LVI
son caractère ne comportait ni fiel ni rancune : la paix de Verceil est peut-être la seule chose qu’il n’ait jamais pu oublier. Connûmes, dès lors, n’exista plus pour lui(1), et ce n’est pas une des moindres preuves que donna de son habileté le maréchal de Gié , d’avoir su conserver la sympathie de Louis d’Orléans et même son amitié ^ après une si rude épreuve, dont le souvenir, malgré tout, hanta toujours l’esprit du prince -3'1.
Au retour, une ordonnance de Charles VIII félicita publiquement le maréchal de ses bous services et lui attribua, à titre exceptionnel, 10,000 livres de revenu sur le trépas du Pont-de-Scé pour ses gages de capitaine d’Angers <4>.
voyer gens en Ast pour mon frere le duc d’Orléans. Faites y diligence, car pour rien je ne voudrais qu’il fut outragé du duc de Milan , et n’eusse pensé qu’il l’eut voulu faire , car l’outrage je le repute a moy faict. De me clorre le passage il aurait bien a besogner, car je suis bien accompagné de gens de bien pour passer partout : aussy je ne voudrais rien demander a persone, il me suffit assés d’avoir recouvert mon royaume de Naples; de l’autruy je ne demande aucune chose; mais qui nie demandera, je mettrav peine de me revancher et de leur monstrer, a l’ayde de Dieu, qu’ilz auront tort, et qui aura fait outrage ou tort a mondit frere le duc d’Orléans, de mettre peine de iuy ayder de le faire reparer. » Et à la fin de la lettre il disait encore : a Toutefois, pour l’amour de mondit frere d’Orleans, ne pouvés faillir a luy envoyer gens et secours le plus que vous pourrés.»
(Ms. fr. 3924, f. 3 v° et 4). Cependant, lorsqu’il fut question d’une nouvelle expédition, Louis ne voulut plus en entendre parler: au contraire, Gié et Commines, avertis par leurs épreuves, n’y mirent plus obstaele, Sforza avait eu grand’peur ; au moment
des négociations, il se plut à montrer aux ambassadeurs de France les points par lesquels il craignait d’êti-e attaqué (Commines). Louis d’Orléans ne lui pardonna jamais.
(Guichardin, liv. IV.)
(1> K. de Letlenhove, t. II, p. 261-268, et t. III, p. io5.
<!| Quelques jours après , il lui offrit un cheval de bataille. (Bibl. nat.. Cabinet des Titres, Orléans , XIV, pièce 963.)
<■’> P. i37, 284, 373 (art. LXXVIII).
'4) P. 67o. — Mais ce don comprenait l’amortissement de la dette de 4o, 000 livres contractée par le roi envers le maréchal. (Bibl. nat., ms. fr. 2980, f. is7.) Le maréchal fut à ce sujet l’objet d’accusations extrêmement vives. L’ordonnance du 1" décembre 1 4g5 (Bréquigny, t. XX, p. 490) ayant annulé les aliénations du domaine, on prétendit que le maréchal, pour sauver Baugé, avait imaginé un faux prêt d’argent fait par lui au roi, un soidisant prêt de 2Ô,ooo livres dont il n’avait pu justifier; que, à la traite de Loire, il n’avait d’autre titre que la perte de ses bagages à F ornoue : or, tous ses sommiers eussent-ils été chargés d’argent, ils n’auraient
Ivm PROCÈS DU MARÉCHAL DE GIÉ.
Pierre de Rohan tint sur les fonts baptismaux un des fils du roi W. 11 revint au Verger'2) et put se consacrer tout entier '3> aux affaires de Bretagne'4) : commissaire extraordinaire du roi en 1/196, il présida les États du duché '5) et procéda au grand travail de réformes réclamées par eux '6).
Le comte d’Angoulême venait de mourir'7), laissant une très jeune
pas valu cette traite. . . (p. 9 45) : ces accusations ne méritent pas créance , car elles sont accompagnées (p. 2 44) d’allégations absolument inexactes : que Charles VIII avait donné Fronsac au maréchal (le maréchal tenait Fronsac d’un arrêt du Parlement); qu’il avait fait son fils François évêque d’Angers et archevêque de Lyon (François de Rohan n’eut ces dignités que sous le règne de Louis XII).
D’après des mémoires contemporains , aujourd’hui perdus. (Dom Morice; Bibl.nat. , ins.fr.nouv.acq. 3o65 ; Arch.nat.,MM758, p. 46i.)
