LUI
plus d’une narration contemporaine de la bataille de Fornoue se plut à passer son rôle sous silence W.
Mais ni l’envie, ni la violence, ni la rivalité constante de 1 évêque de Saint-Malo ne firent hésiter le maréchal dans sa conviction profonde qu’il fallait à tout prix terminer honorablement et aussitôt que possible une expédition plus que jamais jugée dangereuse et inutile
De toutes parts il arrivait de détestables nouvelles : Naples se rendait au roi Fernand , le pape se déclarait contre la France, Gênes tenait pour le duc de Milan, Florence menaçait, Sienne chassait les Français. Une lettre confidentielle du maréchal^ à son ami le sire du Bouchage nous peint ses soucis, son ardent désir de mettre fin à une lutte sans issue : «Vous certiffve, dit-il, quil ny a homme en la compaignie qu’il n’y trouvast voulentiers expédient. n Au lieu de cela, «nous avons trouvé, pour nous raffraichir, ung très gros affere (4>. n
Dès le lendemain de la bataille de Fornoue, sur la proposition des confédérés italiens, on avait entamé avec eux de nouvelles négociations dont le roi avait donné la direction à Gié et Saint-Malo, aidés des sires de Piennes et de Gommines. Un résultat négatif ne faisait pas de doute, puisque les deux plénipotentiaires principaux ne se trouvaient d’accord ni sur le but à atteindre ni sur les moyens à employer; ils 11e parvinrent même pas à s aboucher avec les délégués italiens ni a airêter qui des deux parties devait passer la première la rivière du Taro qui les séparait <5).
D’armée française, parvenue à très grand’peine à Asti et à Turin, put enfin s’y refaire, se reposer et se grossir de nouveaux renforts K
battre à Cérisoles el à Pavie. (Brantôme, t. II, p. 35o-354, et 35o, note a.)
(O Graville.Saint-Gelais et bien d’autres.
<*) Voir tes lettres de Graville, p. 666, et de G. Badouiller( dans Godefroy, p. 720).
(3> Le 6 août.
<s> Commines, t. Il, p. 486, 488. Commines traversa seul la rivière et fut bien
reçu par les plénipotentiaires italiens; mais, mis en défiance par les conversations échangées à voix basse entre le roi et Saint- Malo et par l’absence du maréchal de Gié, il prit peur et regagna à la hâte le camp français.
<*> A. de la Vigne, p. 167; Godefroy, p. io5; lettre de Charles VIII, Négociations. . . , p. 626 et 627.
Le roi devait s’estimer heureux de se retrouver ainsi au pied des Alpes en bon ordre et en état de clore la campagne par un traité honorable : c’était l’avis de la grande majorité de l’armée W; malheureusement on ne pensait pas ainsi dans le conseil du roi. Là, les uns, comme l’évêque de Saint-Malo (plus tard accusé de concussion) <2), réclamaient la guerre à outrance, parce qu’ils y trouvaient leur profit; les autres, comme Louisde la Trémoille (3), parce que, après avoir conquis, disaientils, l’Italie entière avec 19,000 hommes, il leur semblait honteux et indigne de chevaliers français de l’abandonner avec plus de 3o,ooo. Le roi hésitait W, ne se prononçait pas. Quant au maréchal, soutenu par Commines, il redoutait l’arrivée de la mauvaise saison, le vide absolu du trésor, la lassitude de l’armée : les renforts eux-mêmes, qui constituaient les Suisses en majorité dans l’armée française, ne lui inspiraient qu’une confiance fort médiocre. 11 fallait se décider. Le duc d’Orléans, enserré à Novare, dévoré de fièvre, voyait sa troupe décimée tous les jours par la misère et la faim(5): il avait fait manger tous les chevaux de la garnison; pour le sauver il fallait à tout prix une bataille ou la paix
L’arrivée du prince d’Orange apporta une nouvelle force au parti de la paix, qui l’emporta enfin : Charles VIII W vint camper à Ver-
(1) Il y avait même des gens qui n’auraient pas été fâchés d’abandonner le duc d’Orléans. (Godefroy, p. io5; Saint-Gelais, p. 93.) D’autres, au contraire, faisaient ressortir qu’il avait retenu auprès de Novare une partie des forces de L. Sforza, environ 10,000 hommes, et opéré ainsi une utile diversion.
