‹ Psychologie et education. --Chapitre 12 sur 81 · APPLICATIONS A LA VIE COURANTE · texte numérisé non relu

APPLICATIONS A LA VIE COURANTE

TT'^nt, si, d'aventure, ces vastes réservoirs venaient à se tarir (1) ?

5° La vie courante. — C'est une constatation du même genre que nous offre la vie courante. Considérons l'agriculteur, l'ouvrier, le patron, le médecin spécialiste. Nous constatons tous les jours que leur culture professionnelle ne vaut, en résultats pratiques et féconds, que par une culture générale qui sert à l'autre de guide, de fil conducteur.

Que de fois n'a-t-on pas remarqué que les pratiques agricoles en apparence les plus modestes, mais les plus utiles, les plus ingénieuses, étaient l'application d'une connaissance théorique, scientifique. Et plus on applique la science à l'agriculture, et plus le rendement de cette dernière augmente. Que serait donc une éducation professionnelle d'un agriculteur sans un rudiment d'éducation générale ? Elle serait une série de recettes empiriques et routinières, sans glande valeur ou résultats pratiques.

Tous les économistes, depuis Ad. Smith, n'ont-ils pas dénoncé les inconvénients, pour l'ouvrier, de la division du travail, tant au point de vue matériel qu'au point de vue moral ? Quel est le remède proposé, sinon, précisément, le retour aux tâches ou aux connaissances d'ensemble ?

On sait en effet qu'aujourd'hui, par suite de la division nécessaire du travail, l'ouvrier est condamné à une tâche spéciale et souvent à une partie de celte spécialité, au maniement d'un outil particulier dans cette spécialité. Il ne voit ni l'ensemble de la profession à laquelle il appartient, ni l'ensemble de l'usine dans laquelle il vit. Devant lui, toujours la même machine, toujours le même outil. C'est la routine monotone où sa- pensée risque de sombrer. Pour l'empêcher de sombrer, il faudrait, d'une façon quelconque (voir notamment les conférences de cours d'adultes et d'U. P.), le mettre en me ure d'apercevoir l'ensemble auquel il appartient, à quoi sert la tâche spéciale qu'il accomplit» ce qu'il reçoit du voisin, ce qu'il lui transmet. Son travail y

(1) Nous recommandons, une fois encore, aux élèves-matlres et ma!iresses de faire les lectures indiquées ci-après p. 34, 35 et relatives à l'esprit général, aux rapports réciproques et à l'évolution simultaaé* es trois ordres d'enseignement.

gagnera en sûreté et en précision, et vous aurez sauvé sa dignité d'homme en préservant sa pensée (1).

Le patron lui-même, qui voudrait aujourd'hui rester cantonné dans le cercle étroit de sa spécialité, ne le peut plus. Il est tributaire, qu'il le veuille ou non, des produits de la terre qui lui sont fournis par les échanges nationaux ou internationaux. Le taux des salaires, la valeur des produits manufacturés dépendent d'une foule de causes naturelles, économiques, politiques et sociales. Le patron est obligé d'en tenir compte. Il sort de sa spécialité, malgré lui. Sa culture professionnelle se complète nécessairement par une culture plus élargie.

Et que dire du médecin spécialiste qui oserait négliger les lois générales de la vie et appliquer un traitement local «ans tenir compte de l'état général de l'organisme ? Les mécomptes et les accidents les plus graves lui rappelleraj'^nt vite que ses connaisances spéciales ne peuvent être utiles qu'en fonction de connaissances plus générales.

RÉSUMÉ. — En conséquence, dans la vie courante, comme à l'école normale et à tous les degrés de l'enseignement (primaire, secondaire et supérieur), toute culture proîes-

(1) Dans son beau livre la Division du Travail social, M. E. Durkheim a étudié scientifiquement ce gros et difficile problème. Dans un discours prononcé le 3 décembre 1893, M. Léon Bourgeois l'a traité à la fois en orateur, en philosophe et en poète : « ... Entrez dans une usine dont vous ne connaissez pas particulièrement l'organisation : ne serez-vous pas effrayés de la toute-puissance matérielle et brutale, de cette sorte de chaos qui enveloppe chacun de ces ouvriers ?... Ils sont là comme perdus au milieu du réseau incessamment mobile des courroies de transmission, du bruit des machines, du fracas des sifflets, de tout un mouvement et un vacarme qui semblent écraser l'homme sous la toute-puissance des choses. Voilà le spectacle que tous les jours les ouvriers ont sous les yeux. L'ouvrier est là comme le marin perdu sur son bateau au milieu de l'Océan en fureur; celui-ci peut être sauvé, cependant, et que faut-il pour cela 7. . . Il faut qu'au-dessus du mouvement désordonné des flots qui l'entourent, il possède et connaisse cette petite chose qui s'appelle une boussole, et qui n'est rien moins que la pensée humaine impassible au milieu des déchaînements de la nature; c'est par elle qu'au-desssus de la crête des vagues qui menacent de l'ensevelir, il apercevra ce qui ne trompe point et pourra liresa route aux étoiles. lien est de même pour l'ouvrier : il faut au audessas de tous les moufements qui l'entourent, il aperçoive la loi {^^b^

ÉVOLUTION DE l'iDÉAL PÉDAGOGIQUE 19

BÎonnelle est tributaire d'une culture générale appropriée. Et c'est dans cette interdépendance étroite qu'il faut chercher une des principales conditions du progrés dans une nation.

