‹ Psychologie et education. --Chapitre 31 sur 81 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

De l*usage du livre de classe à Técole primaire. Comment les élèves doivent s'en servir.

I. Paradoxe de Rousseau : Pas de livres. — « Sans étudier dans les livres; l'espèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive : tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend le frappe, et il s'en souvient; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes ; et tout ce qui l'environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter... J'ôte les instruments de leur (des enfants) plus grande misère, savoir les livres. La lecture est le fléau de l'enfance, et presque la seule occupation qu'on sait lui donner. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce que c'est qu'un livre. Mais il faut bien au moins, dira-t-on, qu'il sache lire. J'en conviens : il faut qu'il sache lire quand la lecture lui est utile ; jusqu'alors elle n'est bonne qu'à l'ennuyer. » {Emile, liv. II.)

II. Discussion. — Vrai sens et portée du paradoxe. — Par ces mots, Rousseau proscrit radicalement le livre, comme instrument d'instruction, avant l'âge de douze ans. A sa place il met l'observation directe des choses et l'enseignement oral.

Il réagit contre l'enseignement livresque qui résumait à lui seul tout l'enseignement à son époque. Il réagit surtout contre la coutume singulière de son époque qui — faute d'ouvrages spéciaux pour l'enfance — lui donnait La Fontaine, quelques recueils d'histoires pieuses et souvent Plutarque !

Mais faut-il croire avec Rousseau que l'enseignement doive être, avant douze ans, exclusivement oral et fondé sur l'interrogation, sans aucun secours emprunté au livre ? Nous ne le p.ensons pas.

11 suffira à notre dessein de montrer les avantages et aussi les lacunes de l'enseignement oral et de l'interrogation, même pour les enfants âgés de moins de douze ans, et par suite l'utilité du livre de classe.

DE l'usage du livre DE CLASSE A l'ÉCOLE PIUMaIKE 109

Avantages de l'interrogation et de l'enseignement ORAL. — Jusqu'à six et sept ans la méthode orale doit être la seule forme de l'enseignement. Jusqu'à ce moment et plus tard, jusqu'à la fin de la scolarité, c'est l'enseignement le plus vif, le plus vivant, celui qui mord le plus sur l'attention et entre le plus dans la mémoire.

Leurs lacunes. — Malheureusement la méthode orale et interrogative est longue et lente. Faute de points fixes, elle donne à l'enfant l'impression du décousu. Elle est vive sur le moment, mais elle laisse peu de traces. Bien souvent on peut vérifier l'exactitude du proverbe trivial : « Ce qui entre par une oreille, sort par l'autre. »

Pratiquée seule, dit M. Boutroux, elle ne suffirait pas à donner à l'esprit des notions précises et exactes, à lui faire voir nettement, dans un tout, l'enchaînement et la proportion des parties. De plus, bien qu'elle excite l'esprit, elle n'en est pas moins un stimulant extérieur, et le maître doit tendre à rendre ce stimulant inutile. Et il est certain que trop interroger c'est habituer l'esprit de l'élève à avoir besoin d'une secousse pour se mettre en branle. (Art. cit, dans la leçon précédente.)

Ajoutons enfin que la méthode interrogative est très bonne pour les enfants qui appartiennent au type auditif. Elle est radicalement insuffisante pour ceux qui appartiennent au type moteur et au type visuel. Et ce dernier type est le plus répandu.

Comment combler ces lacunes, parer à ces insuffisances ? Précisément par le livre.

III. Avantages du livre de classe. — Auteurs et éditeurs se sont mis en frais aujourd'hui. Il existe toute une Httérature de livres classiques à l'usage des enfants qui aurait suffi, à elle seule, à convertir Rousseau à l'emploi du livre de classe. Les avantages en sont considérables et pour le maître et pour l'élève.

Pour le maître. — Sans le fivre, le maître parle constamment. Il se fatigue et s'épuise, car il a trente heures de classe par semaine, ne l'oublions pas, sans compter .les cours

d'adultes! De plus, la discipline souffre dans une classe où les divisions sont nombreuses et d'inégale force, et où l'enseignement est oral.