(!) Il avait eu, en 1 4 94, de graves difficultés cpii montrèrent son esprit impérieux. 11 prétendait nommer lieutenant de Baugé le sire de Montortier : le sénéchal d’Angers nomma au même poste un certain Louet, ou Louvet , protégé personnel du roi , peutêtre delà reine. (Bibl. nat. , Parlement 474, f. 4o.) De là, procès au Parlement, qui donne raison à Louvet. On ne peut trouver en Anjou un huissier pour assigner le maréchal : le Parlement est obligé de déléguer plusieurs de ses membres sur les lieux. Le maréchal avait fait défaut et l’on refuse de donner pour lui aucune explication. On accable Louvet de tant d’ennuis qu’il se voit obligé de demander un sauf-conduit au Parlement (p. 760, 74 1). — Le 24 février 1 497i4g8, le maréchal acheta à Jean d’ Armagnac la terre* de Chemillé, en Anjou, pour 16,000 écus d’or. Mais le retrait lignager
fut exercé et le maréchal condamné aux dépenspar arrêt du 28 mai iSoi. (Ms. 1809 , p. 3o6, 3i3.)
(3) Ilcontinua, en i4g6, à soutenir à la cour le parti des Florentins (Desjardins, t. I, p. 656) et prit part à l’envoi d’un navire de guerre de Bretagne, en juillet
1496, au moment des armements nouveaux contre l’Italie. (Ordonnances , t. XX, p. 519. — Lettre de Charles VIII, Commines, t. III, p. 444.)
(1) Il signe à cette époque les délégations des commissaires, au nom des maréchaux, pour la revue des armées. (Bibl. nat., ms. fr. 2Ôio5 , n° 1 255 ; 26106 , n°‘ 61 et 168. — V. à ce sujet p. i3i, 168.) Plusieurs monstres furent faites contre son gré(p. 102).
(5> Situation d’autant plus délicate que le vicomte de Rohan avait soulevé aux États de Bretagne de grandes contestations de préséance et avait fini par prendre place au banc des prélats. (Enquête de 1479, citée ms. fr. 3o65, f. 216 et suiv. — Dom Morice, ms., p. i4o; ms. 1809, p. 77 et suiv.)
(e| Ms. de dom Morice. — Areh. nat. , MM 758, p. 46 1. — Voir l’ordonnance insérée dans Bréquigny, t. XX, p. 5a3.
Le maréchal perdit sa femme le 1 9 mai
1497. En 149g, il commença la construction, comme hommage à ses dernières volontés, d’un prieuré, dit de Notre-Damedes-Anges, à Mortiercrolles. ( Pr . de l’Hist. de Bret., t. III, c. 84o.) Ce prieuré n’était pas encore achevé en i5o8. (V. p. .779.)
veuve et deux enfants eu bas âge b). À titre, sans doute, de proche parent et d’ami de ia famille, le maréchal, quoiqu’il n’en eût pas reçu la mission du défunt^, se fit son exécuteur testamentaire avec le duc d’Orléans W. La vieille Marguerite de Rohan, aïeule des jeunes orphelins W, vivait encore, mais dans un état de décrépitude complète. Louise de Savoie, au contraire, encore mineure, ne pouvait guère exercer avant l’âge légal de vingt-cinq ans la tutelle de ses enfants. Le duc d’Orléans réclama la tutelle et se la fit adjuger, du moins à titre transitoire Dès lors il prit la maison d’Angoulême sous sa di¬
rection comme la sienne propre et
(1) Le comte mourut le 1" janvier 1 4g6 (Godefroy, p. 109), le jour même de son testament. François d’Angoulême avait seize mois , Marguerite trois ans. ,
(2) P. 716 et suiv. — • Chose bizarre, le duc et le maréchal de Gié finirent par se figurer qu’ils étaient exécuteurs testamentaires du comte d’Angoulême (p. 233, 266, 267, 293), et l’auteur anonymed’une chronique publiée par Godefroy dit (p. 109) que le comte, par son testament, supplia le duc d’Orléans d’accepter la tutelle, ce qui est inexact (p. 720). 11 prétend que le testament fut complètement accompli. L’auteur de cette chronique était pourtant un serviteur de ia maison d’Angoulême, et il raconte qu’il fut lui-même un des serviteurs recommandés par le testament du comte. Il dit ailleurs (p. 92) qu’il fut envoyé en 1 488 près du duc de Bourbonnais. A cette époque Saint-Gelais fut envoyé auprès du duc avec un autre gentilhomme de la maison d’Angoulême dont, par malheur, il ne donne pas le nom. Les personnes nommées dans le testament sont les deux Saint-Gelais, le comte de Foix,les sires de Fléac,de Montmoreau, de Préveranges, de Mailloux (Geoffroy du Puy du Four, appelé aussi de Mailhou ou
la gouverna entièrement (6).
