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pourrait se demander ici si les sciences morales et philosophiques ont à suivre la même marche que les sciences dites positives. 11 en est parmi elles, et la psychologie est de ce nombre, qui admettent sans contredit les mêmes principes. Mais il en esf d’autres, la métaphysique, par exemple, où, semble-t-il, ils ne conviendraient plus. Et tout d’abord les métaphysiciens diffèrent beaucoup des savants proprement dits. Ceux-ci ne proposent leur théorie qu’avec circonspection ; ils la donnent comme un premier jet susceptible d’être amélioré; et, si la forme du système, si l’édifice est vicieux, du moins le fond subsiste, les matériaux peuvent encore servir. Les systèmes des métaphysiciens s’annoncent toujours, au contraire, comme étant toute la vérité, et pourtant ne vivent qu’un jour ; et généralement de tous les fils dont ils se composent, il n’en reste pas qui puissent servir à tisser une toile nouvelle. Leur vanité les a fait comparer à des bulles de savon ou à des toiles d’araignée, et c’est la cause principale de la déconsidération où est tombée aujourd'hui la métaphysique. Il s’est même produit une école, l’école positive dont M. Comte est le fondateur, qui la regarde comme le rêve d’une intelligence sortant à peine de l’en-
tance : ce qu’elle poursuit ne serait qu’un fantôme créé par elle. Ce serait pourtant un des plus grands faits dont l’école positive aurait à rendre compte, que cette illusion qui dura quatre mille ans , et qui lit chercher à l’homme la solution d’une question qui n’était pas posée.
Mais ces attaques, auxquelles la métaphysique est en butte, ne prouvent qu’une chose : c’est que leurs auteurs ne se faisaient pas une juste idée de l’objet de la métaphysique.
On ne s’avise pas de nier l’astronomie, car on ne peut nier les corps célestes ni la possibilité d’expliquer leurs mouvements. On ne peut nier l'anthropologie, vu que l’homme existe, et que son existence est l’objet d’un problème , comme toute existence. Quel est donc l’objet, quel est le but de la métaphysique ?
La science a pour objet l’univers, mais l’univers en tant qu’intelligible. L’univers intelligible est l’expression révélée à la conscience d’un rapport entre le moi et le non-moi. C’est une série qui exprime une fonction inconnue. Y a-t-il possibilité de connaître les termes du rapport? Tel est le problème que se pose le métaphysicien. On peut, comme Kant, tout en reconnaissant qu’il y a un problème posé, prétendre qu’il est inso-
lubie. On déclare ainsi la métaphysique impuissante à atteindre son but. Quel est ce but ? C’est d'expliquer les choses (y compris l’homme et sa pensée) et leur intelligibilité par une hypothèse (1) suprême — panthéisme, pancosmisme , dualisme, identité, création — ; et le critérium du système serait son accord avec les faits observés, en supposant établie la légitimité absolue de ce critérium.
Quelque incomplètement qu’ait dû être exposée dans cet ouvrage tout spécial l’idée métaphysique qui lui sert de base , il est facile cependant de voir qu’ également éloignée des deux extrêmes, le réalisme et l’idéalisme , elle cherche à les concilier tous deux.
Les sensualistes prétendent, soit, avec Hume, que les principes de la raison sont des inductions tirées illégitimement de la matière empirique, et que les résultats de la science n’ont jamais qu’une autorité usurpée et une valeur provisoire; soit, avec Mill, que l’induction est un procédé souverain et incontestable qui, bien employé, donne aux observations empiriques un caractère évident.
( 1 ) Ce mot étant pris dans le sens étymologique , déjà signalé , de principe à la fois subjectif el objectif.
!>’un autre côté, les Cartésiens pensent que l’intelligence humaine contient à l’état d’enveloppement les principes absolus que le contact du monde vient développer. Ainsi le gland contient en germe le chêne que la terre, la chaleur et l’humidité en feront éclore. L'intelligence développée est, de cette façon, en harmonie avec les phénomènes. Mais l’action de ceux-ci est en réalité complètement inexplicable, au point que Leibnitz finit par la supprimer, côtoyant à la fois l’idéalisme subjectif et le panthéisme.
Quoi que l'on fasse , le mysticisme est au bout de cette doctrine, comme le scepticisme est au bout de l’autre.
Enfin Kant crut avoir trouvé la solution définitive du problème dans une conciliation dont la vraie portée ne lui échappa point, et qui était au fond une” réforme de la science. Il prétend en eftet que l’intelligence, armée de toutes pièces, impose son empreinte au monde extérieur en tant que perçu par les sens, de manière que les découvertes de l’expérience ne sont que des reflets des lois immuables de notre esprit. Kant conservait donc les deux termes du problème ; il admettait même leur rapport; mais ce rapport, d’après lui, reste inconnu à la conscience. Il re-
connaissait par là ne pouvoir déterminer la part de ce noumène mystérieux dans la formation de nos connaissances; il s'interdisait même d’en parler, et, par suite, ouvrait de nouveau la porte aux solutions exclusives qui, tout en restant sur le terrain du criticisme, ont détruit le problème en le simplifiant.
