‹ Psychologie et education. --Chapitre 40 sur 81 · ART · texte numérisé non relu

ART

Faut-il, avec Ravaisson, conseiller le dessin des lignes, courbes et sinueuses, telles qu'on les observe chez les plantes et dans la figure humaine ? Ou bien faut-il, avec Guillaume, recommander avant tout l'étude des lignes géométriques ? Il serait sans intérêt de rouvrir ici ce débat qui eut son heure de célébrité, il y a vingt ans environ (Cf. Dict. de pédag. yles deux articles dessin). Il n'est pas entièrement tranché à l'heure actuelle, puisque les cahiers de dessin en usage dans nos écoles s'inspirent tantôt de l'une, tantôt de l'autre méthode.

Pour nous, nous conseillerions^ plutôt la méthode suivie dans les écoles nationales d'arts décoratifs (Paris, Limoges, Aubusson). C'est la méthode de Guillaume qui fournit le fond, la charpente. On y reconnaît la nécessité primordiale du dessin géométrique, mais l'étude .les hgnes géométriques

13'3 l'éducation morale

conduit à l'étude des formes vivantes qui sont les plus voisines des lignes géométriques. Comme le disait Violletle-Duc, « la géométrie est dans tout, on la rencontre partout, elle est la grande maîtresse de la nature ». Mais elle ne se présente nulle part dans toute sa rigueur. Après la ligne droite et la ligne courbe, on prend la feuille de la plante, puis la plante elle-même, dont on rend les sinuosités et les détails ; puis de là, insensiblement, on passe à l'insecte, à l'animal, à l'homme. — C'est, en gros, la méthode suivie dans nos écoles normales.

C'est une des meilleures pour concilier l'éducation de l'œil et celle du goût, celle de la logique et celle du sentiment (1).

La littérature. — Lecture, composition française, poésie. — Il est admis que nous ne devons faire lire à nos élèves que des pages à la forme pure, à l'inspiration élevée. Habituons-les, une fois l'explication littérale et grammaticale achevée, à découvrir, dans une page, l'ordre, la mesure, la proportion, la grâce, en un mot la beauté littéraire. (Cf. 1. 1", p. 303 ; cf. ibid., p. 196-199.)

L'exercice de la composition française judicieusement conduit est également une école de goût. Elle habitue l'enfant à choisir ses idées, à les disposer en ordre, à les exprimer avec précision, en évitant l'obscurité, la trivialité, les vulgarités.

Mais c'est surtout la poésie qui constitue l'exercice de prédilection de la culture esthétique à l'école primaire.

Il importe de lire dans le Dictionnaire de pédagogie la délicate et pénétrante étude de F. Pécaut à l'article : POÉSIE (2). Nous lui empruntons quelques idées éminemment suggestives. « Qui se flatterait, dit-il, de définir la poésie ? Celui-là seul le pourrait qui définirait le secret de l'homme, de sa nature, de sa destinée, de ses rapports avec tous les êtres et avec leur principe commun. Car elle est, au fond, l'homme même, l'homme véritable, dans son élan le

(1) Cf. M. Braunschvig, l'Art et l'Enfant, liv. III, ch. I*', V Enseignement du dessin. Voir ibid., p. 259, note 1, une bibliographie complète de la question.

(2) Reproduit dans VEducation publique et la çie nationale, Paris, Hachette, p. 93-106.

RÔLE DU BEAU DAxNS L'ÉDUCATION 137

plus naïf vers les choses et dans son repliement le plus spontané sur lui-même. Le poète ne prête d'autre vie aux choses que sa propre vie, c'est l'image de lui-même, mais une image animée, vivante, qu'il projette, qu'il cherche en tout ; la poésie est essentiellement un acte de foi à l'esprit, à l'esprit présent en toutes choses, à l'harmonie de la nature et de l'homme, et à l'harmonie de l'un et de l'autre avec le principe universel de la vie. »

La poésie, avec les idées élevées et les sentiments délicats qu'elle exprime, peut combler, dans les consciences, les vides opérés par l'affaiblissement ou la disparition des croyances religieuses. Elle hérite de la puissance morale et éducative qui fut autrefois celle des religions.

« Grâce à la langue magique dont elle dispose, elle est la grande évocatrice qui arrache l'enfant du peuple à l'état d'inconscience somnolente, le révèle à lui-même en lui faisant entendre, dans un langage idéalisé — c'est-à-dire plein au plus haut degré de réalité morale, de sentiments humains, — ces chants d'amour, de joie ou de tristesse, de regrets ou d'espérance, de doute ou de foi, de pitié ou d'indignation, qui résonnaient confusément en lui. Elle l'enlève, le ravit à son égoïsme grossier, âpre, positif, calculateur; elle l'aide à naître à l'Aiima^iYé, elle le fait véritablement être; si, du moins, c'est Ure que d'avoir une âme, une âme consciente d'ellemême ; et si c'est avoir une âme que d'avoir des sentiments humains, de vivre avec soi, en soi, et de vivre aussi dans les autres, de se transporter par la sympathie dans leurs destinées, d'élargir son moi jusqu'à y faire tenir la famille, la patrie, l'humanité... »

F. Pécaut remarque aussi — et avec quelle justesse d'observation — que ce qui sauve aujourd'hui (et peut-être toujours) du néant spirituel un très grand nombre de personnes, ce qui les empêche d'être tout frivolité, tout égoïsme, toute décoration mondaine, toute apparence ou tout savoir extérieur, ce qui les rend intéressantes, c'est, à défaut de principes, de desseins réfléchis et utiles, de nobles sentiments passés en habitude, c'est peut-être quelques belles strophes de poésie qui de temps à autre chantent en eux. (Cf. notre tome II, p. 60.)

