CONCLUSIONS
Tel est le système d’organisation nouvelle que je soumets au jugement du public. Son principe dominant, c’est-à-dire le groupement dans un petit nombre d’Universités de nos Facultés éparses, et le développement de celles-ci, est en rapport avec ce qu’ont demandé la plupart des nombreux auteurs qui se sont occupés de la question.
Les avantages de cette nouvelle distribution des forces intellectuelles de la France sont évidents, non-seulement pour ce qui a rapport aux hommes de science, mais pour les populations. On ne sera plus obligé de venir à Paris pour être professeur ou ingénieur, pour recevoir dans les sciences, le droit, la médecine, une forte instruction. L’Université de Paris conservera toujours sur les autres centres une supériorité en rapport avec la population, l’importance politique et l’activité intellectuelle de la ville sans égale ; les élèves les plus distingués des autres universités iront y faire de
scientifiques pèlerinages. Mais sa domination cessera d’être écrasante et absorbante. On verra rester dans les Universités de province des hommes de premier rang que, pour des raisons diverses, n’attirera point Paris et qui trouveront appui, notoriété, moyens d’action, élèves, large aisance, sans être obligés de se jeter dans ces assauts où les concurrents parisiens se heurtent et se foulent aux pieds. Il n’est pas jusqu’aux avantages politiques de la décentralisation que l’on ne puisse faire valoir à ce propos avec juste raison.
Les autres idées générales que j’ai traduites en articles de loi ont aussi, pour la plupart, conquis déjà l’assentiment public. Mais il y a, entre leur exposition vague par voie de discours ou de brochures et leur expression sous la forme précise de dispositions législatives, la différence qui existe entre les indications générales que donne à un architecte le propriétaire qui veut construire et le plan avec devis que lui apporte ensuite l’homme de l’art. Il m’a semblé qu’il était bon de dresser un plan avec devis, afin d’aborder une à une les innombrables difficultés du détail. On peut en imaginer bien d’autres ; mais il me suffit de prouver que le monument dont je propose l’édification répondra aux exigences de la situation, qu’il ne coûtera pas plus cher qu’un autre, et, avant toute chose, qu’il se tiendra debout.
Or, je pense que le fonctionnement des Universités, telles que je les conçois, serait à la fois facile et avantageux pour les élèves et les professeurs. Occupons-nous, en premier lieu, des élèves.
Supposons d’abord qu’il s’agisse d’un jeune homme voulant arriver rapidement à une profession pour en tirer profit : d’un futur ingénieur de 2e classe, par exemple. A celui-ci qui devra, pour entrer à l’École industrielle, être muni des diplômes de bachelier ès-sciences mathématiques et de bachelier ès-sciences physiques, les cours de son école professionnelle devront suffire, à la condition qu’il les suivra tous.
Mais voici que notre jeune ingénieur est curieux de science : il a le loisir, il a le talent, il veut s’élever au grade de l re . classe; il veut plus encore, et, par de fortes études théoriques, il espère Se préparer aux plus difficiles éventualités de la vie. Pour obtenir le grade de l re classe, l’École l’obligera à se munir d’autres baccalauréats, indiquant de bonnes études secondaires classiques; puis elle exigera qu’il lui apporte certains grades de licencié le forçant ainsi à s’inscrire à plusieurs cours de la Faculté des sciences, et à y acquérir la haute direction scientifique. Enfin, pour répondre au but plus élevé qu’il se propose, il choisira parmi les autres cours, soit de la Faculté des sciences, soit des Facultés des sciences écono-
miques ou littéraires, ceux qui, par le sujet dont ils traitent : anthropologie, histoire, économie politique, législation, etc., soit par la valeur bien connue du professeur, lui paraîtront propres à perfectionner sa culture intellectuelle.
De même, le futur avoué ou le futur magistrat, le médecin praticien ou le physiologiste, le professeur de Lycée ou le professeur de l’enseignement supérieur, apportant dans le choix de leurs cours une liberté complète, et, par suite, une variété infinie, trouveront, dans ces vastes et complètes institutions, à apprendre toutes les professions, à satisfaire à tous les besoins de l’esprit.
Considérons maintenant la situation des professeurs.
