“" de Bourbon que les consuls de Perpignan s’as’adressent pour obtenir de rester français. (Bibl. de l’Institut, ms. Godefroy q54 , f. 47.)

vide produit autour d’eux par la mort du roi, maigre' leur propre puissance, et cette puissance pourtant était énorme : le duc et la duchesse possédaient, au cœur de la France, d’immenses domaines défendus par des montagnes et par de bonnes forteresses ; ils avaient fait solidement reconstruire le château de Chandelle , qui était réputé imprenable; ils exerçaient dans leurs domaines un pouvoir souverain, nommant à tous les offices et usant dans leurs ordonnances de la formule souveraine : tr Car tel est notre plaisir, n Leur fortune n’e'taitpas moins considérable; on citait les ameublements de leurs châteaux comme les plus beaux du royaume. Au point de vue militaire, le ban et l’arrière-ban de leurs provinces mettaient à leur disposition 4o,ooo hommes armés. Au dehors, le duc Pierre tenait par des liens étroits de proche parenté aux voisins les plus redoutables de la France; à l’intérieur, le duc et la duchesse étaient fort aimés; leur administration s’était répandue en bienfaits par tous leurs domaines, où l’on trouve peu d’établissements pieux et charitables que leur bienfaisance li ait su aider, améliorer ou enrichir. Le duc Pierre jouissait d’une grande réputation de bonté, et quant à Mmc Anne, non seulement dans ses provinces, mais par toute la France on l’appelait Madame la Grande. Si, plus tard, dans les conditions les plus défavorables, le connétable de Bourbon, persécuté par la reine, se vit entouré de bien des dévouements, quel n’eût donc pas été le rôle du duc et de la duchesse de Bourbonnais, si, profitant de la situation fausse du nouveau roi , ils avaient imité la conduite de Louis d’Orleans et leve la bannière de la résistance ! Peut-être n’auraient-ils eu qua etendre la main pour saisir la couronne; en tout cas, leur démarché eût été certes d’une autre conséquence que ne le fut, vingt-cinq ans plus tard , l’insurrection du connétable, leur gendre.

Et, dun autre côté, faut-il rappeler les nombreux griefs du nouveau roi contre Mme de Bourbon : son horreur pour tout ce

INTRODUCTION

qui lui rappelait Louis XI; son ressentiment pour tant d’années de luttes violentes et incessantes, couronnées par un emprisonnement de trois ans que Mme de Bourbon aurait voidu encore prolonger; son plan bien arrêté d’abandonner sa femme, la propre sœur de la duchesse?. . .

La situation était des plus délicates : des deux côtés il y avait mille sacrifices à faire, mille griefs à oublier. Les pièces que nous publions indiquent comment on s’y prit.

M. et Mrce de Bourbon s’appliquèrent à éviter scrupuleusement tout ce qui pourrait froisser le nouveau roi ou éveiller sa susceptibilité. Le duc fut des premiers à faire parvenir à Blois son compliment(1). Louis XII et lui avaient toujours eu de l’affection l’un pour l’autre; ils se connaissaient dès l’enfance; Pierre de Beaujeu avait beaucoup vécu dans la maison d’Orléans et même il avait épousé une sœur de Louis XII, Marie d’Orléans (depuis comtesse de Narbonne) et avait signé son contrat avec elle, lorsque Louis XI rompit le mariage avant son accomplissement pour donner à Pierre sa fille Anne : souvenir qui n’avait pas contribué sans doute à rapprocher le duc d’Orléans d’Anne de Beaujeu. Le roi répondit donc cordialement au duc en l’invitant à venir personnellement le voir. Le duc se rendit immédiatement à Orléans auprès du nouveau souverain et passa près de lui toute une semaine. Il assista sans doute, avec Louis XII, au service funèbre célébré à N.-D. de Cléry à 1 occasion du passage du corps de Charles VIII que 1 on transportait en grande pompe d’Amboise à Saint-Denis, car on est surpris de ne pas le voir figurer parmi les princes du sang qui rendent les derniers devoirs au roi défunt, lors des obsèques solennelles Les gens avisés notèrent toutes ces circonstances et en firent leur profit (3).

w Saint-Gelais, p. 108. <3) Les obsèques de Charles VIII eurent

'V Qrdre de la pompe funèbre du roy lieu le 28 et le 29 avril a Paris. Le corps Charles VIII. U alla au sacre de Louis XII. partit d’Amboise le 18 avril. Le 17, Imbert (Saint-Gelais, p. 125.) de Batarnay écrivait à sa femme : cLe Roy

IMPRIMERIE NATIONATK.

Le roi ne fut pas moins sensible à ces procédés et dès lors il proclama sa ferme volonté de reconnaître, ce sont ses propres expressions, «les très grands, louables et très recommandables services que nostredit frère et nostre très chère et très amée sœur la duchesse Anne de France, son espouze, ont faiz à feuz noz très chers seigneurs et cousins les roys Loys et Charles derniers trespassez, père et frère d’icelle nostre sœur Anne de France, en grant soing, cure et diligence, à la direction et conduite des principaulx affaires d’eulx et de nostre royaume, en quoy, comme est notoire, ils y se sont si grandement et vertueusement conduitz que à tousjours en seront dignes de louanges et recommandacion; espérant que lesdites choses, lesquelles congnoissons estre procédées d’une grant et fervant amour qu’ilz ont eu ausdits roys et couronne de France, ilz continueront et persévéreront de bien en mieulx envers nous. . . »(1)

Le duc et la duchesse de Bourbonnais profitèrent des bonnes dispositions du roi pour lui présenter un certain nombre de demandes relatives a la succession de Charles VIII et pour tirer des en constances un résultat pratique. Ils formulaient du reste ces réclamations avec une grande reserve, sous forme d’une simple requete adressée au bon plaisir du roi. Louis XII, appliqué dès les premiers jours à assurer partout le règne de la justice et de 1 équité, institua pour apprécier leurs demandes une commission arbitrale de magistrats.

Si Anne de France reconnaissait sans restriction le droit politique de Louis d’Orléans à la couronne, elle croyait en revanche pouvoir arguer de certains droits privés, comme héritière personnelle du feu roi. Voici sur quels biens propres elle croyait pouvoir établir sa revendication.

est party aujourd’hui de Blois et s’en va à Sitosl que le feu Roy sera enterré, je m’en Orléans, attendant monseigneur de Bourbon iray devers le Roy.» (Godefroy, p. 746.)

qui y doit estre pour toute cette semaine ... t» Déclaration de mai 1 498.

INTRODUCTION

La première de ses demandes, disons-le, e'tait assez étrange. Dans sa petite enfance, Louis XI avait résolu de la marier au petit-fils du roi René, Nicolas de Calabre, marquis du Pont, et dans ce but il avait consenti des sacrifices pécuniaires considérables (1) * *. Ce projet ne rencontra pas dans la famille de Nicolas un bien chaleureux accueil, et le contrat de mariage des deux enfants®, signé le ier août i466®, n’avait pas coupé court à toutes les difficultés ni à tous les pourparlers (4) *. Finalement Nicolas chercha à se marier ailleurs et à épouser Marie de Bourgogne (1 h'] 2) (s) : alors Louis XI rompit net. Ce premier mariage, non suivi d’effet, était donc demeuré à l’état de pur projet et personne n’y pensait plus assurément lorsque, par un autre contrat du 3 novembre 1 Û73 (6), le roi décida de marier sa fille Anne au sire de Beaujeu. Le mariage eut lieu d’une manière effective en 1/176.

