XL VIII
l’entrée du roi à Naples et prit possession de la ville W avec Etienne de Vesc et le sire de Clérieux (1 2>. Quelques jours après encore, il prend possession, sans coup férir, du château de l’OEuf!3), où s’était retranchée la garnison ennemie.
Le maréchal ne se mêla point aux excès reprochés à l’armée française!4 * *), mais il se fit donner le comté d’Ariano, le marquisat de Vasto- Ammone et d’amples domaines fC Ses succès, son rôle de censeur lui valurent bientôt l’animadversion de tous les jeunes capitaines.
On sait combien le retour fut difficile. Après s’être oublié trop longtemps dans les délices de Naples, le roi se décida enfin à partir, bien trop tard, le 20 mai, avec une armée de 10,000 hommes. E11 Toscane, on trouvait tout en feu. Derrière les Apennins, une armée de 60,000 coalisés16) marchait pour couper la retraite aux Français et défendre l’accès de défilés inaccessibles, hasardeux. Le péril devenait extrême, et cependant personne ne voulait le voir!7). Malgré les instances du maréchal, on éparpilla en route les forces en laissant des garnisons à Sienne et à Gênes!8). A Pise, les Français, touchés des supplications des dames de la ville, promirent encore leur appui contre les Florentins, malgré les engagements contraires de la diplomatie : vainement le maréchal essaya-t-il, au péril de sa vie!9), de s’opposer à des attendrissements intempestifs. On laissa encore une garni-
(1) Son premier soin fut de faire garder les portes pour empêcher le pillage des Suisses. ( Lettres de la campagne de îiÿà, lettre du 20 février.)
(ï) Commines, t. III, p. 399, Lettres de tkçjU , lettre du 20 février.
(3) A. de la Vigne.
(4) Guichardin, édit. Buchon, p. 7 4. —
On l’en accusa (p. 137, art. lxxx), mais
sans aucune espèce de preuve.
(S> P. 684 et 685.
m Coalition formée par le traité de Venise du 3 1 mars. (Cf. B. N., Parlement 474,
f. 34 et 39.)
On revenait et tout à son bel aise».
(Godefroy, p. io4). On apprit à Sienne que le duc d’Orléans, au lieu de marcher audevant de l’armée française , lui tournait le dos et venait d’emporter Novare. (A. de la Vigne, p. 1 53.)
(8) Commines ; A. de la Vigne , p. 1 67 . — Le conseil du roi était d’un avis unanimement contraire ; néanmoins le comte de Bresse partit pour Gênes avec une compagnie d'élite de 1,600 à 1,800 hommes d’armes dont l’absence se fit cruellement sentir à Fornoue.
m Arnold Ferron, p. 23 (édit, de 1569) ; Commines, t. II, p, 44o; Guichardin , p. 81.
INTRODUCTION
sonW et bien des Français auraient voulu que l’armée restât tout entière. Ce ne fut qu’au pied des Apennins que l’on comprit enfin la vérité de la situation, et à ce moment un mouvement de stupeur envahit tout le inonde, et La peur, dit Commines®, venait aux plus braves W. n Dans ces conjonctures où il s’agissait, non plus de conquêtes, mais du salut du roi et de ses troupes, et même du salut de Louis d’Orléans, qui, resté dans le nord, s’était fait imprudemment bloquer à Novare, au lieu de marcher à la rencontre du roi, et se trouvait réduit aux plus affreuses extrémités; dans ces conjonctures, l’homme que l’on ne craignait pas d’accuser de préférer le calme des conseils à la fumée des batailles, le digne fils de Du Guesclin prit une résolution énergique et désespérée. A la tête d’une poignée (4) d’hommes, en partie Suisses, et avec Jean-Jacques Trivulce, il occupe la ville de Pontremoli <5), puis il s’engage résolument sur les pentes escarpées des Apennins : ce col de Pontremoli semblait infranchissable; nul chemin, partout des roches et des pentes abruptes. Laissant bien loin(6) l’armée derrière lui, le maréchal franchit seul les montagnes avec l’avant-garde W qu’il com-
(l> Lettre de Charles VIII : Desjardins, t. I, p. 637. — M. de la Pilorgerie, Campagne de Charles VIII en Italie, p. 299.
<*> T. II, p. 463, 464.
(3> Charles VIII pensa à négocier, par l'intermédiaire de Commines , pour obtenir son passage : mais Commines lui-même était épouvanté; personne d’ailleurs ne croyait au succès de cette proposition ( t. II, p. 464- 466). On aurait voulu au moins s’eurêter là et rappeler les garnisons qu’on avait eu l’imprudence de laisser en arrière : impossible, on manquait totalement de fourrages.
