‹ Psychologie et education. --Chapitre 15 sur 81 · TROISIÈME ET QUATRIÈME LEÇONS · texte numérisé non relu

TROISIÈME ET QUATRIÈME LEÇONS

'La méthode : Méthodes de recherche et méthodes d'enseig:nement. Principales applications.

I. Définition. — Remarque préliminaire. — La méthode est comme la route (en grec hodos) suivie par l'esprit pour ^reciiercher et découvrir, démontrer et pnseigner la vérité.

La direction suivie par l'esprit se ramène à un certain îiombre de règles qui constituent, non un code infaillihle, mais un ensemble d'approximations tirées de l'observation exacte et attentive des faits et de la pratique même de la méthode.

La méthodologie pédagogique est loin d'être achevée, elle 39 hi,i avec la pédagogie elle-même. Elle se complète et 60 corrige à mesure que la pédagogie elle-même se corrige et se complète.

Ceci dit, pour dissiper une illusion naturelle mais dangereuse, car les élèves-maîtres et les élèves-maîtresses pourraient s'attendre à trouver dans cette leçon, comme dans ce livre (et les deux qui le précèdent) un formulaire exact et arrêté. Il faut qu'ils sachent que ce formulaire ne peut leur être donné ; le serait-il, ils seraient tenus de s'en défier.

Voici une jolie remarqué de Marion, qu'il importe de lire et de méditer, au début de cette leçon et de ce volume. On y puisera une leçon de modestie, et, par suite, un besoin salutaire d'observation directe et de perfectionnement incessant : « L'éducation, le plus vivant de tous les arts, prétend modeler ce qu'il y a de plus libre au monde, l'âme ; si elle a ses règles scientifiques, une de ces règles est qu'elle ne doit pas s'emprisonner dans des formules. Sa première condition est la souplesse, puisqu'elle doit se diversifier à l'infini selon les circonstances et les besoins, pareille à la thérapeutique, qui, pour être tenue à procéder toujours selon les lois générales de la physiologie, n'en doit pas moins faire varier ses ordon-nances dans tous les cas particuliers, d'après le tempérament, l'âge, le passé, le milieu de chaque malade. La porte sera donc toujours grande ouverte à l'initiative personnelle. Quand la pédagogie aurait emprunté et systématisé, pour s'en faire une base inébranlable, toutes les données positives de la physiologie, de la psychologie, de l'histoire, susceptibles d'application- générale dans l'éducation, d'immenses progrès lui resteront toujours à accomplir, ne fût-ce que dans la connaissance des natures individuelles et des phases successives du développement de l'enfant. » {Dict.de pédag., V^ partie, article : pédagogie.)

On ne trouvera donc ici — pas plus que dans les autres

leçons — ni receltes infaillibles (1) ni prescriptions catégoriques, mais seulement quelques conseils et des remarques précises sur les méthodes éprouvées par l'expérience. Il appartiendra au lecteur de les vivifier par ses méditations propres, de les contrôler par la pratique, de les perfectionner suivant son expérience et les besoins qu'elle lui aura révélés.

II. La méthode en général. Son utilité. — i°DanslaHe, • — Ici, toute méthode est l'ensemble des voies et moyens qu'on adopte, après réflexion, pour mener à bien une entreprise quelconque. Celui qui procède méthodiquement commence par fixer le but qu'il veut atteindre, et par cela même il risque moins de faire fausse route. Il se préoccupe aussi des moyens et choisit les meilleurs. Il évite les tâtonnements, les erreurs et arrive plus vite, plus sûrement au but. « Un boiteux qui suit le droit chemin devance le coureur qui s'égare hors de la route. » (Bacon.)

2° Dans les sciences. — L'histoire des découvertes scientifiques montre que c'est à la méthode, en grande partie, qu'elles sont dues. Car c'est par elle que l'esprit évite l'erreur, puisqu'elle l'habitue et l'oblige même à contrôler toutes ses démarches et les résultats obtenus. C'est par elle qu'il gagne du temps, puisque, mis dans le droit chemin, il va au but sans tâtonnements inutiles ou essais infructueux. Par elle, les savants ont atteint avec moins de peine, plus vite et plus sûrement, la vérité. Descartes avait une telle confiance dans les vertus de la méthode qu'il disait, non sans quelque exagération, que tous les esprits étaient égaux et qu'ils ne différaient que par la façon dont ils exerçaient leurs pouvoirs : « Il ne suffit pas, disait-il, d'avoir l'esprit bon, l'essentiel est de l'appliquer bien », c'est-à-dire d'avoir de la méthode.

(1) Cf. une intéressante étude de F. Pécaut : « De l'usage et de l'abus de la pédagogie », publiée dans la Revue pédagogique, 1882, p. 97, réimprimée dans V Education publique et la vie nationale^ Paris, Hachette, p. 52 à 68.

