‹ Psychologie et education. --Chapitre 17 sur 81 · APPLICATIONS A LAPÉDAGOGIE : INTUITION INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

APPLICATIONS A LAPÉDAGOGIE : INTUITION INTELLECTUELLE

KT DÉDUCTION. — Toutefois, la méthode déductive devait paraître surtout une méthode d'enseignement, d'abord

parce que enseigner c'est communiquer à d'autrofi la vérité déjà découverte et non la découvrir ; ensuite parce qu'il est plus commode, plus expéditif de formuler le principe et la loi et de les transmettre immédiatement, plutôt 'que de traverser, plus ou moins vite, les phases et les tâtonnements de la découverte ; enfin, parce que cette méthode, essentiellement dogmatique, convient admirablement à l'enseignement, qui est avant tout démonstration et exposition. L'histoire est là pour témoigner que cette méthode a été employée de préférence à la méthode inductive et qu'il a fallu de longs siècles pour nous arracher aux conséquences de son usage et surtout aux inconvénients de son abus : monotonie des leçons et distraction des enfants, passivité de l'élève, savoir livresque et mécanique, abus de l'abstrait.

Ces inconvénients sont évités si l'on associe la méthode déductive à la méthode inductive, et si l'on fait de la déductive un usage adapté à l'âge des enfants, à la nature des matières enseignées et aux nécessités de l'enseignement.

Supposons que l'enfant ait compris inductivement ce que c'est qu'une circonférence, un volcan ou un fiord ; que le spectacle de saint Louis sous le chêne de Vincennes ou celui de l'enfant qui aide la pauvre vieille lui soit devenu famiher ; rien ne vous empêchera de définir scientifiquement la circonférence et le volcan, de décrire l'organisation encore patriarcale de la justice sous Louis IX et de définir le respect dû aux vieillards. Vous le ferez, soit immédiatement après l'emploi de la méthode inductive, soit même un an après, par suite des nécessités des cours concentriques.

Vous ferez appel à la réflexion et au raisonnement. Vous ferez voir la vérité par une sorte d'intuition intellectuelle^ s'il nous est permis d'employer cette expression (1), pour l'opposer à l'intuition sensible.

Employée dans ce sens, l'intuition intellectuelle n'est pas autre chose que l'acte d' « intellection », autrement dit l'aole

(1) Réservée par les métaphysiciens pour désigner exclusivement le mode de connaissance d'un esprit pur, d'un entendement iviiini et parfait.

LA MÉTHODE 5t

de Tesprit qui «saisit » ou «comprend > le vrai, sans se servir des sens (1).

Démonstration. — La métliode déduclive est surtout une méthode de démonstration et d'exposition.

Nous avons dit ailleurs (t. I", p. 251) en quoi consiste la démonstration. Qu'il s'agisse de sciences abstraites ou de matières d'enseignement quelconques : physique, grammaire, morale, la démonstration part d'un principe et fait voir qu'il est vrai ; elle l'explique en le rattachant à d'autre» principes vrais ou bien en le vérifiant par l'expérience.

Reprenons l'exemple classique du principe d'Archimède. Le maître peut, avec les élèves du cours moyen et surtout du cours supérieur, utiliser la méthode déductive : il énonce immédiatement le principe : « Tout corps plongé dans un liquide, etc. » — Puis, s'emparant de la balance, des deux cylindres et du récipient plein d'eau ou d'un autre liquide, il procède à l'expérience, enchaînant les phases successives et arrivant, comme conclusion, à formuler une fois encore le principe. Pour achever la démonstration il déduira les conséquences du principe : plongés dans un bain, nous nous sentons les membres plus légers ; un poids soulevé dans un bac plein d'eau paraît moins lourd qu'à l'air libre; les planches flottent sur l'eau ; un morceau de fer coule au fond, tandis qu'un immense bateau, en fer, flotte et navigue, etc.

S'il s'agit de grammaire, on peut d'abord employer la méthode inductive : elle consiste à donner l'exemple avant la règle. C'est la meilleure méthode. Mais on peut aussi la compléter et la contrôler, pédagogiquement, par la méthode déductive : on donne la règle, et on fait trouver des exemples soit dans un texte, soit par imagination.