<!) Desjardins , Négociations . . . , t. Il , p. 160.
<3) A. de Boislisle ( Annuaire de la Société de l’histoire de France, 1882 , p. 211).
(1) Lettre de Commines, K. de Lettenhove, Lettres et négociations . . . t. II, p. aa3.
Commines, t. II, p. 5n. Commines multipliait les démarches, mais vainement,
car le roi le renvoyait toujours à l’évêque de Saint-Malo.
<s) Commines, t. II, p. 522. — M. de la Pilorgerie, Campagne de Charles VIII, p. 382.
Mémoire manuscrit , Bibl. nat. , ms.
fr. 17519, f. 192 v\ Le duc et les autres chefs cr n’esperoient plus qu’au secours du Roy, auquel ilz escrivoient par chiffres assez souvent de leur nécessité qui ne pouvoit prendre fin que par une bataille ou prompte paix, a laquelle, tous egalement affectionnez, aucun toutesfois ne vouloit, creinte d’amoindrir sa réputation, donner la première ouvertures.
1,1 Le 2 5 août, il écrivait : n . . . Et
INTRODUCTION
ceil (') et chargea le maréchal et le prince d’Orange !2', aidés des sires de Commines et de Pi ormes, d’entrer en pourparlers avec les Vénitiens, lesquels ne demandaient qu’à terminer la guerre (3). Gié obtint d’abord une trêve afin de ravitailler les assiégés et un sauf-conduit pour le duc d’Orléans W. Il alla lui-même chercher le duc, et comme la garnison ne voulait pas laisser partir son chef, le maréchal dut donner en otage aux Français son propre neveu, Louis de Guéménéet5).
Les conférences reprirent dès le lendemain de la sortie de Louis d’Orléans et l’on se mit vite d’accord , excepté en ce qui concernait la ville de Novare, dont Ludovic le More réclamait la restitution comme une condition sine qua non et que Louis d’Orléans W refusait non moins énergiquement d’abandonner, à cause de ses vues sur le duché de Milan. Cette question déchaîna des tempêtes dans le conseil du roi : pendant deux semaines on discuta, sans autre fruit que d’en arriver aux invectives, aux accusations les plus grossières, presque aux voies de fait P). Le duc d’Orléans et le prince d’Orange faillirent en venir aux
plus tost m’en pourray retourner par delà , qui est ce que plus je desire. n (Ms. fr. 3924, f. 6.) Dans cette lettre, il constatait le bon état de l’armée. Charles VIII, quoi qu’on en ait dit, ne resta à Turin que le temps de recevoir de l’argent et des renforts. Dès le 4 août commença l’expédition des troupes sur Verceil. Charles VIII se montrait gai et dispos : le a 9 août , il annonçait officiellement qu’il allait reprendre l’offensive (Négociations . . .,p. 606 et 627) : il laissait dire qu’il voulaitrester en Lombardie, prendre Alexandrie , fortifier Gènes , altaquer Milan ; mais, au fond, il n’en avait nulle envie.
(1) Le 12 septembre. A. de la Vigne,
P- 'lk-
Commines. — Guichardin y ajoute , à tort, Saint-Malo.
(a: Rapport de Th. Vicomercali, K. de Lettenhove, Lettres et négociations . . ., t. III, p. 97 : Instructions du sénat de Venise , ibul. ,
t. II , p. 2 2 2 . — Ils se rendaient bien compte que l’arrivée du roi pourrait les obliger à lever le siège de Novare. Sforza se montra plus récalcitrant.