3° Dans la pédagogie. — L'œuvre de l'éducation est une des plus difficiles, c'est aussi celle qui exige le plus de méthode. Cela va de soi pour l'éducation intellectuelle : on s'applique, dans l'instruction, à procéder avec méthode; on décide quelles choses doivent être enseignées et dans quel ordre ; puis dans chaque matière on choisit l'ordre et la forme dans lesquels les choses doivent être présentées à l'enfant, comme on le montrera ci-après.

Mais la méthode est encore plus utile, et certainement plus rare, dans la formation des habitudes physiques et morales. Maîtres et parents manquent de méthode quand ils manquent de règles fixes, quand ils tâtonnent, hésitent, défendent aujourd'hui ce qu'ils permettaient hier et réciproquement. « Comment veut-on que l'enfant ne soit pas déconcerté par l'incohérence des ordres et des contre-ordres ? Comment acquerrait-il le sentiment de la règle, le goût de la discipline, l'esprit de suite dans ses propres desseins ? Loin de là, on peut être sûr qu'il reconnaîtra vite sous l'incohérence la faiblesse (dont elle est toujours le signe, même quand elle s'accompagne de violence), et qu'il saura en profiter pour secouer le joug : aussi peuton, le plus souvent, d'un enfant élevé sans méthode, dire qu'il n'est point élevé du tout. » (H. Marion, Dict. dé pédag.^ art. : méthode.) Autrement dit, la méthode seule pourra conduire l'enfant au sentiment de la règle, lui donner le goût de la discipline et l'esprit de suite dans ses propres desseins.

IIL La méthode cartésienne. — 1° Son importance. — Toutes les considérations relatives à la méthode ne peuvent que se réclamer des préceptes formulés par Descartes do.ns tin petit opuscule, depuis longtemps célèbre dans le monde de la philosophie et des lettres, intitulé : Discours de la Méthode (1637). Nous dirons p. 41, en quelques mots, leur influence sur l'esprit français, sur la science et même la pédagogie contemporaines. Enfin les instituteurs et les institutrices rencontreront dans leurs lectures de fréquentes allusions à la méthode cartésienne. Il importe donc de la leur faire connaître en citant ses quatre préceptes, et en indiquant leur sens et leur portée.

2° Les quatre préceptes (1). — « Le premier, dit Descartes-, était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle, c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.

« Le second, de diviser chacune des difficultés qu« j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.

« Le troisième de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu comme par degrés jusqu'à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.

« Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales (2), que je fusse assuré de ne rien omettre. » {Disc, de la Méth., II® partie.)

3^ Leur sens et leur portée. — Le premier précepte recommande le doute méthodique : avant d'affirmer ou de nier, il faut réfléchir, comparer, peser, critiquer; éviter les partis pris sît la précipitation. Il faut ne croire que quand on voit clair, il faut ne se rendre qu'à l'évidence, autremen t dit àla démonstration. Or, qui est juge de l'évidence? C'est la conscience et la raison de chacun de nous. Qui permet de « démontrer», c'est-à-dire de faire luire l'évidence ? C'est aicore la raison. Ce précepte, en apparence si modeste, si anodin et si banal même, si l'on ose dire, était, à son époque, d'une hardiesse vraiment révolutionnaire : il affranchissait la raison humaine du joug de l'autorité de& anciens en matière scientifique, et du joug de l'Eglise en matière religieuse et en matière de convictions personnelles. Il proclamait la nécessité du doute méthodique et de l'esprit critique et finalement la suprématie

(1) Les élèves-maîtres et les élèves-maîtresses ne doivent pas ignorer que l'opuscule de Descartes est le premier ouvrage de philosophie écrit en français. La phrase, claire et correcte, se ressent forcément d» ses origines latines et des habitudes de style de l'époque.

(2) Enumérations complètes des idées intermécQaires.

de la raison humaine sur tout autre moyen de recherche et de certitude (1).

Le second précepte n'est autre que l'analyse : elle consiste à décomposer un tout en ses parties, un corps en ses éléments, une phrase en propositions et en mots, une difficulté complexe en difficultés moins complexes, et ainsi de suite.

Le troisième précepte n'est autre que la synthèse : elle consiste à re-composer ou reconstituer le tout en partant de ses parties, le corps en groupant les éléments, la phrase complète en réunissant les mots et les propositions, enfin la difficulté complexe en partant des difficultés élémentaires.

Le quatrième précepte recommande de n'oublier aucun intermédiaire dans la double chaîne d'idées qui, sous le nom d'analyse, va du complexe au simple, et qui, sous le nom de synthèse, revient du simple au complexe.

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