S'il s'agit de morale, et si l'on a affaire à des enfants, déjà un peu développés et sur la fin de leur scolarité, on peut formuler quelques principes, quelques définitions : con&cience morale, devoir, liberté, responsabilité. On en déduit quelques devoirs particuliers, quelques règles de conduite applicables à la vie de l'écoher, quelques maximes d'appré-

H) Noua reviendrons sur ce point dans la leçon suivante, spécialement consacrée à l'intuition.

52 ÎIDL CATION IPJTELLECTUELLE

cialion applicables à certains actes historiques, ot ainsi do suite.

Dans tous les exemples de ce genre, le maître place, de piano, l'enfant au niveau des idées abstraites et générales, sur le terrain des définitions et des principes. Puis, se conformant aux principes de la raison (identité, absence de contradiction, t. I",p. 284 etsuiv.), il tire de ces définitions et de ces principes une série d'affirmations et de jugements qui tantôt les justifient ou les expliquent, tantôt permettent de découvrir d'autres affirmations et jugements déclarés vrais par suite de leurs rapports logiques avec les premiers.

Exposition et interrogation. — La méthode déductive et démonstrative est donc destinée à enseigner à d'autres les vérités déjà découvertes, plutôt qu'à les découvrir. Elle affecte la forme d'une exposition.

La leçon ainsi présentée diffère beaucoup d'une leçon présentée inductivement. Le maître «expose »; autrement dit, il « professe », il parle seul le plus souvent, et l'élève écoute. Le maître pose ses principes, tire ses conséquences. Ici plus de lenteurs et de tâtonnements. Le maître va droit au but.

Il en résulte un peu de raideur du côté de la leçon, un peu de passivité et quelquefois de distraction du côté de l'élève.

Les meilleurs moyens d'atténuer ces inconvénients sont les suivants : 1° ne pas employer cette méthode avec tous les enseignements ; choisir ceux à qui elle convient ; ou, dans tous les cas, l'employer après la méthode inductive ; 2° expliquer avec soin les principes, les idées intermédiaires et leurs rapports ; 3° enfin, par-dessus tout et en même temps, interroger les élèves, les faire participer à la marche du raisonnement.

Par l'interrogation, la méthode d'enseignement, employée et suivie sur le mode déductif et d'exposition, empruntera à la méthode inductive sa vivacité, son intérêt, son profit. Une exposition sans interrogation serait une leçon de Faculté «'adressant à un auditoire d'hommes faits. Ce serait, dans une école élémentaire, un non-sens, une absurdité. Est-il bien sûr que ces absurdités ne se présentent plus dans la pratique courante ?

La méthode socratique elle-même trouve ici son emploi, surtout s'il s'agit des notions mathématiques et des notions morales, les unes abstraites, les autres concrètes. Une série de questions bien posées, au cours d'une démons tratio\i ou d'une exposition, font jailUr la vérité latente, mais non encore aperçue. Ici encore l'enfant peut faire des découvertes. Le maître doit l'exciter à les faire. Il rendra l'enfant attentif, ingénieux et habile à trouver l'explication, fier de ses petites découvertes et d'autant plus entraîné à réfléchir, à raisonner correctement.

VIII. Union des deux sortes de méthodes. — Avantages et inconvénients respectifs. — En expliquant U mécanisme et l'emploi des deux sortes de méthodes, l'uni» dite de recherche, l'autre d'enseignement, nous avons éié amenés à faire les deux constatations suivantes : 1° la méthode inductive est aussi une .méthode d'enseignement ; comme la méthode déductive est aussi une méthode de découverte ; 2° de même que dans les sciences l'induction et la déduction sont étroitement unies, de même dans la pratique pédagogique, il arrive journellement que les deux méthodes, inductive et déductive, se pénètrent mutuellement, souvent dans la même leçon, parfois dans la même interrogation. Ce qui revient à dire que la méthode pédagogique est à la fois une méthode de recherche et une méthode d'enseignement, une méthode inductive et une méthode déductive.

Si Ton compare, avec Bacon, cette double méthode à une échelle double, on dira que par l'induction on fait monter l'élève, par la déduction il descend. Lui apprendre la pratique du raisonnement c'est donc lui apprendre à monter et à descendre les échelons, sans en manquer aucun, sinon c'est la chute ou l'erreur. Mais il est indispensable qu'il sache tout aussi bien monter que descendre.