d’Amailloux) et de la Barre. Ce ne peut être ni les Saint-Gelais, ni le comte de Foix, ni le sire de Fléac, qui n’eût pas manqué d’indiquer son rôle personnel dans les événements de cette époque. La chronique s’arrête à la mort de Charles VIII; or le maréchal de Gié, dès les premiers jours du règne de Louis XII, congédia les sires de Montmoreau et de Mailloux comme trop âgés ; l’auteur paraît donc être l’un d’eux.
(3> P. 233 , 266 , 2G7, 2g3. — Cf. Bibl. nat., ms. fr. 22335, f. 267 et 2g3. Inventaire des biens meubles fait après le décès du comte d’Angoulême , par ordre du duc d’Orléans et de la comtesse d’Angoulême.
(1) Mariée le 3 1 août 1 449. ( Pr. de l’Hist. de Bret., t. II, c. 1 5 1 1). On a dit à tort qu’elle était morte en 1A96.
(5) P. 720, 723-727. — Et, d’un autre côté, l’auteur de la Chronique publiée par Godefroy (p. 109) prétend que tout cela se fit d’accord; que Louise de Savoie sollicita elle-même le duc d’Orléans de prendre la tutelle de ses enfants. — C’est absolument inexact , comme on le verra par le texte des pièces que nous publions et auxquelles nous ne pouvons que renvoyer.
(6) Godefroy, p. no.
L’avènement subit de Louis XII, quelle que fut la modération du roi, opéra naturellement un triage parmi les serviteurs immédiats de la royauté (1). Le maréchal de Gié et le cardinal d’Amboise en profitèrent M. Dès lors le maréchal figure partout <3> et son crédit va sans cesse grandissant : le 12 juin i4g8, il reçoit une lettre d’Anne de Bretagne^; il se mêle activement au procès de divorce de Louis XII !5); il assiste au mariage du roi avec Anne à Nantes !6) et la première visite du ménage royal et de la cour est pour lui , au château du Verger !'). Le roi le charge de recevoir en son nom l’hommage de Jeanne de France, sa première femme, devenue duchesse de Berry Mille faveurs pleuvent sur la famille du maréchal : il fait donner la capitainerie de Saumur à un de ses cousins, le sire de Rohan!0) ; son fils aîné, Charles, devient grand échanson de France, bailli de Touraine et capitaine de
(1) Commines , Graville et autres en furent ■victimes. Le bibliophile Jacob ( Hist . du .ni' siècle) dit que L. de Graviiie n’eût pas conservé sa situation sans le mariage de sa fille unique avec Charles d’Amboise. Cela nous paraît une erreur : il fut disgracié , et il avait plusieurs filles.
(!> P. 678. Lettres patentes du 28 août 1/198, maintenant le maréchal dans toutes ses fonctions et dans ses pensions de 11,200 livres. (Ms. 1809, p. 307, 309, 3i 1 ).
(3) Ordonnances, t. XXI, p. 25, 4 1, 54, 137, 161, 172, 173, 207; l’abbé Chevalier, Inventaire analytique des archives communales d’Amboise, p. 6.
(4) Le Roux de Lincy, t. IV, p. 193.
(s) P. 918 et 1074. — Le maréchal y déploya beaucoup de zèle : il dépose deux fois et s’égaye, avec un cruel entrain, aux dépens de la pauvre Jeanne de France.
Ordonnances, t. XXI, p. i5o.
(,) Ordonnances , t. XXI, p. 1 64. — Le roi était accompagné du cardinal d’Amboise. Ils restèrent au moins trois jours au Verger,
car le cardinal d’Amboise écrivit le 1 1 février au duc de Bourbonnais; le roi lui écrivit le 1 2 , et le 1 3 il écrivit encore du Verger h la comtesse de Montpensier. (Ms. fr, 3ga4, f. i3, i4 et 25.) Il existe au même manuscrit (f. i5 v") copie d’une lettre datée du Verger, le 12 février, signée Ame et adressée à ma sœur la duchesse de Bourbonnais. L’auteur du recueil la considère comme adressée par Anne de Bourbon à la duchesse douairière de Bourbonnais. Ne serait-ce pas plutôt une lettre de la reine à Anne de Bourbon? Ce n’est pas la seule erreur d’attribution commise par l’auteur de ce manuscrit. Il attribue à Jeanne de France, duchesse de Berry, des lettres qui ne lui appartient pas.