Comme ce mariage de la fille aînée du roi avec un simple cadet, déjà d’un âge mûr, surprenait généralement, le roi s’en tirait par un quolibet; il disait en riant qu’il lui plaisait de marier sa fille à bon marché. En réalité il élevait la dot de sa fille à 100,000 écus d’or®, au lieu des 100,000 livres (ou même moins)

(1) Bibl. nat., mss. fr. 2907, f. 44, 6981, f. 2ü3 et 295 (Note sur ce que MM. de Calabre ont reçu du roi), et fr. 3882 , f. a5.

(,) Selon le calcul de la plupart des historiens, Anne devait alors avoir quatre ans; d’après M. Pélicier (Essai. . .), cinq ans. Elle en avait six, d’après l’enquête que nous publions.

l3> Arch. nat. P 13791, coté 3i25, et P i365!, coté i468.

(4) Arch. nat. P 1879“, coté 3 125. Cf.

Philippe de Connûmes , édition Dupont, 1. 1 , p. 267, 274. — Lecoy de la Marche, Le roi René , t. I, p. 364.

<s) Jean de Troyes.

<6> Voir Lenglet du Fresnoy, Mémoires de Philippe de Commines, t. III, p. 345. — Bibl. de l’Arsenal, ms. 3843, f. i45-i5i. — Bibl. nat., ms. Dupuy 58 1 , f. i34, mss. fr. 2747, f. 86, 6980, f. 23o, 433o, f. 4i, 3882, f. 153, 6981, f. 396. — Nicolas de Calabre s’était marié au mois de juin. (Ms. fr. 2749, f. 19.)

De plus , désireux de s’attacher Nicolas de Calabre, Louis XI lui avait versé d’avance à lui-même une partie de la dot de sa fille, 100,000 écus d’or; il avait assuré en outre à Nicolas 4o,ooo livres de rente, soit 25, 000 en Languedoc, i5,ooo en Champagne. (Ms.

fr. 10237, f. 12.)

qu’on donnait jadis aux filles de France (1). Il fit verser une partie de cette somme (66,000 écus) en i482 (2), ce qui ne l’empêchait pas d’attribuer à sa fille de prédilection une pension annuelle de 10,000 livres®; et, comme de son coté le sire de Beaujeu recevait du roi une pension de 90,000 livres®, le ménage possédait ainsi, outre les terres du sire de Beaujeu (le comté de Clermont®, le Beaujolais, le comté de la Marche et quelques autres terres)

3 0,000 livres de pension®, plus 66,000 écus de capital, et le comté de Gien que Louis XI donna encore à sa fille

Or Mme Anne aujourd’hui représentait, un peu tardivement, au roi Louis XII que le roi son père lui avait assuré pour son mariage avec Nicolas de Calabre 4o,ooo livres de rente et que, ce

<1> D’après les conclusions du procureur du roi dans l'affaire. La sœur de Louis XI avait eu 100,000 e'cus. ( Bibl. liât., ms. Dupny 196, f. 99.)

(!) V. ci-après l'indication des pièces justificatives de l’affaire , où l’on oublie de mentionner un nouvel acompte versé par Charles VIII en i4g3. (Cotai, arch. Joursanvault, n° 199.)

,3> Quittance du 25 mars 1482-1 483, Arch. nat. , K 72, n° 67.

(4) Bibl. nat., ms. fr. 2900, f. 7.

w Hommages de Clermont-en-Beauvaisis, Bibl. nat., ms. fr. 20082.

w Terres que le sire de Beaujeu ne possédait pas lors de ses fiançailles : mais le roi les lui lit donner au moment de la célébration du mariage, le 3 avril 1475 (1476), par le duc de Bourbonnais à titre d’apanage. (La Mure, t. III, p. 208.) Le duc Jean II de Bourbon, frère de Pierre, avait épousé une sœur de Louis XI. Louis XI donna aussi au sire de Beaujeu quelques terres : la terre de Nogaro , en mai 1473, comme bague de fiançailles (Bibl. nat., 111s. Doat 222, f. 2 46); plus tard, au moment de la confiscation des

biens des d’ Armagnac, Pierre de Beaujeu eut part à la distribution générale et reçut le comté de la Marche, Ce beau domaine venait de la famille de Bourbon : il était entré dans la famille d’Armagnac par le mariage d'un de ses membres avec Eléonore , fille unique et héritière de Jacques de Bourbon-la-Marche. Aussi , lorsque les biens de la famille d’ Armagnac furent restitués, le comté de la Marche demeura aux mains de Pierre de Bourbon, comme nous l’avons déjà remarqué. Pierre de Beaujeu reçut même le comté d’Armagnac comme indemnité d’une perte de 1 5,ooo écus qu’il avait faite à Lectoure (La Mure, t. II, p. 294, notes), mais il restitua ensuite ce domaine.

(7) Le roi augmentait même cette pension. En i48a, il avait donné à M. de Beaujeu 4,ooo livres en supplément. (La Mure, t. II, p. 522, note.)

(!) Louis XI venait de recevoir, dans la succession de Charles d’Anjou, le comté de Gien : il le donna à sa tille par acte de décembre 1 4 8 1 . Cet acte est publié par les éditeurs de La Mure (sous un titre inexact), t. III , p. 2 1 4 .

INTRODUCTION

mariage ayant été signé, célébré et considéré, disait-elle, comme si sérieux qu’on lui avait fait porter le deuil à la mort de Nicolas, elle avait droit à la rente fixée dans son contrat.

A cette singulière argumentation on pouvait aisément répondre au nom du roi, et l’on répondait en effet, que la libéralité de Louis XI était excessive!1* et d’ailleurs absolument subordonnée à l’accomplissement réel de l’acte matrimonial. Point de mariage, point de contrat.

Et, chose fort singulière, si la théorie de Mme de Bourbon eût triomphé, quelle conséquence juridique ne comportait-elle pas? Il en résultait une suspicion fort sérieuse pour le mariage d’Anne avec le duc de Bourbonnais : car enfin , ce second mariage s’étant conclu dès 1 4 7 3 , un an à peine après la rupture du premier, son accomplissement datant de 1 A7 6 , époque où Nicolas de Calabre vivait encore®, si le premier mariage valait, celui-ci se trouvait radicalement frappé de nullité dès son origine R Tout au plus pouvait-on invoquer pour le justifier la prescription résultant de son existence de fait depuis vingt-deux ans : mais ce point était fort délicat à traiter au moment où le roi lui-même prétendait faire annuler pour vice, originel le mariage contracté par lui avec Jeanne de France dans la même année 1/176.

En second lieu, le duc et la duchesse de Bourbonnais soulevaient une suite de réclamations d’une portée plus juridique. Comme héritiers personnels de Charles VIII, ils prétendaient recueillir les biens meubles du feu roi : le montant des dots des reines Elisabeth (Isabeau) de Bavière, Marie d’Anjou et Charlotte de Savoie, c’est-à-dire les sommes apportées en dot par les femmes des derniers rois ; et enfin les acquêts (ou plutôt la moitié des acquêts)

W I] est vrai qu’il avait donné 3o,ooo écus d’or à sa fille bâtarde, Marie, en la mariant à Aimar de Poitiers. (Voir A. de Gabier, Essai historique sur la baronnie de Clérieu. )

w V. Commines, éd. Dupont, t. Il , p. 79. (3) Ou tout au moins les fiançailles créaient une affinité, Nicolas de Calabre étant le propre neveu de Pierre de Bourbon, le (ils d’une de ses sœurs.

comme présumés, suivant la coutume, communs entre le domaine royal et les dots des reines.