Enfin, ils sont rares les maîtres qui connaissent à fond le sujet qu'ils ont à exposer ou sur lequel ils doivent interroger^ qui n'oublient rien, qui trouvent toujours la formule exacte et précise.

Or, le livre sera un auxiliaire précieux pour les soutenir, les aider, les guider. Le livre supplée aux lacunes de l'exposition et l'empêche de s'égarer. Il vient au secours de la mémoire et de l'imagination.

A un point de vue plus modeste, mais non moins utile, deslîvres différents mis entre les mains des différentes sections, permettent au maître d'alterner ses leçons, de maintenir facilement l'ordre et la discipline, enfin d'éviter une fatigue phjrsique excessive.

Pour l'élève. — L'élève qui suit la leçon sur le livre ou qui l'y retrouvera, une fois la leçon faite, trouve l'exposé court et rapide. L'ordre lui paraît plus rigoureux. Les impressions orales, renforcées par les impressions visuelles, disparaissent moins vite. Il retient mieux la leçon. Seul, il les relit et il entend encore la parole de son maître. Il saisit mieux les idées directrices et aperçoit le rapport des détails à l'ensemble. Enfin il semble moins passif, soit quand il écoute la leçon, soit quand il la relit. Son esprit se met en mouvement sous l'action de la curiosité et de l'attention qui représentent un effort personnel.

Le livre est utile à l'élève à partir de six ou sept ans. Et, quoi qu'en dise Rousseau, ce n'est pas l'instrument de sa plus grande misère. Il y trouvera un amusement, un appui et le sentiment de la sécurité.

IV. Manière de s'en servir. — Abus. — Deux abus sont à éviter, d'abord l'usage prématuré, ensuite l'usap» exclusif.

Contre l'usage prématuré, c'est-à-dire avant six ans, on ne saurait trop s'élever. Elles deviennent de plus en plusrares les maîtresses d'écoles maternelles et de classes enfantines qui mettent un livre de classe entre les mains des tout

i»E l'US.GE du livre de LLAiSE A l'ÉCOLE PRIMAIRE lll

petits. Dans ces classes, l'enseignement doit être intuitif, oral, interrogatif.

Contre l'usage exclusif, il suffira de faire reniarquer que l'enseignement donné par le livre manque de vie et d'entrain. De plus, le livre est concis : il y manque la multitude d'explications et de développements nécessaires pour que les connaissances puissent être assimilées par des intelligences inégalement développées.

C'est la parole du maître qui suppléera à la vie et à l'entrain qui manquent au livre ; c'est elle qui expliquera et développera les passages trop concis et les mettra au point, de telle sorte que tous les élèves pourront suivre et comprendre.

Un dernier abus doit être signalé : on sait que dans bon nombre de départements, surtout les départements agricoles, la fréquentation scolaire est inégalement répartie sur les dix mois de l'année scolaire. En réalité, l'école n'est fréquentée, par une certaine catégorie d'élèves, que de novembre à mai, savoir cinq mois environ. Or, qu'arrive-t-il dans une école où le maître suit exclusivement, pas à pas, un livre pour chaque matière d'enseignement : morale, instruction civique, histoire, géographie, leçons de choses ?... etc. Les élèves irréguliers ignoreront toujours les leçons faites en octobre, et de mai à juillet. Pour cette raison toute spéciale, et qui durera tant que nous n'aurons pas trouvé le moyen d'assurer une fréquentation scolaire rigoureuse, — il importe que le maître prenne certaines libertés avec les leçons d'un livre ; en saute quelques-unes et les remplace par des résumés écrits au tableau et transcrits sur les cahiers; s'appesantisse sur les plus importantes, néglige les accessoires, en un mot fasse œuvre de commentateur personnel et original.

^ VÉRITABLE USAGE. — L'élèvc pcut se scrvir du livre de classe de deux manières, qui correspondent elles-mêmes à deux procédés du maître.