VI. Orientation nouvelle du problème de l'éducation générale et de l'éducation professionnelle. Évoution de l'idéal pédagogique. — Le problème qui nous occupe s'est transformé récemment sous la pression des besoin? sociaux nouvellement éclos.

Il convient du reste de remarquer que chaque époque a eu son idéal pédagogique, et il est naturel qu'aux transformations prochaines de notre organisation sociale corresponde un idéal pédagogique lui-même transformé.

C'est ainsi qu'à une société monarchique convenait un idéal aristocratique : on l'a appelé « humaniste », d'un mot exact, qui précise bien le but entrevu et les moyens adoptés. Le but c'était le développement de tous les attributs de Vhomme : la raison, le goût des belles choses. Les moyens c'était l'étude des belles-lettres, les « humanités », en un mot la culture générale réservée à une élite restreinte, à la classe dite des « dirigeants». Il n'était pas question d'éduca-

rale de la production et de la distribution du travail dans son usine ; il faut qu'il comprenne pourquoi et comment se meut cet organisme qui le le domine et l'enveloppe, et que, dans sa petite sphère, dans chaque coin de l'usine où il a son outil particulier, il ait incessamment le sentiment de ce qu'il fait, de ce qu'il va produire dans l'ensemble, le sentiment de ce qu'il a reçu du voisin et ce qu'il va lui transmettre ; en un mot, la perception nette et constante du rôle qu'il joue, de la part qu'il prend à l'œuvre commune. Il faut que son esprit anime son travail, il faut qu'il soit l'ingénieur de sa propre tâche, qu'il applique et qu'il réalise dans sa spécialité le plan d'ensemble. Et pour lui se vérifiera le mot célèbre de Pascal : il sera bien « le roseau le plus faible de la « nature », mais il se sentira supérieur à elle parce qu'il sera « le roseau t pensant »... L'industrie ne progressera qu'autant que tous ceux qui y travaillent comprendront pourquoi ils exécutent le travail dont ils sont ghargés et comment ils peuvent le mieux faire... Celui-là ne travaillera féritablement bien, dans le sens élevé du mot, que s'il travaille intellifemment ; il ne travaillera avec ia supériorité nécessaire au bon travail, tu travail bien fait, que s'il a vu l'ensemble des règles qui dominent son liétier et sa profession, et que s'il a fait un peu — je risque le mot — Ipi philosophie de son métier. > (L'Education de la démocratie française, f. tSl, 252; voir 249.)

tion professionnelle. Cette dernière était réservée, sous le nom d'apprentissage, au peuple, privé systématiquement et par nécessité, de culture générale.

A la société républicaine, qui se réclame des principes de 89, devait convenir un idéal « civique ». C'est encore celui de notre époque. On a voulu former le « citoyen », le futur électeur. De là une culture générale distribuée à tous les enfants de la nation, sous le nom d'instruction gratuite, obligatoire et laïque. De là l'esprit critique et laïque, les méthodes positives et rationnelles, l'instruction civique fondée sur l'égalité des droits et la liberté, bref une éducation du suffrage universel. A côté de cette culture générale, l'éducation professionnelle prend place dans les programmes de l'enseignement primaire. Des écoles professionnelles spéciales sont ouvertes. Enfin un enseignement professionnel proprement dit est donné dans les écoles primaires supérieures, dans les sections dites « professionnelles ». Notre enseignement primaire forme ainsi à fa fois 1' « homme » et le « citoyen », et en même temps -prépare le « producteur ».

Toutefois d'aucuns pensent que le « producteur » est encore trop sacrifié à 1' « homme » et au « citoyen ». Ils réclament une extension encore plus grande de l'éducation professionnelle et, par suite, une réduction correspondante de l'éducation générale.

Ils se fondent sur les besoins latents, et de plus en plus sentis,'d'une réorganisation sociale déjà commencée.

Il est certain que nous sommes à la veille de grandes et profondes transformations. Il serait puéril de fermer les yeux à l'évidence. « La Révolution française a déchaîné dans l'homme toutes les audaces de la conscience et toutes les ambitions de la pensée. Cela n'a pas suffi. La Révolution de 1848 a doté l'homme du suffrage universel, elle a relevé le travailleur courbé sur sa tâche et elle a fait du plus humble l'égal politique du plus puissant. Cela n'a pas sufïî. La troisième République a appelé autour d'elle les enfants des paysans, les enfants des ouvriers, et dans ces cerveaux obscurs, dans ces consciences enténébrées, elle a versé peu à peu le germe révolutionnaire de l'instruction. » (Viviani, 8 novembre 1906.)

Le suffrage universel a introduit la masse des travailleurs

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