Troisièmement, ils revendiquaient, concurremment avec le duc de Lorraine, la possession du comté de Provence, du comté de Forcalquier et du royaume de Sicile. Le dernier possesseur de tous ces titres et de ces domaines, Charles d’Anjou, les avait légués en effet au roi Louis XI et au dauphin, fils de Louis XI. Le duc de Lorraine, comme héritier naturel de Charles d’Anjou, prétendait les recouvrer, mais sa prétention, depuis longtemps écartée, ne semblait pas fort sérieuse, encore qu’il la représentât de nouveau. Seulement M. et Mme de Bourbon faisaient remarquer que le legs dont on arguait avec raison contre le duc de Lorraine avait le caractère d’un legs purement personnel, fait à la famille royale, à cause des relations intimes de parenté et d’amitié de Charles d Anjou avec elle, et nullement destiné à la couronne de France, dont le testateur n’avait point parlé. Ces terres devaient donc ne pas suivre le sort de la couronne et rester propres à la famille.

Telle fut la substance des réclamations (1) produites à Louis XII, dans une forme amiable, au nom du duc et de la duchesse. Le roi institua pour 1 examen de la requête une commission composée de Louis d’Amboise, évêque d’Albi, de Thibault Baillet et de Jean de Ganay, présidents au parlement, de trois conseillers, Philippe Simon, Philippe de Béry et Guillaume de Besançon, d’un avocat au parlement, Jean Magistri.

Le duc et la duchesse se défendirent mollement. Nous donnons

(1) Ces réclamations ne portent aucune mention de lieu ni de date et les chroniques contemporaines ne nous fournissent aucune indication qui permette d’en fixer rigoureusement 1 époque. Il est bien évident toutefois, par leur nature même, qu’elles furent produites dès le début du règne de Louis XII.

Louis XII, d’ailleurs, tint à régler dès les premiers jours de son règne toutes les questions pendantes, et la déclaration de mai i4q8 nous paraît être, dans sa pensée, le règlement de ses affaires avec M. et Mm0 de Bourbon. A ce point de vue, elle s’explique parfaitement.

ci-après le procès-verbal du débat. À aucun point de vue, d’ailleurs, leur prétention ne pouvait se soutenir, car le domaine du roi, dans le droit royal de l’hérédité, se confond avec celui de la nation, et l’on ne comprend pas qu’un roi, par lui-même ou par ses héritiers, puisse prétendre à un patrimoine distinct.

Jeanne de France, qui avait les mêmes intérêts et les mêmes droits que sa sœur Anne, n’intervint pas : se prétendant femme du roi, elle ne pouvait rien avoir à réclamer®.

L’instruction fut tout à fait sommaire et les commissaires formulèrent un simple avis que nous publions.

Après un court débat, ils repoussaient nettement la première prétention de M. et Mme de Bourbon quant aux ûo,ooo livres de rente, et concluaient seulement à ce que le roi versât à la duchesse le solde du capital qui pouvait lui rester dû sur sa dot®. Ils ne condamnaient pas moins nettement la revendication de M. et Mme de Bourbon relativement aux biens meubles du roi défunt. Pour le reste, ils ne se prononçaient pas : ils concluaient à la nécessité de voir les titres et d’examiner la question (3).

Dans l’entourage intime du roi, on affecta de passer sous silence les réclamations du duc et de la duchesse de Bourbonnais14'; mais

(1) Sa situation fut d’ailleurs réglée à part. Voir Procès de divorce de Louis XII, P- 9,s et 794-

<s) Ce solde était assez difficile à évaluer. Nous avons dit plus haut que la dot se montait à 100,000 écus et que Louis XI en avait versé les deux tiers, 66,000; mais il avait donné en outre à sa fille la seigneurie de Gien, qui représentait une partie notable des 34, 000 écus restant dus.

<3> Le roi eut à régler à la même époque une question analogue depuis longtemps pendante entre le vicomte de Rohan et Anne de Bretagne. La solution fut différente. On

admit le droit du vicomte de Rohan sur les meubles de la succession , mais non son droit sur les acquêts.

(4) Aucun historien n’en parle. Seul Saint- Gelais fait une allusion rapide à la plus grosse de ces questions, la revendication de la Provence, et seulement pour l’écarter comme une hypothèse invraisemblable (p. i3s).

Aussi cette affaire est restée inconnue jusqu’à ce jour (même des savants éditeurs de La Mure) et il s’ensuit une appréciation fort inexacte des faits qui en sont résultés, de l’acte de mai 1498 et des procès du connétable de Bourbon.

le roi comprit la nécessite' d’y couper court. Par une déclaration du mois de mai 1/198, Louis XII abandonna les droits successoraux de la couronne de France sur le duché de Bourbonnais (1), en faveur de Suzanne de Bourbon (2).

On a beaucoup critiqué, et fort à tort, selon nous, cette décision, dans laquelle on a vu un acte de pure libéralité et un oubli complet des traditions de Louis XI.

Sans doute la déclaration du roi, conçue en termes fort obligeants pour M. et Mme de Bourbon, les maintient facilement à leur rang politique et témoigne d’un complet oubli du passé. Au fond, elle n’indique point une générosité excessive et il n’en résultait aucunement, comme on l’a prétendu , une reconstitution féodale de la maison de Bourbon. Pressé de réclamations par la duchesse de Bourbonnais, dont l’influence pouvait n’être pas à négliger dans les circonstances spéciales où il montait sur le trône, Louis XII cède sur un seul point, sur un point, somme toute, contestable; d cède un droit peu équitable (le roi le déclare lui-même), qui pouvait passer pour abrogé par le seul fait que M. et Mme de Bourbon occupaient le duché de Bourbonnais (et le roi ne pouvait songer à les en chasser), qui remontait, non pas à Louis XI, mais à un contrat déjà bien ancien (3) et peut-être périmé, qui enfin n avait aucune espèce d’intérêt pratique pour la couronne, attendu que, si Suzanne de Bourbon, fille de M. et Mme de Bourbon, ne succédait pas a ses parents, les vastes domaines de la famille revenaient à la branche de Montpensier, déjà riche et actuellement

1,1 Ordonnances des rois de France, t. XXI. Cette ordonnance ne porte que la date de frmai 1 A98», à Vincennes. Les historiens lui donnent généralement la date du 12 mai. On a proposé celle du 29 mai, qui est impossible, car Louis XII fat sacré à Reims le

<s) La question de l’hérédité du Bourbonnais avait un moment disparu, car Anne de France avait eu un fils : mais ce fils Charles, filleul de Charles VIII, venait de mourir un peu avant son parrain.

(3) De l’année i4oo.

INTRODUCTION

representee par le comte Gilbert et ses fils. En réalité, c’était aux. dépens des Montpensier que Louis XII faisait cette soi-disant libéralité, et il se dispensait ainsi de répondre sur d’autres points plus embarrassants et fort graves que les conseils de la couronne déclaraient dignes d’un sérieux examen.

Ajoutons enfin que la déclaration s’appliquait au seul duché de Bourbonnais : elle avait donc pour conséquence de confirmer et de faire revivre la clause de succession éventuelle de la couronne sur les autres terres de la famille de Bourbon , c’est-à-dire sur le duché d Auvergne, le comté de Clermont, le Beaujolais. . ., autrement dit, sur la plus grande partie des domaines (I).

La déclaration du roi eut tout le succès qu’on en pouvait attendre : le duc et la duchesse de Bourbonnais ne purent pas réclamer davantage; ils se turent, attendirent et espérèrent •Le 27 mai, le duc de Bourbonnais assistait au sacre du roi; le 2 juillet, il lui fait cortège à son entrée solennelle à Paris; Mme Anne elle-même attend le roi à Paris <3), pour le recevoir, à la tête des grandes darnes du royaume. Et cependant Jeanne de France, la propre sœur d’Anne, n’avait pris aucune part au sacre et ne figurait pas à ces solennités : Louis XII, par cet ostracisme public et officiel, proclamait bien haut l’intention de se séparer d’elle; secrètement il avait déjà fait essayer par Louis de la Tré-

(I) On voit que Saint-Gelais exagère un peu quand ii dit que Louis XII (par affection pour Pierre de Bourbon) rabilla le tout. Claude de Seyssel raconte que le roi dit , en annonçant cette faveur à Pierre, quil tftenoit et réputoit à grande gloire que, par son moyen et sa libéralité, la maison de Bourbon soit et demeure plus grande et plus puissante que jamais. . . »

« Pierre avait pour devise un cerf-volant sortant d’une nuée d’or, avec le mot : Espérance.