<*> A. de la Vigne, p. 1 57 ; Commines, t. II, p. 454 et suiv.
e) Commines, Guichardin. On y entra sans coup férir, grâce aux intelligences de J.-J. Trivulce; la place était très fortifiée, et sa garnison, composée de 5oo hommes, au¬
rait pu tenir en échec l’armée française. Le maréchal de Gié ne put retenir ses Suisses, qui mirent tout à feu et à sang. On reprocha au maréchal ces déplorables excès (Commines, t. II, p. 448), sans tenir compte de l’indiscipline de ces bandes commandées par le comte de Nevers (p. 665) et qui d’ailleurs se disaient victimes d’une embuscade (A. de la Vigne, p. 1 55 ).
<°> A 3o milles en arriéré, d’après Commines.
<’> On a donné de cette avant-garde des évaluations très diverses. Commines reconnaît que le maréchal avait avec lui les éléments les plus désordonnés et les moins sûrs de l’armée. Au total il avait 800 Allemands et une compagnie de 160 hommes d’armes. A. de la Vigne parle à tort de 600 lances et de i,5oo Suisses ou Allemands.
mande, descend les dernières pentes et vient s établir près du village de Fornovo('), à l’entrée de la plaine, à quelques pas du camp des coalisés, derrière la rivière de Taro grossie par les pluies <2>.
Dès la première reconnaissance, un parti de cavaliers ennemis force Ientrée du village et vient sabrer les Français jusqu’aux portes du logis de leur chef. Il fallut rétrogader, et le maréchal s’établit aussi solidement qu’il put sur un point élevé de la montagne. Il s était rendu compte de la force de l’armée enuemie® et se sentait dans une position à peu près intenable, à la merci d’un coup de main h); et malheureusement il couvrait seul l'armée®. Dans son angoisse, il dépêchait au roi courrier sur courrier pour activer sa marche : mais l’armée elle-même luttait contre des difficultés effroyables. Il fallait porter à bras d’homme toutes les munitions, hisser les canons, les redescendre des rochers avec des cordes : officiers et soldats s’attelaient ensemble sous les ardeurs d’un soleil de juillet ®. Souvent cinquante ennemis auraient suffi à tenir en échec toute l’armée®. Heureusement les Italiens, assurés de tenir leur proie, l’attendaient pour l’écraser d’un seul coup contre le revers de la montagne . . . .(s)
Enfin, le 5 juillet, après six jours de labeurs, l’armée française descendit en bon ordre et en bonnes dispositions® le versant nord des Apennins (10). L’évêque de Saint-Malo , peu expert en matières militaires, se llattait encore de pouvoir s’ouvrir un passage avec des négo-
(l) Fornovo ou Forouovo, en français Fornoué, petite vilie, près de Parme, sur les bords de la rivière du Taro. On y remarquait une grande abbaye.
A. de la Vigne, p. 116.
Toute la fleur de l’Italie (p. 668).
(!) Guichardin, p. 83.
(s> Il avait fait exposer, mais sans succès, à l’armée ennemie par un trompette que le roi ne demandait qu’à passer. (Guichardin, p. 83.)
I>) P. 667. — A. de la Vigne, Cornalines, Bouchet.
Lettre de Pietro Veltori, publiée par M. Desjardins, t. I, p. 6 ai.
<8) On ne commença à respirer que le 3 juillet, au sommet des Apennins, lorsque l’armée put se reformer à 5 milles environ de son avant-garde. C’est alors que l’on écrivit au duc d’Orléans (p. 665. — Lettre de P. Vettori).
(1<>) Les Italiens chargèrent l’avant-garde et la repoussèrent, d’après Pietro Vettori. Le rapport officiel ne parle au contraire que de fort légères escarmouches (p. 668).
INTRODUCTION
dations® et, au bespin, avec quelques coups de canon. Lui, le maréchal, Connûmes et le sire de Piennes engagèrent donc des pourparlers^. Toutefois, dès le lendemain matin l’armée s’ébranla, précédée du maréchal de Gié et d’une forte avant-garde ® en belle ordonnance. Une mêlée terrible s’engagea bientôt®. Charles VIII se battit de sa personne avec une bravoure admirable et courut mille périls®. Les Français luttaient un contre six®; la fortune semblait indécise; enfin elle se déclara pour nous. Les Français, harassés par huit heures de rude combat, couchèrent sur le champ de bataille, sans manger, sans abri®; ils n’avaient perdu que 200 des leurs!8'. Les Italiens comptaient 3,ooo à 4,ooo morts®. Les plus impatients des vainqueurs voulaient qu’on poursuivit, le soir même, l’ennemi défait, mais redoutable encore : le maréchal s’y opposa; il sentait qu’on ne pouvait rien risquer, entre l’armée italienne et la montagne!10', qu’il s agissait seu-
m Guichardin dit que la hardiesse imprévue de la marche de T armée française avait tout à fait démoralisé les Italiens (p. 83 et 86.). Il n’y parut pas.
(!) P. 668. — Commines.
