APPLICATIONS AUX ÉCOLES ÉLÉMENTAIRES
Il emploie les méthodes actives qui traitent l'enfant en collaborateur effectif et non en simple auditeur.
Il aiguise les fonctions intellectuelles de l'enfant, et, sans s'astreindre à lui faire apprendre divers apprentissages, il le rend apte à les aborder tous et à réussir dans tous. Car c'est là le propre d'une culture générale conduite avec intelligence que de rendre les écoliers aptes à toutes les cultures professionnelles. La première, nous l'avons dit, développe une aptitude générale à comprendre. La deuxième spécialise cette aptitude dans un sens particulier et pour un but déterminé. Qui ne voit que l'instituteur qui comprend ainsi son rôle travaille par cela même, en vue d'une culture professionnelle ? Sans compter que les programmes ont déjà prévu une place assez importante pour cette culture, sous le nom de travaux manuels (t. II, p. 204 et suiv.).
Qu'adviendrait-il de l'enseignement d'un maître si celuici — soit routine, soit paresse — se renfermait dans la pratique professionnelle, sans aucun souci de la culture générale ? L'expérience est là pour en témoigner. Séparée de la culture générale, la technique pédagogique devient étriquée, routinière, aveugle, mécanique, monotone et finalement sans aucun profit pour la culture ou la formation de l'élève. Comme le dit Diesterweg : « En cessant d'apprendre et de se cultiver soi-même, on devient incapable de cultiver les autres. »
Dans la dictée, ce sont les textes choisis au hasard, dictés comme par une serinette, épelés par les élèves automatiquement. Profit pour l'esprit, comme étude et compréhension de la langue, comme enrichissement du vocabulaire et des idées ? Nul.
En calcul, ce sont les données quelconques, des règles toutes faites, imposées et adoptées sans explication, de vraies ritournelles empiriques. Profit pour la culture de la logique instinctive et du raisonnement, pour la rectitude et le bon sens, pour l'habitude et l'amour de l'exactitude, de la clarté et de la vérité ? Nul.
En histoire, ce sont les généalogies fastidieuses, les chronologies mortelles, les plates séries de faits sans lien, sans expHcation. Profit pour la connaissance des besoins de l'homme, ses mœurs, ses habitudes, pour le respect
que nous devons au passé, l'amour du progrès et de la vérité ? Nul.
En géographie, c'est le triomphe des anciennes nomenclatures impitoyables. Profit pour la connaissance des conditions que la- nature impose à l'homme et de l'action de l'homme sur la nature, pour la connaissance des besoins économiques des nations et des services qu'elles peuvent se rendre ? Nul.
En instruction civique^ ce sont les énumérations des rouages de la machine politique et administrative, sans aucune explication sur leurs antécédents historiques et leur raison d'être.
En morale, ce sont les mosaïques de maximes sans aucun 'lien entre elles et avec un principe générateur.
Partout la routine aveugle et impitoyable, partout le savoir livresque stérile et fastidieux, partout des mots et pas d'idées, pas de choses.
Arrêtons ici cette revue, pourtant incomplète, des méfaits d'une culture professionnelle qui se serait séparée peu à peu d'une culture générale directrice et tutélaire. La démonstration paraîtra sans doute suffisante.
Il serait, par contre, facile de montrer qu'une technique pédagogique sans cesse entretenue par une culture générale, toujours présente, sans cesse enrichie, introduit partout, dans l'enseignement de ces matières, la variété, la nouveauté, la vie. Elle est éminemment utile et donne à l'élève le goût de l'observation et de la réflexion, l'habitude de rechercher en toutes choses les causes, le besoin des explications claires. Elle développe sa logique instinctive, donne à son esprit rectitude et bon sens et l'habitue à rattacher les détails à un ensemble, les conséquences à un principe.
En un mot, la culture professionnelle n'atteint son but spécial, à la fois pour le maître et pour l'élève, que soutenue, entretenue et dirigée par une culture générale. C'est à cela qu'il faut tendre si nous voulons que notre enseignement primaire réalise les conditions d'une « instruction nationale » au sens où l'entendait le grand penseur et le grand citoyen qui en a eu l'idée, il y a plus d'un siècle.