(3) C’est ce qui permet à Saint-Gelais de faire remarquer, avec une insistance particulière , que jamais pouvoir ne s’assit aussi aisément que celui de Louis XII (p. 108). On prétend même qu’Anne de France alla à Nantes assister au mariage de Louis XII avec Anne de Bretagne , après le divorce de Jeanne de France. Cela nous parait bien invraisemblable. (Voir, à ce sujet, Procès du maréchal de Gié, Introduction, page lx, note 6, et Bibliot. nat., ms. fr. aa34i, f. 190 v°.)

IPR1MERIE NATIONALE»

moille un arrangement amiable, et n’ayant pas réussi par cette voie, il s’adressait à Rome pour provoquer une procédure officielle de divorce. A tous égards, la présence d’Anne de France aux fêtes du couronnement avait donc pour le roi un prix tout particulier.

La déclaration du roi atteignit au vif le comte de Montpensier, auquel la mort du jeune fils d’Anne de France venait de rendre les droits issus du contrat de 1A00. Mme Anne eût désiré, comme nous l’avons dit, éteindre toute difficulté en mariant sa fille avec le fils aîné du comte de Montpensier et réunir ainsi sur une seule tête tous les domaines de la famille, mais Gilbert de Montpensier préférait, paraît-il, revendiquer ses droits personnels et ne les tenir que de lui-même. Il crut sans doute l’occasion propice. Persuadé par les suggestions intéressées de quelques serviteurs, le jeune Louis de Montpensier quitta brusquement Moulins, sans prendre congé du duc et de la duchesse, bien qu’il mangeât habituellement à leur table comme s’il était déjà leur plus prochain parent (1). Lorsque le Parlement reçut la déclaration du roi pour l'enregistrer, il fut saisi contre elle d’une opposition formelle et judiciaire du comte de Montpensier. Le Parlement ne se prononça point sur la question et se borna à enregistrer la déclaration « en ce qui concernait les droits du roi n (2).

A la Chambre des comptes, où la déclaration royale devait également subir un enregistrement, elle trouva un accueil plus' défavorable. Avec la liberté d’appréciation et de censure qui distinguait

(I) Marillac. Du reste, L. de Montpensier, comme sa mère, était un gaspilleur et une espèce de fou. Dans sa famille on l’appelait nie plus grant manteur de France». (Bibl. de l’Institut, ms. Godefroy 255, f. 3-4, lettre du 37 septembre i4g8.)

Le Parlement était favorable aux Montpensier, qui multipliaient auprès du roi et des conseillers les plus instantes démarches.

(Même lettre.) — Le procureur général du roi, Jean Le Maître, avait posé des conclusions contraires et soutenu la thèse de l’apanage. Hector de Bourbon, archevêque de Toulouse , au nom du duc et de la duchesse , sollicita modestement l’entérinement à cause des grands services rendus par eux et sans rien contester. (Séance du Parlement du 1 0 juillet i4g8.)

INTRODUCTION

cet antique corps judiciaire, le procureur du roi s’opposa formellement, tant au nom du comte de Montpensier qu’au nom de la couronne elle-même, à l’entérinement des volontés du roi. Le 27 et le 3i août, il déposa des conclusions absolument contraires II fallut des ordres formels et répétés du roi pour triompher de ces difficultés. Louis XII, on le voit, s’en tint loyalement à 1 accomplissement de sa résolution, et grâce à une bonne volonté réciproque, ses rapports avec la duchesse de Bourbonnais demeurèrent, pendant toute la durée du règne, corrects et excellents.

Au fond , il restait certainement dans les cœurs un ferment de défiance que les années seules pouvaient amortir. Le procès criminel du maréchal de Gié nous en fournit des preuves manifestes^. Lorsqu’en i5o3 Louis XII tomba si gravement malade que les médecins le jugèrent perdu et qu’on crut avoir pour roi le jeune François d’Angoulême, la France pensa immédiatement voir renaître les jours du gouvernement de M. et Mme de Beaujeu; la cour envisagea même cette éventualité d’un œil favorable: « Monseigneur de Bourbon estoit le plus grant personnaige de France, tant par prochaineté de lignage, bonté et très grande loiaulté, pour avoir ledit gouvernement (du jeune roi) ou estre appelé pour adviser a qui mieulx il appartiendrait, si le cas fut advenu du décès du roy(3).» Mais on reconnaît aussi la persuasion incurable du public que M. et surtout Mme de Bourbon n’attendraient pas d’être « appelés » ; que, le cas échéant, ils seraient les premiers à se présenter et à ressaisir les rênes du gouvernement : personne ne pré-

ci Lettre du 27 septembre 1/198.

(1> Voir le Procès du maréchal de Gié, Introduction, p. lxxxiv. Pierre et Anne eurent dès le début une extrême influence. En septembre 1/198, quand couraient des bruits de guerre avec l’Allemagne, Louis XII réclama leur présence et leur avis. (Lettre

citée du 27 septembre.) Pierre de Bourbon recommanda au roi son beau-frère le duc de Gueldre, et le i3 janvier, de Nantes même , le cardinal d’Amboise lui répondit à ce sujet une lettre fort déférente. (Ms. Godefroy a54, f. 2.)

<a> Procès du maréchal de Gié , p. 191.

voit l'hypothèse d’une régence d’Anne de Bretagne ni de Louise de Savoie, mère du jeune prince (et du reste Louis XII n’aimait guère Louise de Savoie) , mais on croyait bien , le lendemain de la mort du roi, voir arriver à Amboise M. et Mme de Bourbon. Le maréchal de Gié, pour sa part, y comptait tellement que, comme capitaine d’Amboise, il avait donné l’ordre à ses archers de ne laisser entrer personne au château, fût-ce (nominativement) M. et Mme de Bourbon.

Depuis lors, interrogé à cet égard «s’il avoit plus de doubte desdits seigneurs et dame de Bourbon, touchant la personne dudit seigneur d’Angoulesme», que d’autres, le maréchal s’en défend assez mal: il dit que, «quant a luy, il n’eut jamais craintte desdits seigneur et dame de Bourbon touchant le gouvernement et personne dudit seigneur d’Angoulesme , et que, ce qu'il en dist a ladite dame d’Angoulesme, ce fut pour l’asseurer des doubtes quelle luy faisoit». Les conseillers du Parlement chargés d’interroger le maréchal n’hésitent pas à le blâmer de ces précautions, en termes plus sympathiques à M. de Bourbon qu’à Louise de Savoie : «Sur quoy luy a este remonstré que, si le cas fust advenu quil fust mesadvenu du roy hors du royaume, ou lieu loingtam dudit Amboise, et que ledit feu seigneur de Bourbon et autres grans princes et officiers de ce royaume fussent venuz oudit lieu d Amboise vers ledit seigneur dAngoulesme pour le servir audit cas comme leur roy ou souverain seigneur, que de ne les laisser entrer oudit chasteau d Amboise et ne les laisser parler audit seigneur dAngoulesme eust peu estre occasion de sedicion, assemblée de gens d’armes, inconvénient et trouble au royaume, et qu il eust peu mouvoir les ennemys du royaume a faire quelque entreprise sur icelluy royaume.» Le maréchal proteste qu’il n’a jamais pensé à ces éventualités, qu’il a voulu seulement veiller avec le plus grand soin à la conservation du jeune comte d’Angoulême, suivant le mandat que lui en avait donné le roi.