Schelling et, après lui, Hegel ont placé la vérité dans le rapport lui-même, ou dans la loi du rapport. Leurs systèmes célèbres, qui ne comptent plus aujourd’hui que de rares adhérents , ont pourtant mis en lumière une grande vérité, c’est que l’idéal est la seule réalité ; en d’aulres termes, que tout ce qui est réel est rationnel, que tout ce qui est rationnel est réel. Malheureusement on poussa ce principe jusqu’à l’abus ; et il en résulta un échafaudage dont les matériaux n’étaient, en grande partie, que des acquisitions de l’expérience, et que l’on donnait cependant comme construit à priori. Aussi croula-t-il aussitôt. Devait-on en revenir à l’empirisme pur et simple , comme on l’a fait en Allemagne, et, prenant à contre-pied la doctrine du maître, s’écrier que le fait brutal contient toute idéalité? Faut-il prendre en mépris la métaphysique et prononcer contre elle un verdict de stérilité et d’impuissance? C’est
l’effet naturel de toute réaction. Ne faut-il pas plutôt, sans pourtant tomber dans l’éclectisme, se rappeler que la vérité et l’erreur existent presque toujours en même temps dans les ouvrages des hommes, que chaque système a son côté vrai, et que la marque d’un bon esprit est de chercher à le dégager du faux qui l’entoure?
11 n’est pas étonnant d’ailleurs que, devant un problème aussi ardu que celui de la métaphysique, les plus belles intelligences viennent se briser. Si , tout en obéissant à leur nature raisonnable et libre qui réclame impérieusement une solution, elles ont échoué, loin de leur jeter le mépris et le ridicule, on doit les admirer de l’avoir tentée. Une défaite n’est pas toujours honteuse.
Quant à nous, nous ne nous sommes attaché qu’à un point secondaire , mais nous avons cherché à l’éclairer. Si nous avons réussi, peutêtre nous sera-t-il permis alors de faire à d’autres points isolés de la science l’application de la même méthode toute scientifique. Disons toutefois que nous voyons dans l’intelligence simplement une force synthétique qui tend vers l’unité, vers Yuniformation (si l’on peut risquer ce mot) des phénomènes. Elle éprouve un besoin
de transformer le monde varié des perceptions en un univers de conceptions ; les rapports accidentels, fortuits, en lois générales, vraies partout et toujours ; le post hoc en propter hoc ; la matière changeante on la substance invariable. D’un côté, dans le monde des perceptions, les jugements synthétiques sont le produit d’une induction plus ou moins hardie, plus ou moins contestable; l’attribut reste en dehors du sujet, ne fait, pour ainsi dire, que l’habiller. De l’autre, dans l’univers des conceptions, les jugements sont analytiques; l'attribut d’abord empirique, est transformé en caractère essentiel, et sert à définir le sujet.
Peut-être cette distinction si simple permettrait-elle de résoudre le problème des antinomies. Peut-être l’espace n’apparait-il comme divisible à l’infiniv, le temps comme n’ayant jamais commencé, les causes comme étant toujours des efl’ets de causes supérieures , que dans l’univers scientifique, dans cet univers où tout est défini, étiqueté, numéroté, casé; tandis que les données empiriques revêtiraient des caractères tout opposés, que le monde des perceptions présenterait purement le fait , toujours le fait, sans lien avec ce qui le précède et ce qui le suit , si ce n’est un lien tout fortuit de juxtaposition et de succession.
Mais ce n’esl pas le lieu de traiter cette question vitale de la métaphysique, question bien autrement ardue que celle des postulats, au point que les philosophies récentes font de cette antithèse la loi de l’intelligence, le signe d’un antagonisme irréconciliable entre l'entendement et la raison ( \ ) .
Après ces quelques mots , que nous n’avons écrits que pour tixer la véritable portée du second chapitre du premier livre , il ne nous reste plus qu’à chercher notre excuse dans la nature mixte du sujet, si nous avons quelquefois été trop métaphysicien pour les savants, trop mathématicien pour les philosophes.
De plus, comme il est difficile aujourd’hui de connaître tous les ouvrages qui ont paru sur une même question, nous réclamerons l’indulgence pour le cas où, à notre insu, nous aurions donné pour nôtre une idée déjà émise. C’est ainsi que nous avions terminé notre travail sur les postulats, sans nous douter que MM. Erb(1846) et Ueberweg (18bl) avaient écrit sur le même sujet, et nous avaient devancé dans quelquesunes de nos critiques, celle, entre autres, de la
1 1 ) Voir la Métaphysique et la Science, par Et. Vacherot, Paris 1858.
définition du plan. Nous oserons toutefois appeler l’attention sur l’ensemble de nos définitions, nouvelles, croyons-nous, pour la plupart, et précises, autant qu’il nous a été possible. Nous n’avons pas dissimulé nos prétentions. Nous avons visé à donner à ces définitions la rigueur scientifique, et en même temps nous avons voulu qu’elles répondissent à l’intuition que l’on a de la chose définie. C’est mettre en main à la critique une double mesure pour les apprécier.
Avant de terminer nous avons à dire quelques mots de la traduction qui se trouve à la fin de l’ouvrage. La dissertation de M. Ueberweg, d’abord imprimée dans les Archives pédagogiques, nous avait été communiquée par l’auteur lui-même, et nous y avions fait quelques remarques. Quand nous nous sommes décidé à faire imprimer notre ouvrage, nous avons obtenu de M. Ueberweg l’autorisation de traduire le sien, et il a bien voulu écrire une nouvelle introduction où il rencontre quelques-unes de nos objections. De même dans la critique que nous faisons de la théorie de cet auteur, nous réfutons quelquefois des arguments apportés par lui, mais qui ne l’étaient pas dans la dissertation