D'une part le maître peut exposer oralement la leçon qui se trouve dans le livre. Ni lui ni l'élève n'ont le livre ouvert sous les yeux . Mais le maître suit de près la leçon du livre. Il donne les explications nécessaires, fournit les exemples utiles, interroge à tour de rôle les élèves pour s'assurer qu'il

a été compris et suivi. C'est renseignement oral et interrogotif avec tous ses avantages de vivacité, de mordant et d'élan. Mais c'est aussi l'enseignement par le livre avec tous ses avantages de précision, de durée et de sécurité. Car la leçon une fois achevée, l'élève la retrouve sur le livre : plus rien ne l'arrête désormais, il connaît lo sens des mots, la signification de l'ensemble et de ses parties, le rapj ort des parties à l'ensemble, il peut réfléchir à son aise, faire œuvre de digestion et d'assimilation personnelles, en un mot œuvre profitable. Méthode pratique et féconde.

D'autre part, certains maîtres préfèrent avoir le livre ouvert sous les yeux et sous les yeux des élèves. Ils font lire la leçon phrase par phrase et l'expliquent ainsi morceau par morceau. Ils font reprendre par les élèves au fur et à mesure et le livre fermé. Ils donnent les explications nécessaires, comme plus haut.

La première méthode convient aux maîtres qui ont la mémoire sûre et la parole facile. La deuxième à ceux qui se défient de l'une et de l'autre. Les deux conviennent aux élèves et sont susceptibles de leur procurer l'occasion d'une attention soutenue et d'un effort d'intelligence salutaire. Peut-être la seconde méthode conviendrait-elle mieux au cours élémentaire, et la première au cours moyen et surtout supérieur. "

La leçon faite et apprise, comment en rendre compte ? La réponse à cette question se déduit facilement de tout ce que nous avons dit ci-dessus et dans la leçon précédente. Il est certain qu'on évitera la récitation littérale, qui est le pire des procédés, et l'on adoptera le récit libre et intelligent. On n'exigera la mémoire littérale que pour les principes ov les définitions.

V. Pourquoi faut-il savoir se servir du livre ? — Dans une préface de M. Tannery est développée une idée intéressante qui trouve ici sa place naturelle. Après avoir montré que l'usage du livre est utile et indispensable, même dans l'enseignement de la géométrie, il déclare qu'il faut apprendre aux élèves à se servir du livre, seuls, livrés à eux-mêmes. Pourquoi ? Précisément parce qu'ils n'auront pas toujours leurs maîtres à leurs côtés pour les aider et

DE l'usage du livre DE CLASSE A l'ÉCOLE PRIMAIRE î 13

leur expliquer toutes les difficultés. Il faut qu'ils apprennent à apprendre dans un livre, « le livre muet, » que leur attention, leur méditation personnelle animera et fera parler «Apprenez-leur, déclare M. Tannery, à se servir du .livre, et hâtez-vous, le temps <^ua vous avez à donner à vos élèves est compté ; bientôt, elle va leur manquer, cette merveilleuse suggestion de la parole du maître, de cette parole qui pénètre les durs cerveaux, qui les fait vibrer... J'ai rencontré, plus d'une fois, des jeunes gens à qui cette suggestion avait été fatale, qui, habitués à un enseignement oral trop parfait, en avaient gardé une sorte de paresse intellectuelle, à qui l'incitation de la parole du maître manquait, comme celle de l'alcool au buveur, et qui ne trouvaient plus aucun goût à la science des livres. » [Revue pédag., 15 mars 1895, p. 236.)

Combien cette remarque est encore plus vraie de la morale, de l'histoire, de la littérature ! Et combien la pratique recommandée est utile pour donner aux enfants le goût de la lecture personnelle, le besoin d'avoir des « amis » à lire, à consulter! Ce sera, pour plus tard, le plus sûr moyen d'en faire des assidus des cours d'adultes et de la bibliothèque, et de les gagner, quelque modeste que soit leur condition, à la vie de l'esprit et à ses nobles exigences.

Mais, à un point de vue plus strictement scolaire, est-ce encore suffisant pour arracher l'élève à la passivité et lui donner l'habitude de la réflexion personnelle et de l'invention ? C'est ce que nous examinerons dans la leçon suivante.

Résumé.

I, II. — Rousseau n'admet que l'enseignement oral jusqu'à douze ans. Cette méthode présente de grands avantages jusqu'à s-ix et sept ans. Mais elle ne tarde pas à être longue, lente, imprécise et décousue. C'est le livre qui palliera ces inconvénients.

Page 1