INTRODUCTION

Ne vigoureux, Louis XJI payait à cette époque par de fréquentes atteintes les intempérances de sa première jeunesse : à chaque crise, les médecins, en butte à la méfiance et à l’animadversion de la reine , qui ne pouvait leur pardonner d’avoir laissé mourir sous ses yeux son fils Charles-Orland, sous prétexte qu’il n’était point malade , déclaraient, avec une facilité surprenante , le roi perdu , de sorte que les regards de la France ne cessaient de se porter vers le jeune fils de Louise de Savoie, et vers M. et Mme de Bourbon, comme vers les tuteurs naturels du royaume en cas de complications.

Cependant inné de France s’abstenait scrupuleusement de toute immixtion dans les affaires de l’Etat. Une circonstance particulière et fort curieuse nous montre quelle ne se sentait pas encore absolument rassurée sur l’avenir, malgré les bonnes dispositions du roi.

Nous avons fait remarquer qu’Anne de France, en réclamant la dot à elle constituée en vue de son mariage projeté avec Nicolas de Calabre, ouvrait la porte à une discussion juridique sur la validité de son mariage avec Pierre de Bourbon, puisqu’il fallait opter pour la réalité de l’un ou l’autre des deux mariages. Bien que cet argument ne soit pas relevé dans l’avis écrit des commissaires du roi , il est probable que ceux-ci le firent verbalement valoir auprès de la duchesse, puisqu’ils repoussèrent ses prétentions par le motif que le roi ne se trouvait tenu que par les stipulations du contrat de Pierre de Beaujeu. La validité du mariage d’Anne et de Pierre ne pouvait faire aucun doute : ce mariage fût-il au début entaché de quelque nullité, vingt-deux ans passés de vie commune effective et la naissance de deux enfants devaient , aux yeux du droit canon, couvrir toute nullité originaire. Cependant, quand Anne de France vit annuler le mariage de sa sœur, contracté à la même époque que le sien (quoique dans des conditions bien différentes), elle jugea ses propres revendications inopportunes et les abandonna. Elle fit plus : tranquille dans les circonstances présentes,

elle se dit sans doute que ces circonstances pouvaient changer et que, plus tard, les témoins de son mariage ayant disparu, une administration malintentionnée pourrait chercher de ce côté une arme contre elle ou contre la maison de Bourbon. Elle fit donc ouvrir, par l’officialité de Moulins, une enquête de précaution ou afuluro, pour constater que, si son mariage avec Pierre de Bourbon se trouvait entaché au début d’une légère cause de nullité (l’absence de dispenses nécessaires à leur degré de parenté, dont Louis XI avait jugé à propos de se passer), ce vice plus tard avait été levé par l’intervention du cardinal de Bourbon avec toute la rigueur des formes ecclésiastiques, qu’aucun doute ne pouvait plus subsister01.

Cette enquête, menée avec discrétion dans le cours de l’année 1 ^99 > non a Autun, siégé de l’évêché, mais à Moulins, sous les

yeux de la duchesse, demeura absolument secrète {2). Nous en donnons le texte. Anne y déclarait formellement ne s’être jamais mariée en fait avec Nicolas de Calabre, attendu qu’à l’époque de son mariage avec lui elle n’avait pas plus de six ans. On entendit seulement quatre témoins choisis : frère Jean Maillet, frère mineur de Saint François, ancien confesseur de la duchesse; un de ses anciens serviteurs, Gautier Des Cars, sénéchal de Périgôrd, de tout temps son homme de confiance (3); Anne Gascherte, dame de Sainte-Aulaire , son ancienne demoiselle d’honneur; enfin, un certain Jean Vachot, dont la qualité n’est pas indiquée, qui vivait retiré près de Beauvais. Et l'affaire n>lla pas plus loin <4>.

On voit par la a quelles précautions se jugeait tenue Anne de

1 1 Et pour établir que des dispenses spéciales étaient nécessaires en raison de son premier mariage avec Nicolas de Calabre, neveu de son premier mari.

! 1 II n’en est fait mention nulle part.

( 1 En i486, Anne l’avait chargé auprès du feu duc deRourbonnais d’une mission fort délicate, (Godefroy, Histoire de Charles VIII

p. 53i.) Plus tard, comme chambellan de Pierre de Bourbon , il fit les premières démarches pour une entente avec l’Empereur; mais, pris de peur, il abandonna son maître. (Voir le Procès du connétable de Bourbon.)

(!) Les dispenses ne s’étant pas retrouvées , le cardinal d’Amboise en donna un double au duc et à la duchesse en i5oe. (La Mure.)

INTRODUCTION

France. Aussi n’intervint-elle pas dans la procédure relative au divorce de sa sœur. Elle s’y trouvait déjà trop en cause : plus d’un témoin venait établir que, si Louis XII n’avait pu encore faire annuler son mariage, c’est qu’il s’était heurté près de la cour de Rome à des obstacles invincibles, tant que Mme Anne avait eu la direction des affaires (l). Descendue maintenant du pouvoir, Anne s’inclinait à son tour devant les ordres du roi et considérait sa mission comme achevée jusqu’à nouvel ordre.

Maehiavel , avec sa malveillance habituelle, prête même à Mme de Bourbon dans ces circonstances un rôle fâcheux, qui est purement imaginaire : et Le procès (de divorce), dit-il, se termina bientôt d'accord : car la reine (Jeanne), persuadée par la princesse de Bourbon, sa sœur, cessa spontanément toute discussion, c’està-dire quelle se tut; et le roi lui promit le duché de Berry avec trente mille francs, et fit espérer à Madame de Bourbon que sa fille serait reine de France, en épousant le duc d’Angoulême, et qu’elle deviendrait elle-même ainsi belle-mère du roi(2). n

Jeanne de France se défendit, non par ambition, mais par devoir; elle ne se tut aucunement; elle se défendit autant quelle le put, autant qu’elle crut devoir le faire; ses déclarations (3) et sa conduite ne souffrent sur ce point aucun doute : à la fin du procès, elle déféra le serment au roi, avec la persuasion que ce serment ne serait pas prêté. La promesse d’une constitution d’apanage n’avait rien qui pût toucher une âme aussi désintéressée que la sienne. Quant à Mmc de Bourbon, bien certainement elle n’intervint point pour aider au divorce, car nous venons de voir que le succès de Louis XII lui inspira au contraire une certaine crainte. D’après ce que nous savons de son caractère, nous convenons que la perspective du mariage de sa fille avec le comte d’Angoulême, héritier,

(1) Procès de divorce de Louis XII, déposition de Jean Ami, p. io5a. — m Fragments historiques, édit. Badwn, p. a5i. — (,) Procès de divorce de Louis XII, p. 867.

du reste fort éventuel,- de la couronne, eût peut-être pu lui plaire, mais il n’en était aucunement question. Mme Anne continuait à désirer ardemment Louis de Montpensier pour gendre.

A la suite des difficultés dont nous avons parlé et du brusque départ de Louis, plusieurs grands personnages (1), prudents et sages, parmi lesquels nous pouvons soupçonner le roi lui-même, s’entremirent pour opérer un rapprochement. Pierre de Bourbon ne s’y prêta pas sans difficulté, malgré sa bonté ordinaire : la conduite de Louis de Montpensier l’avait profondément blessé. On obtint pourtant que Louis reviendrait à Moulins : il y vint plusieurs fois, mais de si mauvaise humeur et avec des façons si médiocres que le mariage parut définitivement impossible. Le roi eut alors l’idée de marier Suzanne au jeune duc d’Alençon, âgé lui-même de onze ans. Charles d’Alençon, cousin et pupille du roi, était le fils d’un de ses plus anciens amis, du duc René d’Alençon, auprès duquel le duc d’Orléans avait jadis reçu un inoubliable accueil dans les jours les plus critiques de son existence®. Le duc et la duchesse de Bourbonnais agréèrent ce nouveau projet.