(8) (Angers, 3 février). Jeanne de France, p. 367. — Cette formalité fut accomplie le 1 6 février. Le maréchal était revenu avec le roi à Blois et à Paris. {Ordonnances , t. XXI, p. 161, 172, 173, 207.) Le 7 mars 1 4g8- 1 499, le roi lui donna la grande maîtrise des forêts d’Amboise et de Montrichart.
(Ms. 1809, p. 307.)
INTRODUCTION
Tours W; son fils cadet, François, né en 1-^79 déjà largement pourvu d’ abbayes^, reçoit encore en 1^99 l’évêché d’Angers M, en i5oo l’archevêché de Lyon et le titre de primat des Gaules <5); il cumule ces titres sans pouvoir , les exercer autrement que par délégation (6h Le maréchal se chargeait de gérer ses intérêts comme archevêque de Lyon*1), et nous voyons même en i5oo la ville de Lyon s’adresser à lui pour obtenir de la cour de Rome un jubilé et des indulgences (8b Le maréchal ne quittait plus la personne du roi (®), pour qui il avait, du reste, un dévouement profond <10); Louis XII, de son côté, lui témoignait une entière confiance. Un instant absent, en 1/199, pour aller
et suiv.; Pr. de l’Hist. de Bret., t. III, c. 79/1 ; Bilil. nat., ms. fr. 2980, f. 12 4. Décision du conseil du 9 juin 1 4g8 , le maréchal de Gié présent. Ce sire de Rohan était Jacques de Rohan , né en 1478, troisième fds du vicomte de Rohan. L’aîné de ses frères, François, avait été tué à la bataille de Saint-Aubin-du- Gormier, en i488, dans les rangs de l’armée bretonne. Le second, Jean, mourut en 1002. Jacques devint ainsi l’aîné de la famille à partir de i5o2 : il épousa en i5oy Françoise de Guéménée , nièce du maréchal.
— La capitainerie de Saumur ne valait que 3oo livres (ms. fr. 2980, f. 124), mais elle avait une grande importance politique, comme on le vit par la suite (p. 115,119, i5o).
<‘> P. 3, 4, 34, 46, i58, i63 et 678.
— Il remplaçait Louis de Guéménée, sire de Romefort, son cousin germain, qui venait de mourir.
(2) Péricaud , Notice sur François de Bokan, archevêque de Lyon. M. Port diti48o, mais la date de 1479 nous paraît plus probable : car François ne put être sacré qu’à vingt-cinq ans et il le fut le 17 juin i5o4.
<3) Saint- Aubin d’Angers, Vendôme, Humblières, la prévôté de Marigny.
(i) C. Port, Péricaud, ouv. cité. L’évêché d’Angers devint vacant. le 28 mars 1499 : le chapitre reçut du roi , le 1" avril, l’ordre d’élire le jeune François, encore «en bas aagen (p. 244); le chapitre hésita et décida, le 2 4 mai, d’en référer au pape; le 19 juin, Alexandre VI autorisa l’élection.
<s> Id. Le G allia christiam dit i5oi; les généalogies manuscrites i5o2. L’archevêque de Lyon mourut le 10 novembre 1000. Fr. de Rohan fut immédiatement élu, sur la recommandation du roi, pour lui succéder. Il écrivit le 20 novembre au pape pour lui notifier son élection , et reçut dès le 9 décembre la réponse approbative d’Alexandre VL (•) P. 244.
Transaction de i5o3 avec le duc de Bourbonnais : La Mure , Hist. des ducs de Bourbon, t. III, p. 2 1 3 ; Péricaud, p. 7; Copie ancienne, Bibl. nat., Cabinet des litres , Rohan.