Voici qu’un jeune homme, appuyé sur de fortes études théoriques, dont fait preuve un diplôme de docteur, veut se consacrer au professorat. Il demande d’abord, et doit obtenir sans difficultés, l’autorisation de professer dont il est parlé à l’article 20. Là, il donne la mesure exacte de sa valeur, et au public et à ses maîtres : en une année il est jugé. Supposons le jugement favorable: survient, dans une École professionnelle supérieure, la vacance d’une chaire en rapport avec ses études. Il se présente, et par le choix compétent de ses pairs, il est élu. Le voilà dans une situation honorée, à l’abri, par son traitement fixe, des soucis quoti-
diens de l’existence; pouvant, par les élèves que son enseignement attire, acquérir la plus large aisance et se procurer ainsi les moyens de travailler librement.
Mais il est retenu toute l’année (art. 26); le programme de son enseignement est nécessairement restreint (art. 29 et 30) ; il doit se sentir aiguillonné par le désir d’être professeur de Faculté. Ici, il aura, en outre d’un traitement fixe plus élevé, plus d’importance officielle, et surtout plus de liberté d’allures. Il sera maître du programme de son cours; il s’adressera à la fois à ses élèves et à un public sur lequel il saura prendre autorité; il n’aura qu’un semestre de cours obligatoire et pourra, pendant le reste de l’année, se consacrer tout entier à ses travaux personnels. Entouré de collègues qui constituent dans la ville un corps nombreux et honoré, respecté ou même admiré d’élèves qui vantent ses leçons, son nom et ses travaux, il n’aura le plus souvent rien à envier et s’en tiendra à cette haute position qui lui donne considération, fortune et liberté.
Cependant il peut arriver que la nature spéciale de ses travaux, qu’un manque de souplesse, qui est parfois l’indice des plus hautes qualités de l’esprit, le fasse se trouver mal à l’aise dans la chaire de professeur de Faculté. Il peut arriver même qu’un savant, doué d’une originalité puis-
gante qui l’a éloigné de la route ordinaire, se soit fait connaître par des travaux de premier ordre, sans avoir passé par les positions professorales, desquelles parfois sa tournure d’esprit l’éloigne. Dans ces divers cas, le Collège de France, le Muséum d’histoire naturelle, offrent une situation tout à fait supérieure, entièrement libre, où le cours public ne sera, pour le savant le plus spécialisé, qu’une occasion d’exposer les résultats de ses propres recherches. Pour occuper cette position, le professeur ne sera plus obligé, comme aujourd’hui, de renoncer à une partie de son traitement: car ce n’est pas une des moindres étrangetés de détail de notre organisation actuelle, que devoir les Professeurs du Collège de France moins payés que ceux des Écoles de Médecine ou de Droit.
La constitution des Universités, celle du Conseil de l’enseignement supérieur, le mode de nomination, des professeurs, modifieraient encore d’une manière indirecte, mais toute favorable, la situation des hommes et des choses de la science dans notre pays. Aujourd’hui, lorsqu’un savant est parvenu à une haute position dans l’enseignement, l’administration ou la politique ; lorsqu’il a, par son talent, ses découvertes, son habileté à se conduire, conquis dans le monde* officiel et scientifique une grande et légitime autorité, on le voit souvent devenir, jusqu’à un certain point, l’ar-
bitre de la science par laquelle il s’est illustré. Les ministres, dont le bon vouloir se sent incompétent, le consultent et lui abandonnent volontiers une responsabilité qui leur pèse ; ses égaux le ménagent en échange d’égards réciproques; ceux qui sont au-dessous de lui se taisent ou ne sont pas écoutés : il est le dispensateur des récompenses académiques et des fonctions officielles. Mais cette sorte de toute puissance, malgré son désir de la faire tourner exclusivement au profit de la science, malgré l’usage généralement excellent qu’il en fait au début, porte bientôt les fruits amers et redoutables de l’autorité sans contrôle : interviennent les questions d’école, parfois celles de personnes ; les liens de la famille, de l’amitié, de la commune doctrine, peuvent un jour acquérir plus de force que l’intérêt de la science, le sentiment du devoir et le respect de la justice. Et si ce jour arrive, l’homme éminent ne tarde pas à devenir plus nuisible à la science par ses actes arbitraires qu’il ne lui a été utile par ses découvertes. L’organisation exposée dans mon projet de loi protégerait le savant contre le rôle dangereux que l’organisation actuelle le force trop souvent de jouer. Et son autorité, pour n’être que la conséquence immédiate de ses travaux, n’en serait que plus respectable et véritablement grande,
Je n’insiste pas davantage sur les autres dispositions du projet de loi, même sur celles auxquelles j’attache le plus d’importance, comme la création de la Faculté des sciences économiques, la séparation des Facultés d’avec les Écoles professionnelles, le mode de nomination des professeurs, l’institution des Conseils universitaires et celle du Conseil de l’enseignement supérieur. Les développements que j’ai donnés à propos de chaque article me paraissent suffisants.