Le roi, du reste, multipliait envers eux les marques de sa bienveillance. Il avait maintenu le duc dans le commandement d’une compagnie de cent lances ®, dans le gouvernement de Languedoc, qui valait 2/1,000 livres par an. Il abandonna au duc et à la duchesse le revenu d’un grand nombre de gabelles (4) et leur continua la pension de 20,000 livres dont ils jouissaient sous Charles VIII®, en outre, dit-il, des autres dons et pensions déjà

(1) Marillac.

(s) Pr. de divorce de Louis XII, p. 1080.

(3> 2 juin i4g8. La Mure, t. Il, p. 455, notes des éditeurs.

A Jeanne de France, après son divorce, il avait assigné le duché de Berry en apanage et une pension de 3o,ooo livres. Sous

Charles VIII, la pension de Jeanne de France n’était que de 18,000. (Bréquigny, t. XXI, p. 1 4 1-1 45. Cf. un reiju du 2 4 janvier 1499i5oo, à la Bibl. nat., ms. fr. 261 06, n” i4i.)

<5) La Mure, notes, t. II, p. 455. En i5o2, le duc reçoit 26,000 1. de pension et la duchesse 16,000. (Ms. fi-. 2980, f. 88.)

INTRODUCTION. 1169

accordes, et en attendant qu’il pût leur « faire récompense 5: sur leurs réclamations û). Il voulut se rendre lui-même aux fiançailles de Suzanne de Bourbon et il arriva à Moulins avec la reine, le cardinal d Amboise, le duc de Nemours, les comtes de Danois, de Vendôme, de Luxembourg et une foule de seigneurs.

Anne ne vivait plus que pour sa fille : elle avait fait du bonheur de cet être passionnément chéri l’unique objet de ses travaux et de son existence. A l’occasion des fiançailles, elle fit don de tous ses biens aux futurs époux (2).

Quant au roi, il apportait un cadeau royal. Par des lettres patentes (3) signées à Moulins le jour même de la cérémonie, le ai mars i5oi, il déclarait, en considération du mariage qu 'il avait fait pourparler, donner, comme seigneur suzerain, à Suzanne et à ses hoirs le duché d’Auvergne et le comté de Clermont, dont il laissait naturellement l’usufruit au duc Pierre de Bourbon; quant au duché de Bourbonnais, aux comtés de Forez et de Beaujolais et aux autres seigneuries, il en reconnaissait à Pierre de Bourbon la propriété entière, avec le droit d’en disposer à son gré et de les transmettre ah intestat à sa fille.

Le roi resta jusqu’au 2 5 mars à Moulins, et partit de là pour la Bourgogne (1).

Les lettres patentes du 2 1 mars causèrent une vive émotion au sein du Parlement. Le 5 mai , le procureur du roi déposa des conclusions tout à fait contraires à leur entérinement, et le 26 juillet le Parlement décida de les examiner en audience solennelle. Le Parlement s’éleva avec force contre leur teneur, a disant que, si telle voie estoit ouverte, ce seroit le plus grand inconvénient que onques au roy advint et au royaume, i> que dans cette voie il n’y

(1> 21 août 1/198. (La Mure, t. II, p. 455.) — Le i5 juin i5oo, le roi prolongea pour dix ans, en faveur du duc, la jouissance de la terre de Creil. (Ibid.)

(2) La Mure, t. II, p. 457.

(3) Acte publié dans La Mure, t, II, p. 457.

Jean d’Anton.

avait pas de raison pour sarrotor; cju on Lorraine, cju en Flandre, qu’en Bourgogne, qu’en Anjou, on pouvait soulever des questions analogues de fiefs féminins. . . Il ne paraît pas que les lettres du 2 1 mars aient jamais obtenu d’enregistrement (1).

Les relations entre le roi et M. et Mme de Bourbon sont alors fréquentes et affectueuses12). Pierre et Anne vont saluer le roi à Lyon en 1 5 o î , au retour de son expédition d’Italie (3) ; en février 1 5 o 2 , le roi vient les voir à Moulins (4) ; en î 5o3 , ils vont voir le roi à Mâcon.

Au retour de ce dernier déplacement, le duc Pierre tomba malade et le îo août il fut pris à Cluny d’une fièvre intermittente violente. Après deux mois de souffrances, il sentit la gravité de son état : le 6 octobre il dicta son testament.

On se rappelle qu’en î A 8 7 il s’était fait autoriser par Charles VIII à disposer de ses biens, qu’en 1 488 il avait déclaré le comte de Montpensier son successeur légitime s’il mourait sans enfants, qu’en i5oi Louis XII lui avait reconnu le droit de disposer de certains de ses biens et que les lettres patentes de i5oi n’étaient pas encore enregistrées : en cette situation , le duc institua sa femme son héritière universelle pour le cas où leur fille Suzanne mourrait avant elle sans enfants. Puis il se prépara à la mort avec les vifs sentiments de piété qu’il avait toujours professés, et il expira le 10 octobre, à l’âge de soixante-cinq ans.

Louis de Montpensier lui-même était mort à Naples en 1 5o 1 *5), victime de l’expédition d’Italie, et, à la suite de sa mort, un certain rapprochement s’était opéré entre les deux familles. Le duc de

(1) Notes de La Mure, t. II, p. 458.

|s) Diarii di Marine Sanuto , passim.

(s) Ils jouissaient h la cour d’une extrême considération. (Voir ce qu’en dit CI. de Seyssel, Les louanges du bon roy de France, édit.

Godefroy, p. 86 et 87.) Nous voyons par une lettre du chancelier Guy deRochefort , en date du 3o septembre i5o3 (bibl. de l’Institut,

ms. Godefroy 2 55 , f. 5 ) , qu’on tenait le duc au courant de tous les événements politiques.

(4) La Mure, à5g. — Le roi leur abandonne pour dix ans une petite rente de 160 livres qu’ils lui devaient pour une seigneurie. (Ibid., p. 46o.)

(5) Après s’être vaillamment conduit (Jean d’Auton).

INTRODUCTION

Bourbonnais avait consenti à recevoir de nouveau chez lui le second fils de Gilbert de Montpensier, Charles, devenu orphelin de père et de mere ^ et chef de famille. Il le faisait élever sous ses veux et lui témoignait une affection paternelle (2) ; cependant il n’abandonnait point son projet de marier Suzanne au duc d’Alençon, et lorsqu’il se sentit irrémédiablement perdu, il manda le duc d’Alençon à Moulins, pour se donner la joie d’assister au mariage de sa fille avant de dire adieu au monde. Le duc d’Alençon se hâta d’accourir avec sa mère : il arriva à Moulins le 1 1 octobre. C’était trop tard : il n’arrivait que pour conduire le deuil.

Or la disparition du duc Pierre changea tout. Fidèle au projet de marier sa fille à l’héritier des Montpensier, Anne, qui d’ailleurs s’était, prise d’affection pour Charles de Montpensier, dont elle se considérait comme la mère, entreprit d’arracher au roi la rupture des fiançailles auxquelles il avait jadis présidé : dans ce but, elle convint avec Charles de Montpensier de se laisser assigner par lui en délivrance du duché de Bourbonnais, comme représentant du droit héréditaire des Montpensier. Charles se présenta au roi et le requit de recevoir son hommage pour le duché de Bourbonnais. Le roi, embarrassé, ne dit ni oui ni non : il se borna à renvoyer l’affaire à un autre jour (3). Charles insista énergiquement,

lI) Marillac.

(>) jj™ [Ig Bourbon l’élevait elle-même avec le plus grand soin , lui faisant apprendre le latin, surveillant heure par heure ses études, ses exercices (Marillac).