(3) P. 668. — Elle comptait 600 à 5oo hommes d’armes, d’après une chronique, et 3,ooo Suisses. (Godefroy, p. 106. — Le Vergier d'honneur, édit. Cimher et Danjou, t. I, p. 386; A. Ferron, p. 26 et suiv.) Une âpre compétition s’éleva pour ié commandement. Les comtes de Guise et de Narbonne le disputèrent au maréchal; mais le roi tint bon et laissa le maréchal à la tête de son avant-garde.
M. de Cherrier, Hist. de Charles VIII , a donné un récit détaillé de cette bataille que nous ne pouvons ici que rappeler.
<6> P. 669. — Guichardin, p. 87.
<•> Desrey, le Loyal serviteur évaluent l’ennemi à 60,000 hommes; Commines à 35,ooo ou 60,000, dont 2,600 hommes d’armes représentant chacun quatre che¬
vaux, et, de plus, à 5, 000 estradiots et chevau-légers. La relation officielle que nous publions porte l’effectif de l’ennemi à 3o,ooo hommes de pied, 2,5oo hommes d’armes et 6,000 cavaliers. Les Français étaient au nombre de 8,000 à 9,000, épuisés et démontés.
Les bagages avaient été pillés par l’armée italienne (p. 670. — Cf. Le Roux de Lincy, t. IV, p. ai). Le maréchal de Gié personnellement perdit tous les chariots qui portaient ses bagages.
<®> D’après Guichardin ; d’après eux , 60 archers.
<8> D’après Guichardin.
>10) Guichardin, p. 85, fait remarquer avec raison que le moindre échec aurait pu amener l’anéantissement de l’armée française. Guichardin n’aime point les Français, mais rien n’est plus brillant que la peinture qu’il fait de leur marche hardie et martiale devant un ennemi six fois plus nombreux.
lement de passer. Dès le commencement de l’action, vivement attaqué (i), après avoir rompu l’aile ennemie qui se trouvait en face de lui, il avait éprouvé une peine extrême à retenir ses troupes et à en former une réserve pour parer à tout événement®. Après la bataille, il fut d’avis de continuer la marche de l’armée immédiatement On peut dire sans exagération qu’il venait par sa hardiesse et sa prudence de sauver l’armée française dans cette belle journée de Fornoue ® : sa conduite n’en excita pas moins les plus amères récriminations ®. Le maréchal de Rieux (un breton®) s’emporta contre lui au point d’en venir
presque aux mains. La tactique thème pendant près d’un siècle
|2) L’armée française, un moment rompue, se rallia autour de lui.
(3) P. 665, 667. — Cf., sur Fornoue, Commines, A. de la Vigne, le Loyal serviteur, Guichardin, Bouchet, Chronique insérée dans Godefroy (p. io5), Desjardins, Négociations . t. I, p. 624, 626, lettre de
G. Pointet, publiée par M. de la Pilorgel'ie, p. 35 1 : Domenichi, Ilfatto d’arme del Tarro, Venegia, 1 5 49 ; Alexandri, Diana de bello Carolino; Fauste Andrelin, Benedetti, etc. — Godefroy, p. 292, 296, 3o4; Johannis carmen... B. N., ms. lat. i4i44...
Marillac (dans Antoine de Lavai, p. e3o v”).
(!) P. i3o, art. xi; p. 665. — Arnold Ferron (p. 23) pose la question suivante: itPrece, precio, an utililate?» qui est insensée. • — Commines, t. II, p. 448. — Brantôme, t. II, p. 352. — Aux critiques de Brantôme on peut opposer le témoignage de P. Desrey, p. 147, édit. Godefroy, de P. Vettori, Négociations, t. I, p. 624, de Guichardin, p. 83 et 84, la lettre du camp que nous avons publiée p. 665. — Saint-Gelais, p. 9 1 . — Commines , peu suspect de sympa-
u maréchal en cette journée servit de aux controverses des stratégistes ® :
thie envers le maréchal de Gié, qui avait porté témoignage contre lui dans son procès avec Louis de la Trémoille en i484 (V. t. III, p. g4, 108, n4, 116, 178), dément l’affirmation de Saint-Gelais que le maréchal avait les meilleures troupes.
!#) Fils de Jeanne de Rohan et beau-frère de Louis de Guéménée. — Les vrais coupables étaient ceux qui avaient éparpillé les forces françaises.
Brantôme rapporte l’opinion qu’il entendit exprimer à ce sujet par Henri de Guise. H. de Guise n’aimait pas les réserves et n’en gardait jamais : "Qui veut faire de ces tours , disait-il , il faut que ce soit un très vaillant et prévoyant capitaine;» car la réserve, suivant lui, est entraînée dans une déroute et ne sert pas dans une victoire. Mais à Fornoue on ne pouvait rien risquer : or les Italiens avaient dans leur camp une réserve de deux compagnies et de 1,000 fantassins, et, en outre, le maréchal de Gié voyait parfaitement un corps d’armée en ordre de bataille de l’autre côté de la rivière (Guichardin, p. 86 et 88). — C’est pour n’avoir pas tenu compte des réserves de l’armée ennemie que les Français se firent
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