<s| Ordonnances, t. XXI, p. 23i, 289, 245, 247, 248, 255, 261. — Jean d’ Anton, éd°° Jacob, 1. 1, p. 2i4 et 21 5. l‘°> P. 77.
commander l’armée de Bourgogne avec le vicomte de Narbonne W, le maréchal de Gié<2>, une fois la trêve conclue avec le roi des Romains,
(1> Passim, not. p. 4, 45, 83,162 , 1 63 ; Bibi. nat. , ms. fr. 3o65. Le a4 octobre, il partage avec Jean d’Albret, sire d'Orval, la rançon d’un prisonnier nommé Jean Ciron. (Ms. 1809, p. 3 11.)
(s> Le maréchal, 4 cette époque, fît reconstruire le château du Verger par l’architecte Colin Byard, sur le plan le plus somptueux. Entouré de merveilleux pourpris et d’un parc clos de murs, d’une étendue de i3a hectares, avec des étangs, des fontaines et des volières, le château représentait une suite de douves, de tours et de pour! aulx. Le château était précédé d’une première cour, où l’on entrait par une porte placée entre deux tours et que défendaient six grosses tours rondes reliées par des courtines à chemins de ronde. Partout on voyait spulptée la coquille de Saint-Jacques. Un second pont-levis donnait accès à la cour d’honneur. L'intérieur du château dut être remanié au xvi' siècle. (Voir sa description, d’après d'anciens aveux, par M. Port, p. 684-687.) Sur Ia porta, on voit un grand portique surbaissé , encadré dans deux pilastres, au-dessus du chapiteau desquels sont placés deux petits génies ailés (ou deux anges); de chaque côté de ces génies et plus haut se trouve un porc-épic. Le milieu du portique comporte un grand baldaquin bordé d’or, d’où tombent de larges draperies. Chacun des génies relève ces draperies et l’on voit ainsi l’intérieur qui est verticalement coupé en larges rainures rouges et blanches, semées de coquilles. La statue équestre du maréchal de Gié se dessine en avant. Vu de trois quarts, le maréchal a l’air jeune, la ligure pleine et souriante; sa tenue est droite et un peu raide. Sur la tête il porte
une loque; autour du cou, le collier de l’ordre; à la main, le bâton de maréchal. Ses bras et ses jambes, bardés de fer, sortent d’un vêtement de cour d’une grande richesse et décoré d’une manière toute héraldique. Il est vêtu de ses armoiries; un petit blason spécial, portant la guivre de Milan, se détache sur sa poitrine et sur ses épaules. Les manches sont larges et courtes , elles ne descendent pas au coude. La jupe est symétriquement tuyautée. Le cheval, vu de profil par le flanc gauche, est le cheval de bataille , fin , très nerveux de tête et de jambes; la ligne du poitrail est nerveuse, nette et correcte; il a la tête droite, les oreilles dressées, le cou légèrement recourbé, le naseau en feu, la bouche écumante, la jambe droite de devant relevée; la jambe gauche, par derrière, se lève aussi, mais elle paraît devoir frapper le spectateur. Le cheval est fortement ferré; il porte une vaste housse et un devant entièrement brodés aux armes du maréchal , entourées d’une bande de coquilles. La bride porte une garniture de losange# tirée des armoiries de Rohan. Le socle de cette statue est orné de rinceaux et d’une garniture alternée de losanges et de coquilles. Il porte l’inscription suivante :
Insidet armipotens celsa Rohannus in arce, Prima Britannorum stemmata proie trahens. Hic Mediolani stirps est generosa ducatus Atque Navarræ clara propago domus.
Ilalica qui triplici sub Cæsare régna gubernans, Condidit aurata tecta superba trabe.
Tandem Arminiaca sociatur conjuge Petrus Ornaruntque suum serta Nemorsa caput.
Horrida dux vario gessit certamina marte Et rediit domito semper ab hoste domum.
INTRODUCTION
revient à la cour pour ne plus s’en éloigner. 11 accompagne le roi à son
Au-dessous est la note suivante : » Anno domini M°ccco°im"xix.n (Bibl. nat., Portefeuilles de Gaignières, f. 96 , et — , — reproduit par Seroux d’Agincourt, Histoire de l’Art, Sculpture, pl. XXXVIII, n° 9; Montfaucon, Monuments de la monarchie française, t. III, p. 1 h 9. , i43. Montfaucon reproduit aussi la sculpture des armoiries du maréchal soutenues par deux anges et entourées du collier de l’ordre de Saint-Michel. La seconde reproduction de l’inscription donne les variantes suivantes : ligne 5, Ilalicce, au lieu de Italien; ligne 7, Armeniaca , au lieu de Arminiaca; ligne 8 , sceptra, au lieu de serta).