O) Anne de France se trouvait alors à Paris pour suivre les événements. Le maréchal de Gié , dont le procès se jugeait à ce moment , invoqua son témoignage ( Procès du maréchal de Gié, pages 3o8, 3io), mais en vain. Il fut prouvé, du reste, par les enquêtes que le maréchal avait voulu l’écarter éventuellement, elle et son mari, de la garde du jeune

comte d’Angoulême. En tout cas, Anne avait en ce moment si grand besoin du roi quelle ne devait pas désirer se mettre en hostilité avec lui ni sortir de sa réserve. Bien plus, après la condamnation de Pierre de Rohan, elle profita du discrédit qui le frappait pour l’assigner en retrait lignager et lui racheter la seigneurie de Châtelieraud. (Orig. aux Archives nationales, P 135g1, cotes 673 et 678, — publié par les éditeurs de La Mure, t. III, p. a3o, d’après une copie de la bibliothèque de Besançon).

et le roi, dans une matière où il avait déjà rencontré tant de difficultés, ne se sentant pas soutenu par la seule partie intéressée, finit par céder (1). Puis il consentit au mariage de Suzanne avec Charles et, pour n’en pas avoir le démenti , il se hâta de marier son pupille le duc d’Alençon à Marguerite d’Orléans, fille de Louise de Savoie. On comprend toutefois combien le duc d’Alençon sortit mortifié de cette aventure et quels sentiments il dut inspirer à sa vindicative belle-mère à l’égard de la famille de Bourbon (aÇ Les fiançailles de Suzanne furent immédiatement célébrées à Paris, par le ministère du cardinal d’Amboise, dès le mois de février i5o5 (3). Heureuse de l’accomplissement de ses rêves (4) et de la retraite prématurée où elle allait entrer à l’âge de quarante et un ans, après une vie déjà bien remplie®, la duchesse douai-

(1> Voir le récit détaillé de tous ces pourparlers dans Marillac. Le roi donna son consentement en janvier i5o5.

(!) Louise de Savoie peut-être avait aussi de vieilles rancunes contre Anne de France. Anne était dans toute sa gloire quand sa jeune nièce vint en France, et Louise n’était pas riche encore. Ce sont là impressions de petite fille qu’une personne comme Louise de Savoie ne devait pas oublier. Au mois de janvier 1 4 86 (1 487 ) , nous trouvons l’article suivant dans un compte de Charles VIII : trA madamoiselle Loyse de Savoye, fille de monseigneur de Bresse, cousine du Roy nostredit seigneur, la somme de quatre vings livres tournois que ledit seigneur lui a données et ordonnées le 1" jour dudit mois de janvier pour lui avoir dix aulnes de satin cramoisi de Venize pour en faire des habillemens a son plaisir pour estre plus honnestement en la compaignée de M' de Beaujeu : — Pour ce, cy la somme de mi. xx. 1. t. » (Orig. ms. fr. ao6o3, f. 167.)

<s> Ms. fr. 433o, f. 43.

(i) Anne de France n’avait plus qu’une préoccupation au monde , sa fille. Son affection pour elle et pour son gendre, leur union parfaite, l’esprit d’ordre et de haute direction qui régnait dans cette grande maison, l’entente d’Anne de France en fait d’éducation, ses soins minutieux de mère et de maîtresse de maison mériteraient d’être décrits. Cette partie de la vie de la princesse, malgré les deux monuments qui nous en sont restés (les récits de Marillac et les Enseignements^ sa fille Suzanne, publiés par MM. Querroy et Chazaud), n’est pas très connue; elle 11’a pas l’éclat de la première, et cependant rien ne pourrait inspirer une plus profonde estime du caractère et de l’esprit d’Anne.

(5) Anne de France venait de faire personnellement un héritage considérable. — De toute la famille d’ Armagnac il ne restait plus que deux fdles et un fils. Le fils, Jacques, duc de Nemours, vice-roi de Naples, se fit glorieusement tuer à la bataille de Cérignoles, le a3 avril 1 5o3. Le maréchal de Gié se hâta d’épouser l’aînée des deux

INTRODUCTION. 1173

rière renouvela le don de tous ses biens à sa fdle et fit célébrer des processions et des prières d’actions de grâces dans tous ses domaines (1). Charles de Montpensier prit aussitôt le titre de duc de Bourbonnais. Le mariage fut définitivement célébré le 1 o mai i5o5(2) et fêté encore, sur les instructions de la duchesse Anne, par de grandes démonstrations de joie (3).

filles , Marguerite d’Armagnac , qui se trouvait hériter ainsi de biens immenses. Le partage de biens entre Marguerite et Charlotte d’Armagnac eut lieu le 8 juin i5o3. Le i5 juin, Marguerite épousa Pierre de Rohan, en lui donnant tous ses biens meubles. ( Procès du maréchal de Gié, Pièces justificatives, pages 358 et 696.) Elle meurt au mois de novembre suivant. En janvier i5o4, Louis XII marie Charlotte d’Armagnac, la seconde fille et dernière enfant, au fils aîné du maréchal de Gié. (Ibid., p. 701 et suiv.) Charlotte meurt au mois d’août 1 5 0 h . (Voir Jeanne de France, p. 3 90.) Charlotte avait institué son mari héritier pour tout ce dont la coutume lui permettait de disposer. (Arch. nat., P i38o' coté 3189.’ — Bibl. nat., ms. Doat 228, f. i63.) Charles de Rohan hérita donc de la plupart de ses biens. Anne et Jeanne de France, héritières naturelles de Charlotte, reçurent toutefois en attribution, lors du règlement de la succession, la baronnie de Sablé, les vicomtés de Châtelleraud et de Martigues , la seigneurie de Mayenne-la-Juhel dans le Maine (revendiquée aussi par le duc de Lorraine) , la seigneurie de Nouvion en Vermandois et diverses terres dans le comté de Guise. Anne et Jeanne ne partagèrent pas cet héritage et en firent prendre possession simultanément a titre indivis. ( Jeanne de France, p. 392; Lecoy de la Marche, Inventaire des titres de la maison de Bourbon, t. II, n° 7048.) Cette succession donna lieu à d'innombrables diffi¬

cultés. (Voir not. Bibl. nat., mss. fr. 3g38, 11825, 10237, ff. 67 et i4i, 4658, f. 8, 2928, f. 8 et 70, 2812, f. 1.) Jeanne de France mourut elle-même le 4 février 1 5o5. Par son testament (publié par dom Luc d’Achery, Spicilegium, t. III, p. 84g), elle instituait Anne son héritière universelle, en la priant de veiller sur l’ordre de l'Annoneiade, qu’elle avait créé, et d’assurer au couvent de Bourges un revenu suffisant quelle estimait à 600 livres. Anne assura ce revenu et régla , avec le plus grand soin et une parfaite connaissance des affaires , la fondation, encore inachevée, de l’Annonciade. Elle fit conférer aussi à l’ordre un grand nombre de privilèges par la cour de Rome. On peut la considérer comme sa seconde fondatrice. (Voir Jeanne de France, p. 463 et suiv., d’après les Archives du Chef.) Elle soutint aussi le collège créé à Bourges par sa sœur, collège qui subsiste encore. (Voir Archives du Cher, Registre de Jacques Thiboust, D 33.) En mourant, elle recommanda ces œuvres à son gendre. Charles de Bourbon assigna au collège de Bourges une rente de 100 livres sur la recette du Bourbonnais. (Arch. du Cher, même Registre.)

