VI. Pourquoi enseigner le beau et Part à l'école
La réponse à cette question se trouve dans tout ce qui précède (1). Le beau et l'art complètent la culture générale, telle que nous l'avons défmie dans la première leçon. Ils ont une influence moralisatrice indéniable : ils donnent à l'enfant le goût et peu à peu le besoin des choses délicates et élevées. Habitué à voir le beau, c'est-à-dire l'ordre, la mesure, la proportion, la grâce, la convenance, l'enfant ne saurait -se complaire dans la laideur morale qui est tout le contraire de ces choses. L'art et le beau l'élèvent au-dessus des plates vulgarités de la vie. Par là ils préparent l'enfant à la vie morale. Ils font plus encore : ils lui ouvrent la vie morale en l'attachant à ce qui n'est pas lui, en le faisant sortir du moi. L'accord des volontés, leur harmonie, dans l'étude et l'admiration de la beauté artistique, sont le prélude de la fraternité.
Le beau a son rôle dans l'éducation, il doit être utiUsé à l'école, parce que l'art est utile, nécessaire même, au peuple et à une démocratie.
Dans le tome I^r nous avons réfuté l'objection spécieuse d'après laquelle il serait imprudent d'initier le peuple au charme et aux délicatesses de l'art (p. 114-116 ; 198-199) Nous y renvoyons le lecteur.
« Remplacez, écrivait Condorcet, la sensation par l'idée, et vous aurez travaillé au bonheur des hommes. C'est parce qu ' l'ouvrier, l'artisan, ne sait pas se soustraire à l'empire
(1) Cf. aussi P.-F. Thomas, la Dissertation pédagogique^ p. 180-184.
ROLE DU BEAU DANS l'ÉDUCATION 141
des sensations, pour s'élever jusqu'aux idées, qu'il reste parfois si grossier, qu'il ne prend pas goût à la lecture des bons livres, qu'il reste insensible aux émotions si douces, si pures, si fécondes de l'art ! Elevez-le donc jusqu'à ce niveau, et vous aurez bien mérité de la démocratie. »
Nous ne saurions davantage admettre que l'avenir de notre démocratie soit nécessairement une recrudescence de l'industrialisme et de l'américanisme, de l'égoïsme et de l'utilitarisme. Dès 1825, Auguste Comte s'élevait avec force contre ces tendances, qui, cependant, étaient alors moins accusées qu'aujourd'hui : « Le point de vue matériel prend de jour en jour une prépondérance effrayante, et je prévois que le pouvoir spirituel (entendez : la science, la philosophie, l'art) aura bien de la peine à s'installer au milieu de gens qui ne conçoivent pas ce qui peut leur manquer quand ils voient la nation boire, manger, se loger et se vêtir mieux que jamais (1). » Une nation a d'autres besoins. C'est à la science, à la philosophie, à l'art, sous toutes ses formes, de les satisfaire.
« La lutte pour la vie est, selon Guyau, la loi des peuples; la force la plus puissante dans cette lutte est l'intelligence, et si la démocratie déprime l'intelligence, supprime le génie, elle ne saurait triompher dans l'avenir : les peuples qui triompheront seront ceux qui auront le génie pour eux, conséquemment l'art (2). » [Les Problèmes de V esthétique cori' temporaine^ p. 107 ; lire 106-114.)
Les Grecs ont été, à la fois, un peuple de marchands et de poètes. Ils ont excellé dans tous les arts pratiques non moins que dans le grand art.
Notre jeune et laborieuse démocratie doit, à cet égard, s'inspirer de leur exemple. Elle est et elle doit rester Athéûienne, et pour cela cultiver le beau, le faire aimer, le répandre, en commençant dès l'école.