On a conclu de ce qui précède que le Verger avait été reconstruit en 1 499 : cela nous paraît une erreur, puisque le maréchal put y recevoir la cour au mois de février 1I199. Quant à l’inscription qui accompagne la date, elle est bien postérieure, puisqu’elle célèbre fastueusement la campagne d’Italie (i5oa) et le second mariage du maréchal (i5o3). Le château du Verger fut donc construit avant ou après 1 A 99 ; cette inscription nous donne à croire qu’il dut être bâti â partir de 1499 et jusque vers i5o5 ou i5o6. L’intérieur devait être magnifiquement meublé, grâce aux meubles et aux tapisseries du roi de Sicile. Le maréchal y ajouta , dit-on , encore cinq tapisseries fort belles dont les dessins nous sont restés (V.p.64g). On a cru y voir des portraits du maréchal (not. le P. Lelong); la dernière seule pourrait être un portrait et encore ne ressemblerait-il guère au portrait sculpté du maréchal (Gaignières, f. 96) ni à son portrait peint sur les vitraux du prieuré du Verger (ibid., f. 102). La première tapisserie représentait un homme d armes a che¬
val, se détachant sur un fond de larges rayures bleues et blanches, semées de coquilles de Saint-Jacques; il a l’armure, l’épée au côté, la hache d’armes à la main ; sur son casque, une très longue plume jaune, piquée par derrière, qui retombe jusque sur la queue du cheval. La deuxième est un guidon. Même costume. Le cheval a sur la tête un panache de trois plumes, une blanche entre deux jaunes, garnies de perles. Le cavalier porte un long guidon à flamme bleue semée de petits pieds de pâquerettes au naturel. La troisième représente un enseigne qui porte une flamme verte à frange blanche et jaune, semée de coquilles alternant avec les lettres F (qu’il faut lire sans doute P) et R. Sur le panache du cheval , deux plumes bleues au lieu de deux plumes jaunes. La quatrième représente un capitaine portant à la main un bâton de commandement et montant un cheval sans panache. La cinquième , enfin . un maréchal de France. Ici le cheval entier disparaît sous une housse somptueuse aux armes du maréchal (écartelées de Rohan, Évreux , Navarre et Milan, Milan en abîme); il porte un panache de cinq plumes alternées bleues et blanches. Le maréchal porte un casque en pointe, avec une très longue plume bleue, une armure blanche, un écu aux lettres F R (P R), à la main un long bâton de maréchal de France. Un soleil rouge à rayons d’or est ciselé sur la poitrine de l’armure.
Le maréchal de Gié a dû aimer les livres. M. Luce a signalé comme provenant de la bibliothèque du Verger un exemplaire de la chronique de Du Guesclin (ce qui est tout naturel) et un exemplaire de F roissard.
entrée à Milan en 1/199 W et en rapporte un bel apanage en Lombardie!2); mais, averti par l’expérience que la fortune des armes en Italie retire ses faveurs aussi vite quelle les confère, il s’empresse de vendre tous ces domaines, partie à Jean-Louis de Fiesque pour 4,ooo ducats W, partie à Roland Pallavicini pour 10,000 écus<4); le domaine de Torchiara pour i5,ooo ducats!5); R échange avec Trivulce la ville de Castellarquato contre la seigneurie de Château-du-Loir (G), qui valait 1,000 livres de revenu bien clair en France <’). Enfin le roi lui donne à Paris la jouissance viagère du palais royal des Tournelles, afin qu’il puisse ne plus se séparer de lui (8) et se consacrer à l’administration générale de l’armée et aux affaires diplomatiques!9). En i5oo, il accompagne le roi en Italie (10), il négocie la paix avec l’archiduc (n). Considérant que la faiblesse de l’armée française, malgré l’excellence de ses cadres, venait de l’emploi de troupes mercenaires !12), il conseille à Louis XII l’institution d’une grande milice nationale qui réunirait le
(1) Bibl. nat. , ms. fr. 17519, f. 3oy v” et 3io. — Jean d’Auton, t. I, p. 57.
(i) Iireçut Castellarquato dès 1499, puisqu'il l’échangea en i5oo. Quant aux autres dons, nous n’en connaissons pas la date exacte : ils furent faits de 1499 à i5oa. En i5 00, le maréchal fit vider une vieille difficulté' avec le sire de Belleville , à propos de l’héritage d’Olivier de Clisson , qui durait depuis 1 443 (p. 683, et ms. 1809, p. 7a, 128).