0> Marillac raconte tous ces événements avec de grands détails.

i!> Anne se rendit avec sa fille à la cour au mois de septembre 1 5o5. (Desjardins, Négociations de la France avec la Toscane, l. II , p. 1 3o : lettre de l’ambassadeur Pandolfini. ) <3> Le contrat de mariage était en même

Tant que ve'cut Louis XII, Anne de France vécut ainsi paisible dans son opulente obscurité. Le roi avait réussi à écarter ses prétentions sans la blesser. Anne se vit bientôt grand’mère et le jeune François de Bourbon devint à son tour l’objet de toutes les affections privées, de toutes les espérances de la famille. On sait malheureusement de quelles cruelles amertumes la jalousie et la haine de Louise de Savoie vinrent, dès l’avènement de François Ier, empoisonner la tranquille sérénité de la duchesse vieillissante. Certains passe-droits au profit du duc d’Alençon, certains coups d’épiflgle de la reine mère ne tardèrent pas à faire sentir le changement de règne, à porter le trouble au château de Moulins (1h La mort du jeune prince François, en 1 5 1 8 , ouvrit l’ère des plus rudes épreuves. Suzanne de Bourbon éprouva de la perte de son fils une si vive douleur qu’elle accoucha avant terme de deux jumeaux : elle demeura grièvement malade et ne put pas revenir à la santé : au mois de septembre de l’année suivante, nous la voyons faire son testament : elle essaye en vain de réagir contre sa douleur, elle meurt le 28 avril 1 52 1 . Suzanne avait légué tous -ses biens à son mari : le connétable voulut que sa belle-mère , unie à lui par les liens de l’intimité la plus rare, en conservât l’usufruit.

Nous n’avons pas à raconter des faits bien connus. La haine intelligente de Louise de Savoie avait réussi à susciter à la cour mille ennemis cachés au connétable de Bourbon : à la suite de la mort de sa femme, Louise lui intenta un procès en revendication de tous les domaines de la maison de Bourbon, et, par mesure provisoire, après de longues et pénibles procédures , elle obtint une mise sous séquestre préjudicielle. Minée par la douleur, Anne de France, maintenant sexagénaire, s’était retirée à Châtelleraud. A la nouvelle que '

temps une transaction. (Voir cette question fut disputée à Anne, à sa fille et au conlort bien exposée dans les notes des éditeurs nétable, qui durent transiger. ( La Mure, de La Mure, t. II, p. 5oo.) Preuves, t. 111, p. a3i.)

(1) Dès 1 5 1 6 , la possession du Beaujolais

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le Parlement ordonnait la saisie de ses domaines, elle tomba malade. Elle mourut dans la solitude et la douleur le 1 2 novembre 1024, sous les coups de Louise de Savoie et d’Antoine Du Prat(l).

C’est un triste spectacle pour l’historien de voir cette grande Française, cette femme qui, au péril de sa vie, avait sauvé notre pays de l’anarchie et de l’étranger, qui, pour prix des plus éclatants services, demandait seulement la permission d’attendre paisiblement la mort, cette femme altière qui avait su s’humilier devant Louis XII, son ancien adversaire, et vivre avec lui dans les meilleurs rapports, de la voir rassembler ses forces sur son lit de mort pour maudire le pays qu’elle avait tant servi. Par quelles poignantes émotions expliquer ce changement douloureux ?

Réduit au désespoir, ruiné, proscrit par l’effet de la plus inique tyrannie, le connétable de Bourbon passe la frontière et lire son épée contre sa patrie. A la vieille devise « Espérance » des Bourbons , il en substitueune autre: xOmmsspes inferro est.:: Anne de France, mourante, pensait de même ! Avant d’expirer, elle disait à son gendre bien-aimé, à son cher fils : ce Je vous prie et commande que vous preniez l’alliance de l’Empereur. Promettez-moi d’y faire toutes les diligences que vous pourrez : j’en mourrai plus contente (2). »

En l’année 1 5 2 1 , Anne , 11e pensant plus qu’à la mort , multiplia envers son gendre les témoignages de son affection. Par donation du ier juillet 1621, elle lui donna entre vifs une partie de ses terres; elle lui légua le reste de ses droits par un testament du même jour. Le 6 novembre i522, sous le coup du procès qui lui était intenté, elle reprit les anciennes prétentions qu’elle avait produites en 1498 sur la Provence, sur la propriété, des dots apportées par les dernières reines de France,. . . , etc. Elle P) Antoine Du Prat disait tout haut qu’il inique procédure. (LaMure,t.lI,p.6io,not.)

réduirait le connétable «à d,ooo livres de (!) Cité par M. Mignet, Rivalité île Franrente». Le connétable était obligé de vendre cois I" et de Charles-Quint. (Voir la Revue îles des lambeaux de terre pour vivre pendant cette Deux Mondes du i5 février 1860.)

entreprit de les faire revivre et en donna mission expresse à son gendre : ainsi elle n’avait jamais renoncé à ses droits (1) ; elle s’en était seulement désistée en reconnaissance des bons procédés du roi Louis XII (2). Ses prétentions, au connétable de Bourbon il appartenait maintenant de les faire valoir (3) .

(I) Voir tous ces actes reproduits dans les Pièces justificatives de La Mure (t. III, p. 234-287).

(ï) Anne de Bourbon a été plus d’une fois chantée par les poètes de son temps , qui l’ont comparée particulièrement à Judith :

«Ne parlons jamais de Judic,

Qui desasiegha sa cité Ainsi comme la Bible dit :

Elle fist ceste ahilleté Par cautelle et subtilleté D’oster la teste a Oliffernes ;

Mais ceste c.y tient autres termes,»

dit une ballade anonyme publiée par Lancelot et par Pierquin de Gembloux. ( IJist . de Jeanne de Valois, p. 274.) Une pièce insérée au Recueil de Robertet (ms. fr. 12490, f. 70 et suiv.), sous ce titre : «S’ensuivent les loenges de madame Anne de France, duchesse de Bourbon , faictez par monseigneur le grant seneschal de Normendie (Louis de Brézé), envoiéez a Me J. Robertet, secrétaire du Roy et greffier de V ordre, n l’appelle aussi la nouvelle Judith ,

« De son temps la plus sage sybille. . .

. . . qui a reduicte

La guerre en paix et rigueur en justice. . .

... de bonté l’exemplaire Et de doulceur le patron et chef d’œuvre. . . .

... de charité le temple ,

Paint de pitié et de miséricorde. . . »

Comme femme, c’est du monde la plus belle; comme politique, elle mériterait de faire canoniser Louis XI dont le plus grand exploit est de l’avoir mise au monde :

«... L’œuvre est méritoire Et digne assez de le canonizer,

A toutes gens qui ont ferme creance , D’avoir esté pere d’Anne de France. . . »

Sous Louis XII, Nagonius ne la célèbre pas avec moins de lyrisme : «Anna de Francia, pudicicie lumen, honestatis pudorisque intacti specimen. » Il faut dire , du reste, que Nagonius ne ménage pas non plus les flatteries à Pierre de Bourbon et que quelquefois ses flatteries lui servent en même temps pour Louis XII en les démarquant simplement , ce qui en affaibit un peu l’effet. Pierre de Bourbon est le type du vieillard juste et bon :

. . .«Die ubi comperîes hoc nostro tempore, Roma Martia , deposco , simili virtute décorum Atque senem gravi tate pari pietateque tanta Florentem : probitate sua supereminet omnes, Crede , duces . . .

. . . pop ulisque subactis Jura lenere jubet, leges et gentibus esse. . . »

(Ms. lat. 8i33.)

(3) Après la bataille de Pavie, Charles- Quint fit présenter à son rival, vaincu et prisonnier, des articles de paix , parmi lesquels figurent les points suivants :

trM. de Bourbon et ses complices, condemnez pour rébellion , retournent en leurs biens confisquez , — (réponse du roi ) facille , vuidant les autres poincts.

"Le procès de Madame (Louise de Savoie) demeure suspendu, la vye durant dudit Bourbon, — facille.

e Permission à Bourbon de poursuivre la conté de Provence contre le roy, — facille. v ( Captivité de François I’\ )

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