L'union des deux méthodes permet d'utiliser les avantages des deux et de neutraUser, par leur aide, leurs inconvénients respectifs.

L'avantage essentiel de la méthode inductive c'est d'être adaptée à la nature de l'enfant qui ne peut connaître tout d'abord qu'à l'aide des sensations ou intuitions sensibles.

Elle est donc facile, agréable, fructueuse. Mais elle a l'inconvénient d'être un. peu longue, lente et hésitante ; de présenter à l'enfant des morceaux détachés sans lien apparent. Employée seule elle le tiendrait trop longtemps dans le concret et le sensible.

Au contraire, nous l'avons déjà remarqué, la méthodi déductive est brève, rapide ; elle présente à l'enfant les idée» et les faits enchaînés dans un ordre rigoureux. Mais elle a l'inconvénient d'être trop rapide ; l'enfant ne saisit pas tout ; il s'habitue à recevoir passivement des idées incomprises et à répéter des formules toutes faites; quelques-uns sont inattentifs; presque tous restent indifférents ou distraits. Employée d'une façon abusive, elle déshabituerait l'enfant du concret et du sensible.

Le vrai moyen de tenir une classe en haleine est donc d'employer simultanément les deux méthodes et de faire ,on emploi continu de l'interrogation et de la causerie (1), de partir du concret et du sensible pour s'élever à l'abstrait, au rationnel, mais de redescendre à chaque instant au concret et au sensible. Ainsi le veut la nature même de l'esprit humain (2).

IX. L'analyse et la synthèse dans les deux sortes de méthodes. — Nous nous sommes contentés de détlnir plus haut l'analyse et la synthèse, d'après les règles de Descartes.^ C'est à dessein que nous nous sommes appliqué à ne pas introduire ces mots dans l'exposé des deux sortes de méthodes.

Ce n'est pas ici le lieu de dire toutes les confusions auxquelles ces mots ont donné lieu, ni tous les abus qui en ont été faits.

Il suffira d'indiquer d'abord que le sens essentiel et fondamental de ces deux mots est bien celui que leur a donné Descartes : l'analyse est une méthode qui décompose le

(1) Sur V interrogation, voir plus bas, 7« leçon. Sur la causerie, lire jne jolie page dans Boirac et Magendie, p. 310.

(2) Nous recommandons de lire et de méditer les instructions offi- «ielles qui accompagnent les programmes, Education intellectuelle^ 2° méthode. — Voir une excellente étude de H. Marion, « la Méthode active s>, Revue pédagogique, 15 janvier 1888, p. 12 et suiv., — etThomas, DisserîatifiTK pédagogique, p. 258, 259.

complexe en ses éléments simples, le complexe pouvant être une phrase, un texte, une idée, un phénomène, un être, etc. La synthèse est une méthode qui réunit les éléments simples de façon à re-composer le complexe.

jCes définitions dérivent rigoureusement du sens étymologique des deux mots : analyse vient du grec ana, lueïnl dé-lier, dé-composer ; synthèse vient de sun, tiihenaïy placer avec, ensemble, re-composer.

D'après ces définitions, on peut voir indifféremment un^ analyse et une synthèse dans la méthode^ inductive comme dans la méthode déductive (t. P'", p. 249). C'est dire que les deux grands procédés de la méthode cartésienne se trouvent dans les deux méthodes de recherche et d'enseignement. Autant vaut donc renoncer à deux vocables inutiles, au moins en ce qui concerne la méthodologie pédagogique.

X. Conclusion et conseils pratiques. — De tout ce qui précède on peut tirer quelques conseils donnés sous cette forme familière, chère à Montaigne : « Je veux, disait-il, que le maître écoute son disciple parler à son tour. Il est bon qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son train et juger jusqu'à quel point il doit se ravaler pour s'accommoder à sa force. »