« Offrir à tous les individus de l'espèce humaine, dit Condorcet, les moyens de pourvoir à leurr, besoins, d'assurer
APPLICATIONS A L*ENSEIGNEMENT SECONDAIRE Ift
leur bien-être, de connaître et d'exercer leurs droits, d'entendre et de remplir leurs devoirs ; assurer à chacun d'eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales, auxquelles il a droit d'être appelé, de développer toute l'étendue des talents qu'il a reçus de la nature ; et par là établir, entre les citoyens, une égalité de fait, et rendre réelle l'égalité politique reconnue par la loi : tel doit être le premier but d'une instruction nationale. »
3° Les programmes de l'enseignement secondaire. — On a une tendance assez générale à distinguer l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire, en disant que le premier représente la culture professionnelle, et le second la culture générale (1). Rien n'est plus inexact. Le fond de l'enseignement primaire est cette culture générale qui développe dans l'enfant, avant les spécialisations futures, les pouvoirs généraux de l'esprit humain : attention, réflexion, amour et besoin de clarté et de vérité, etc. Ce qui est exact, c'est que l'enseignement primaire a un caractère plus pratique, plus utilitaire, que l'enseignement secondaire.
Ce dernier, toutefois, n'est pas resté sans subir l'influence nécessaire des changements ambiants. Notre époque semble devenir une époque de spécialisation à outrance. Sous la poussée de la concurrence sociale, aussi bien nationale qu'internationale, les considérations utihtaires ont pris le dessus. La culture générale de l'esprit est de plus en plus considérée comme un luxe ; la culture professionnelle apparaît de plus en plus comme une nécessité. (Voir ci-après p. 21.) C'est ainsi que l'évolution progressive des sciences et des arts a eu son contre-coup fatal sur nos conceptions pédagogiques et par suite dans nos programmes scolaires.
L'enseignement secondaire a subi le premier l'influence de cette évolution. Il a eu, lui aussi, sa querelle des anciens
(1) Cf. Manuel général (3 février et 17 mars 1906) : < Y a-t-il un esprit primaire? A propos de l'esprit primaire. » Cf. l'Echo de la Presse (15 avril 1906) : * Restons primaires », par G. Compayré.— Cf. Enseignement et Démocratie, Paris, Alcan, p. 184, 185, 187 et suiv., une conférence de M. Lanson sur les caractères de l'enseignement secondaire et sa comparaison avec l'enseignement primaire. Ne pas oublier que l'enseignement secondaire a évolué.
et dt^s modernes, il y a près de vingt ans, sous le nom de « la question du latin ». La création d'un enseignement spécial en 1865, puis d'un enseignement moderne (4 juin 1891), enfin, la récente disparition de toutes ces distinctions (31 mai 1902), avec la création dans les lycées et collèges d'un premier cycle achevé à quatorze ans et d'une section dite spéciale qui n'est autre que l'enseignement primaire supérieur, ont consommé l'évolution. L'enseignement secondaire qui semblait devoir être le refuge de la culture générale, n'a pu s'abstraire des préoccupations du milieu ambiant, et il a dû accueillir dans ses cadres et dans ses programmes une culture plus utilitaire, plus spéciale et plus immédiatement utilisable.
4° L'enseignement supérieur. — Les Facultés des lettres et des sciences, pour ne parler que de celles-là, sont à la fois des instituts d'éducation générale et d'éducation professionnelle.
Mais cette dernière consiste dans une spécialisation qui aboutit à inventer, à créer. Prenons deux exemples : l'histoire et la morale. Quel est le « secondaire » ou le « primaire » qui pourrait écrire des « manuels » d'histoire ou de morale, si des « spécialistes » n'avaient consacré leur existence à découvrir les textes et documents historiques originaux, à les transcrire, les classer, les publier et les commenter, si d'autres n'avaient pas sondé tous les coins les plus mystérieux du cœur humain, éclairé et contrôlé leurs propres analyses par la lecture et la méditation approfondies de tous les travaux philosophiques sortis du cerveau humain dans tous les pays et à toutes les époques ?
Ne pourrait-on pas comparer l'enseignement supérieur, avec ses persévérantes recherches, originales et désintéressées, à de vastes réservoirs où s'alimentent et l'enseignement secondaire, et l'enseignement primaire ? « Ceux-ci sont des canaux de distribution, ils ne sont pas la source qui produit. Mais plus on porte haut cette source, et plus les eaux ont de force pour s'étendre au loin et pénétrer profondément, » (A. FalHères.)
Que deviendraient l'éducation générale et l'éducation professionnelle, dans l'un et dans l'autre enseigne-