<•> A. de la Vigne, p. 176. — K. de Lettenhove, t. II, p. 228. (Cette trêve ne nous paraît pas avoir toute l’importance que lui attribue M. de Lettenhove.)
<s> Commines; Guichardin. — Ce neveu , que Commines appelle M. de Romefort, était Louis de Rohan , s!” de Montauban et de Romefort, amiral de Bretagne, grand échanson de France et fils aîné du frère du maréchal. Il avait épousé en 1 492 Renée du Fou et mourut en i4g8. Sa femme épousa en secondes noces le sire de la Mark.
<“) Opposé d’ailleurs à toute paix (Saint- Gelais, p. 95. — A. de la Vigne). 11 fut exaspéré des bases.de la paix et voulait absolument qu’on marchât en avant.
!’) Tout le monde s’accusait de s’ être
mains en plein conseil «. Pendant ce temps le maréchal amusait de son mieux les ambassadeurs étrangers (2h Enfin, le 9 octobre, le roi l’autorisa à signer la paix en sacrifiant Novare. Dès le 10, de grand matin, le maréchal se rendit au camp confédéré et signa l’instrument connu sous le nom de Paix de Verceii W : il s’assura que les Vénitiens levaient leur çamp, et aussitôt après il vint en rendre compte au roi W.
Les négociateurs ne se faisaient aucune illusion sur la valeur et la durée de leur traité : mais ils ne voyaient pas d’autre manière de sortir sûrement et honorablement de l’impasse où l’on s’était engagé (5'. Pour le reste, ils comptaient sur l’avenir. . . Charles VIII, changeant d’illusions, aurait voulu rencontrer personnellement Sforza et nouer avec les Vénitiens des liens plus solides d’amitié; mais pour le moment il fallut y renoncer (“h Quant à Louis d’Orléans, ce traité l’ulcéra profondément : jamais, tant qu’il vécut, il ne pardonna aux conseillers qui avaient séparé la querelle du roi de celle du duc d’Orléans M ; certes ,
vendu : Saint-Malo au duc d’Orléans (Commines), le prince d’Orange à l'Empereur (Guichardin), le maréchal de Gié à Sforza (p. 137, 28/1, 378).
(I) V.. la notice de M. de Roislisle, Annuaire de la Société de l’histoire de France de 1882, p. 211. — Guichardin, p. 102 et suiv.
<s) Cette négociation est racontée en grands détails par Commines , A. de la Vigne , A. Ferron, (Cf. K. de Letfenhove, t. II, p. 224 et suiv.). Le 26 septembre, le maréchal obtint une prorogation de la trêve jusqu’au 1" octobre, et le 1" octobre un renouvellement jusqu’au 8. Il allait sans cesse d’un camp à l’autre : il reçut au camp français le marquis de Mantoue avec un grand apparat.
(s> Godefroy, p. 722 et 727; Bibl. nat., lus. fr. 2961, f. 37 v°.
<!) K. de Lettenhove. — A. Ferron, A.
de la Vigne, Commines, Guichardin. . .
<s) Commines, t. II, p. 525. — La volonté du roi était paralysée par celle de son entourage. Tout en refusant l’entrevue, Sforza écrivait à son cousin François Sforza, prisonnier des Français, et lui envoyait des lettres personne’les pour le roi, pour le maréchal de Gié et pour Commines, avec lesquels il le priait de reprendre les pourparlers. On refusa de délivrer François Sforza , qui, dans sa réponse à son cousin, ne manque pas de lui faire savoir les insultes journalières que débitaient les courtisans contre le duc de Milan.
(6) Id. — K. deLeltenhove, t. II, p. 233.
Le duc n’avait d’yeux que pour Milan et Charles VIII que pour Naples ; pourtant Louis dut reconnaître que le retour offensif de Charles VIII avait pu seul le sauver (p. 890). Charles VIII, en quittant Naples, écrivait, le 8 mai, au duc de Bourbonnais : «Mon frere, j’ay reçeu vos lettres et veu la diligence que failles a en-
INTRODUCTION