(3) P. 374 et 3 7 5 . Il eut même soin, le 6 avril i5oa , de se faire donner par Jean- Louis de Fiesque une décharge expresse de toute garantie. (Ms. 1809, p. 3i5.)
(S) P. 375 et 376.
<6) P. 681. — Trivulce avait reçu Château-du-Loir en 149 5 (Ordonnances , t. XX , P- S22 et 56i), et ce don lui avait été confirmé malgré l’annulation des aliénations du domaine.
Bibl. nat., ms.fr. ag3o,f. 122 v°.
(s) P. 1 38- — Instructions de Laurent Lenzi à Machiavel pour sa légation de i5oo; Desjardins, Négociations de la France avec la Toscane, t. II, p. 21, note 1. — .Le maréchal fut un des négociateurs du mariage du roi de Hongrie avec Anne de Candale. (Jacob, Hist. du xvT siècle , t. III, p. 189.)
(10) Le maréchal accompagna le roi à Lyon aux mois de mai et juin i5oo. ( Ordonnances, t. XXI, p. 255, 261.) Il assista avec le roi au tournoi d’Ainay, le 22 mai. (Jean d’Auton, t. I, p. ai4,ai5.) Il abandonna tout commandement militaire. Sa compagnie entra en Italie une des premières sous le commandement de son lieutenant.
(Jean d’Auton, t. I, p. 89.)
(11) Dépêche de Machiavel du ah novembre i5oo ( Légation de France, lettre XXVII).
(12) Voir ce qu’en dit Machiavel.
INTRODUCTION
double avantage de l’économie et de la solidité; dès la première année du règne, il en avait parlé au roiM et n’attendait que l’occasion favorable pour accomplir entièrement cette réforme.
Malheureusement la santé de Louis XII était pour son entourage un sujet de graves préoccupations : elle semblait bien précaire. Presque chaque année une crise grave se produisait En i5oo, un accident de chasse mit les jours de Louis en danger 0). On craignait pour lui les fièvres de l’Italie, sans parler des périls militaires que sa bravoure personnelle faisait aussi redouter <4). Or le roi n’avait qu’une fille, Claude de France, qui, aux termes de son contrat de mariage, devait hériter du duché de Bretagne. Il y avait là une perspective qui obsédait le cœur du maréchal de Gié : par malheur, elle obsédait également la reine, qui, plus que jamais bretonne (5), voulait garantir son indépendance éventuelle La reine cachait même si peu ses desseins que, lorsqu’elle achetait quelque objet précieux , tableau , bijou , meuble , elle l’envoyait à Nantes (7). De là une lutte, sourde d’abord, entre la souveraine et le maréchal, puis aiguë : une guerre de coups d’épingle, du côté de la reine, et, du côté du favori, une méfiance profonde et apparente. Le maréchal, avec le sentiment un peu altier de son pouvoir, ne prenait point la peine de dissimuler sa froideur (8) : il laissait dans
(s) Dès i5oo. (Saint-Gelais, dans Godefroy, p. 175.)
(3> P. lao. Dépêche de Machiavel du 26 août 1S00 ( Légation lettre XI).
(s) Il paraîtrait aussi que la reine fut jalouse de la fortune du maréchal de Gié (p. 161, 162).
<•> On sait qu’aussitôt après la mort de Charles VIII elle était repartie pour la Bretagne et avait repris les allures les plus indépendantes. Louis XII dut aller l’épouser à Nantes, et, dans son contrat, elle obtint que la Bretagne conserverait toute son autonomie et no passerait pas à l’héritier de
la couronne. Aussi Anne, pendant le règne de Louis XII, garda-t-elle des airs de duchesse qu’elle n’avait point sous le règne de Charles VIII.
(,) P. 209. — Cependant les inventaires faits après sa mort démontrent qu’elle en conservait beaucoup aussi autour d’elle, car elle aimait le luxe et les aris. (V. Le Roux de Lincy, t. II, p. 2 A.)
<*) P. 4, 3 1 , 45, 83, i33 , 161, 162, i63 et 254. — 11 a dit «qu'il n’aimoit poinct ladicte dame et ne la craignoit moins que riens... v etc. Il refusait de hanter la reine, malgré les exhortations répétées de plusieurs de ses amis. Quand il entendait dire du bien d’elle, il détournait la conversation.