(1) Cf. notre Essai historique et critique sur la Sociologie chez Aug, Comte, p. 56 et 57, et à I'index le mot Pouvoir spirituel
(2) Dans la première leçon, ci-dessus, p. 25 et suiv., nous avons montré /utilité, pour une démocratie, de sauvegarder la culture générale. Nous
^commandons avec insistance aux élèves -maîtres et maîtresses de grouper en un seul bloc, dans leur esprit, tous les endroits de ce livre où il est question des besoins supérieurs d'une démocratie vraiment digne fie ce nom.
La France se doit à elle-même de conserver sa réputation, de bon goût, le goût français. « Le goût d'un tel peuple ne se remarque pas seulement dans ses monuments et dans les chefs-d'œuvre de sa littérature. Il entre avec lui dans ses maisons ; il donne à ce qu'elles renferment d'utile une forme agréable et judicieuse et il les meuble de ces superfluités artistiques qui ne tirent point leur prix de la matière, mais de l'esprit ; il donne de la grâce aux femmes, de la politesse aux hommes, il répand dans toute la société la fine fleur des sentiments délicats et justes; et comine le goût est en somme l'intelligence retrouvant sa loi d'ordre et d'harmonie dans la sensation, on peut dire que le citoyen d'un tel pays a, partout autour de lui, de la raison faite beauté. » (G. Dûmesnil, Dict. de pédag., article, goût.)
Au risque de nous répéter, nous dirons que l'art est un éducateur merveilleux en ce qu'il aide à former de belles âmes. Le résultat des jouissances délicates qu'il procure est de « rendre les âmes plus pures, plus nobles, plus hautes, plus capables de discerner l'éclat du bien et du vrai, l'éclat de la nature et de la vie, et d'être attirées vers le bien et le vrai par cet éclat même, par ce pur rayonnement des choses et de l'âme qui n'est autre que le beau. » (Ch. Lévêque, DicU de pédag.y art. esthétique.) Si donc l'éducation est la chose essentielle dans une démocratie, nous dirons que l'art, éducateur merveilleux, est aussi chose essentielle dans une démocratie. L'éducation esthétique bien conduite peut conserver et répandre dans la nation le goût des choses délicates et élevées, les besoins supérieurs de l'esprit, conditions fondamentales du progrès intellectuel et moral sans lequel les progrès matériels exclusifs contribueraient à faire de notre société une société de producteurs grossiers, plongés dans la matière, l'égoïsme et la lutte, sourds aux sollicitations de l'idéal.
Résumé.
I. — Le rôle du beau dans l'éducation a été la préoccupation des meilleurs auteurs pédagogiques. Ce sujet est un des plus importants parmi ceux qui doivent retenir l'attention d'un éducateur.
II. — Dans la beauté physique on discerne des éléments sensibles (force, vie, grâce) et des éléments inteUigibles (unité.
variété, convenance), qui sont des aspects de Tidée de grandeur ou de puissance et de l'idée d'ordre. La beauté morale et intellectuelle a aussi pour trait essentiel la grandeur et l'ordre. Le laid se manifeste surtout par une prédominance du désordre sur l'ordre.
III. — Le beau a une influence sociale, il nous fait sortir du moi et sympathiser avec d'autres êtres. Il a une influence morale en nous élevant au-dessus de l'agréable, de l'utile et de l'égoïsme. L'éducation esthétique n'est pas toute l'éducation morale, elle en est la préparation et l'auxiliaire.
ÎV. — On peut utiliser le beau à l'école, car les enfants sont très lensibles à tout ce qui est beau.
V. — On l'utilisera de plusieurs manières : les jouets ; l'ordre et toutes ses manifestations ; amour et respect de la vie ; décoration des murs ; commentaire des tableaux et gravures ; dessin ; littérature : lecture, composition française, poésie surtout; musique ; formation du goût.
VI. — Il est bon d'enseigner le beau et l'art à l'école, afin de compléter la culture générale et de préparer à la culture morale, chose particulièrement utile dans une démocratie.
Sujets à traiter.
Mémoires.