Je ne défendrai pas non plus maintes mesures de détail contre lesquelles on pourrait élever des critiques fondées en apparence et peut-être en réalité. Je dirai seulement qu’elles ont été toutes l’objet de sérieuses réflexions, car je songe à ce projet de loi depuis que, à la Faculté des Sciences de Bordeaux, je me suis trouvé aux prises avec les vices profonds de l’organisation actuelle. J’irai plus loin, si l’on veut, et n’ayant nulle prétention à la découverte d’une panacée, j’abandonnerai sans regret- le résultat de longues méditations, ne lüi demandant que de faire naître dans l’esprit du lecteur des idées plus pratiques et mieux coordonnées.
Mais ce sur quoi il faut ne pas céder, et ne laisser au public, aux assemblées, au gouvernement, ni trêve ni repos, c’est sur la nécessité de la réforme immédiate, exécutée coûte que coûte,
sans souci de l’argent à dépenser ni des intérêts à froisser. Qu’on se pénètre bien de cette vérité : l’enseignement supérieur est la clef de voûte de l’édifice de l’instruction publique; sans lui, point d’enseignement secondaire sérieux, et si la classe aisée ne reçoit pas un enseignement secondaire qui la mette à la hauteur du rôle politique qu’elle doit jouer, l’enseignement primaire universalisé ne sera qu’un leurre et un danger de plus. C’est sur celui-ci que se portent en ce moment tous les efforts, parce que c’est là que l’évidence du mal général qui nous mine se traduit avec le plus de laideur. Il y a là comme la manifestation extérieure, palpable, de ce qu’on a justement appelé la lèpre de l’ignorance; mais qu’on y songe bien, la vraie lèpre n’est pas seulement sur la peau, elle est dans le sang, dans les organes nobles, comme on disait jadis, et c’est là qu’il faut en poursuivre la guérison. Je n’hésite pas à le dire : l’ignorance fondamentale de la bourgeoisie qui sort de nos collèges, toute pétrie d’impuissante présomption, est aussi redoutable pour les progrès de l’esprit public et l’avenir de notre pays que celle des malheureux enfants du peuple qui ne franchissent pas le seuil de l’École.
Ce serait une erreur désastreuse de croire qu’on aura tout fait en proclamant gratuite et obligatoire l’instruction primaire. Certes cela est néces-
saire, et il faut se hâter. Mais si, en élevant pour ainsi dire le niveau inférieur, le minimum des connaissances, on n’élève pas en même temps le niveau supérieur, si on ne généralise pas les notions d’ordre moyen, si on ne donne pas à l’esprit public une direction élevée, on peut s’attendre à créer un état de choses qui méritera d’être appelé l’égalité devant la misère intellectuelle.
On dit en tous lieux — et c’est une douloureuse vérité — que, en dehors des raisons de politique pure, la supériorité de l’instruction du peuple et des soldats allemands a été pour beaucoup dans leur succès. On a cité, non sans raison, ces corps d’armée entiers, où il ne se trouvait pas un seul soldat qui ne sût écrire, et l’on a mis en regard nos régiments bretons, où l’on rencontrait à peine vingt hommes connaissant leurs lettres. Mais dans les armées allemandes, la supériorité de l’instruction des simples officiers n’était pas moindre que celle des soldats, et nombre d’officiers généraux étaient de vrais savants, savants de science pure. Quoi d’étonnant — sans parler d’autres raisons qui, pour moi, découlent toujours de la même source — que nous ayons succombé?
Mais plus la leçon a été dure et coûteuse, plus nous devons nous efforcer d’en tirer parti. Universalisons l’enseignement primaire, cela est bien, mais pour notre sûreté politique intérieure, pour
la puissance extérieure de notre pays, refondons notre enseignement secondaire et agrandissons notre enseignement supérieur.
A ces conditions seulement, nous reprendrons notre rang à la tête des nations, car à l’instruction de l’Allemand nous unirons cette générosité qu’il ignore et qui est la vraie caractéristique de la civilisation.
Que si la France ne sait point, pour ce but suprême, s’imposer d’héroïques sacrifices, elle méritera que l’on dise d’elle, en modifiant tristement une parole historique : « Tu sais être « vaincue, mais tu ne sais pas profiter de ta <c défaite. »