La poésie convient admirablement à l'enfant qui est, à sa façon, un véritable poète. Le rythme et les rimes bercent

138 ' l'éducation morale

Tenfant et satisfont son goût inné de l'harmonie. Tous les maîtres ont d'ailleurs remarqué qu'il retient plus facilement les vers que la prose. Elle lui plaît par ses symboles et ses images, qui parlent à son cœur et à son imagination, et l'on sait que l'enfant reste longtemps un être de sentiment et d'imagination. Comme on l'a dit, la poésie est pour lui « un jeu d'ordre supérieur qui doucement le fait réfléchir et rêver ».

Par la variété des sujets, la souplesse des formes et la richesse de ses moyens, la poésie s'adapte à tous les âges, s'adresse à tous les sentiments, éveille les émotions les plus saines et les plus moralisatrices, et fait aimer tout ce qui est grand, noble, élevé. « Par son rythme qui fascine, par la richesse de ses images, l'élévation ordinaire de ses pensées, l'idéal qui se reflète en elle, la poésie tour à tour berce l'âme et l'éveille, l'excite et la modère, donne un corps à ses rêveries et dissipe les idées qui l'obsèdent, soutenant et affinant sans cesse le sentiment du beau qui accompagne presque toujours le sentiment du bien. » (P.-F. Thomas, la Suggestion, p. 130.)

Le même auteur nous recommande de ne pas « avilir » la poésie, de ne pas en faire une matière à récitations monotones, peut-être une matière à pensums ; ce serait alors, dit-il, « un crime de lèse-beauté ». « Qu'elle apparaisse le plus souvent comme une récompense, un délassement après le travail; faisons-la même un peu désirer, afin de la faire mieux aimer. »

La poésie qui convient à l'école primaire doit faire pénétrer l'enfant dans le temple du beau et du bien. Elle doit être simple, largement humaine ; virile et non efféminée, encore moins niaise pu doucereuse ; raison et non caprice ; elle doit pousser à l'action et non au sommeil ; sa langue doit être bonne et forte. Bref, elle doit apporter à nos enfants « la santé au lieu des rêves morbides ». (F. Pécaut) (1).

La musique. — On connaît la puissance mystérieuse, irrésistible, qu'elle exerce sur les foules. Tyrtée, en chantant

(1) Cf. M. Braunschvig, loc. cit , liv. III, ch. in, la Poésie. -* Cf. E. Dupuy, la Poésie et VEcole [Rev. pcdag., 15 juillet. 1906).

RÔLE DU BEAU DANS l'ÉDUCATION 139

ses vers, conduisait les Lacédémoniens à la victoire. C'est au chant de la Marseillaise que les volontaires de 92 ont fait reculer l'invasion.

. La seule forme possible et réalisable de la musique à l'école, Qst le chant. Le programme poétique et musical de Maurice Bouchor (t. II, p. 283) a puissamment contribué à rénover l'enseignement de la musique dans nos écoles normales et élémentaires. Les enfants apprennent les airs simples et naïfs qui reflètent l'âme de certaines régions de la France. Ils apprennent aussi les plus beaux chants patriotiques et ceux qui ont une signification morale et humaine. Ces modèles les détourneront des refrains de la rue, ineptes ou immoraux. Ils déposeront dans leurs consciences des germes de sentiments délicats, d'idées élevées et contribueront à épurer leur goût en le rendant difficile.

La poésie, aidée du chant, est un agent important de la culture morale et de la civilisation. Par elle, « nos petits enfants, se dégrossissant, se polissant, dépouilleront de jour en jour l'animal, le sauvage, pour devenir peu à peu des hommes, capables de concevoir l'idéal, la règle et de s'y conformer ». (F. Pécaut) (1).

Formation du goût. — Tous les procédés décrits cidessus ont un but élevé : rendre l'enfant sensible aux belles choses, le porter à les imiter dans ses pensées et ses actions ; en un mot : former son goût.

Il y a un goût de l'esprit, comme il y a dans le corps un sens physique du goût. Le sens physique nous fait trouver les saveurs agréables ou désagréables. Le goût de l'esprit nous avertit de la convenance ou de l'inconvenance des paroles et des actions, de la beauté ou de l'imperfection des objets.

L'homme de goût porte sur la valeur esthétique des choses un jugement immédiat. Sa sensibilité, guidée par un jugement sûr, l'avertit des beautés visibles ; il perçoit surtout celles qui échappent au commun des mortels. Par contre, il est choqué par des défauts qui laissent d'autres observateurs indifférents. Il lui arrive aussi de trouver

(1) Cf. M. Braunschvig, liv. III, ch. n, r Enseignement du chant.

140 l'éducation morale

mauvaises et laides des choses que le vulgaire trouve au contraire plaisantes et admirables. Il a des délicatesses de perception ignorées du vulgaire.

Le goût perçoit les nuances. Il exige leur accord, leur harmonie. Il est l'ennemi de tout excès : il est essentiellement ordre, mesure, harmonie, proportion, en im mot beauté.

Les procédés indiqués ci-dessus (ordre, observation et amour de la vie,vision attentive et commentaire des tableaux, dessins, littérature, poésie, chant) développent le goût en lui fournissant l'occasion de s'exercer et en utiUsant les perceptions qui relèvent de l'œil, de l'oreille, de l'esprit .

Page 1