Dans ces simples mots, nous trouvons les principes de la méthode active, attrayante et progressive, qui est le fond même de notre méthode nationale. Le point de départ, c'est le précepte cartésien : n'affirmer ou ne croire que lorsqu'on y voit clair. L'idéal, c'est, pour le maître et l'élève comme pour le savant, « une entière liberté d'esprit assise sur le doute méthodique » (Cl. Bernard). Il faut affranchir l'esprit, l'exercer à y voir clair, l'habituer aux choses et aux idées plutôt qu'aux mots, lui donner des forces par l'exercice. Et nous dirons à notre tour à l'instituteur : débrouille ces petits esprits qui ne demandent qu'à marcher ; fais-les intervenir constamment ; qu'ils trouvent du plaisir dans l'effort et dans la joie de la découverte ; inspire-toi des préceptes cartésiens et conduis progressivement ton élève du connu à l'inconnu, présente-lui les choses dans l'ordre où elles s'enchaînent et s'éclairent le mieux les unes les autres ; ne le paie jamais de mots et évite qu'il s'en paie lui-même ;

assure-toi sans cesse qu'il te comprend et qu'il se comprend ; enfin, suis pas à pas ses petits progrès et augmente progressivement la dose des efforts et des difficultés. Fais-en un esprit capable de penser par lui-même et de se perfectionner sans cesse et de lui-même.

Résumé.

I. — La méthode est comme la route suivie par l'esprit pour rechercher et découvrir, démontrer et enseigner la vérité. Cette direction se ramène à un certain nombre de règles qui sont» non un code infaillible, mais un ensemble d'approximations tirées de l'observation réfléchie des faits et constamment révisables et perfectibles.

II. — La méthode est utile partout : dans la vie, dans les sciences, dans la pédagogie.

III. — Descartes a dégagé, de toutes les méthodes usitées jusqu'à lui, la méthode en général, qui se ramène à quatre règles immortelles. Il les a formulées dans le fameux Discours de la méthode (1637). La première recommande le doute méthodique et l'esprit critique. Elle écarte toute autorité extérieure à la raison et n'admet que l'autorité de l'évidence, de la démonstration, c'est-à-dire celle de la raison elle-même. C'était affranchir l'esprit humain et proclamer la suprématie de la raison. La deuxième c'est l'analyse. La troisième, la synthèse. La quatrième recommande les énumérations complètes.

IV. — Cette méthode a donné à l'esprit français sa caractéristique nationale ; à la science son affranchissement ; à la pédagogie contemporaine son caractère rationaliste et laïque.

V. — En pédagogie, comme en tout ordre de recherche, la méthode prend la direction de la recherche ou de la découverte, puis celle de l'exposition ou de l'enseignement. La méthode naturelle à l'esprit humain est celle de la découverte, car il part nécessairement de la sensation ou intuition sensible.

VI. — La méthode de irecherche la plus naturelle, la plus spontanée et la plus facile est la méthode inductive. La première méthode à employer avec l'enfant est donc l'intuition sensible ou observation par les sens ; de là on passe à l'enseignement inductif ou expérimental. Le maître fait intervenir l'enfant fréquemment, il lui donne l'illusion de la découverte, par une forme spéciale de l'interrogation appelée méthode socra-

SUJETS A TRAITER î»7

tique. Il est des classes et des matières auxquelles cette méthode convient plus qu'à d'autres.

VII. — Par les méthodes d'enseignement on donne à l'enfant, du premier coup, la vérité abstraite et générale, en un mot les principes. On les lui expose, on les explique ; on les fait comprendre, on les justifie, on les démontre. L'exposition prend la forme déductive. C'est celle qui a été employée de très bonne heure, car elle convient admirablement à l'enseignement. Elle comprend une série d'actes d'intellection que l'on a appelés intuitions intellectuelles. La méthode déductive est surtout une méthode de démonstration et d'exposition. L'interrogation et la méthode socratique trouvent ici encore leur emploi.

VIII. — Les deux sortes de méthodes, découverte et enseignement, ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients respectifs. La pédagogie contemporaine utilise leurs avantages et neutralise, par leur aide, leurs inconvénients respectifs.

IX. — L'analyse et la synthèse se trouvent dans les différentes méthodes étudiées ci-dessus. Il faut donner à ces mots leur sens étymologique (dé-composition ; re-composition), mais il est préférable de renoncer à leur emploi, pour éviter les confusions auxquelles ils ont donné lieu.

X. — Les conseils qui se dégagent de cette leçon reviennent^ en somme, à recommander la méthode active.

Sujets à traiter.

Mémoires et Conférences.

Page 1