‹ Psychologie et education. --Chapitre 43 sur 81 · ONZIÈME, DOUZIÈME ET TREIZIÈME LEÇONS · texte numérisé non relu

ONZIÈME, DOUZIÈME ET TREIZIÈME LEÇONS

L'éducation morale : En quoi elle consiste. Ressources qu'offre l'école pour cette éducation. Éveil et développement de la conscience chez l'enfant.

I. Éducation morale. En quoi elle consiste. — C'est surtout dans cette leçon et dans les suivantes qu'on pourra le mieux apprécier en quoi consiste l'application de la psychologie et de la morale à l'éducation.

La leçon précédente, qui traite de l'éducation esthétique, est comme une introduction à celle-ci. Car l'éducation esthétique, en donnant à l'enfant le goût du beau, en lui faisant rechercher les plaisirs nobles et délicats, les émotions communicatives et désintéressées, est une préparation à l'éducation morale.

Nous allons dire en quoi consiste cette dernière, et pour cela nous la décomposerons en ses éléments, qui sont : d'une part les habitudes physiques, intellectuelles et morales, d'autre part un certain nombre de notions morales proprement dites.

Nous plaçons les habitudes avant les notions morales, car toute culture morale comprend la formation des bonnes habitudes qui devancent le bon Touloir conscient et lui préparent la voie. (Voir t. II, 8«-9« leçons, § 12: Uohéissance est la moralité des petits enfants.) Pour former, dans l'enfant, « l'homme intérieur » et convertir l'animalité en

EN QUOI ELLE CONSISTE l45

humanité, il faut d'abord assouplir l'enfant au devoir, lui faire pratiquer le bien, avant qu'il sache clairement en quoi consistent et le devoir et le bien.

II. Les habitudes. — Habitudes physiques. — Nous renvoyons aux leçons (t. I", 26^ leçon ; t. ÎI, S», 9®, IS^, 163 leçons) où il a été parlé de leur importance au point de vue moral : le corps, avons-nous dit, ne doit être ni un maître, ni un esclave, mais un instrument assoupli, toujours prêt à seconder la volonté pour les actions utiles, généreuses, justes et bonnes. Une éducation morale qui négligerait le corps se priverait d'un auxiliaire indispensable et risquerait d'en faire un obstacle, sinon un ennemi. Car le corps négligé peut devenir ou exigeant et tyrannique, ou débilité et maladif, dans les deux cas la personne morale ne pourrait librement obéir aux injonctions du devoir.

Habitudes intellectuelles. — Il en a été question dans l'éducation de l'attention, du jugement, du raisonnement et de la raison (t. I", p. 150, 236, 276, 294; t. II, p. 243). Elles se ramènent toutes au précepte de Descartes : en toutes choses et en toutes circonstances il ne faut affirmer ou nier que quand on y voit clair. D'où l'habitude de tout peser, examiner, contrôler ; de ne croire que ce qui est clair et évident, d*où l'amour et la recherche de la vérité en toutes choses. De là vient la possibilité de comprendre les belles œuvres de l'esprit humain et la capacité de pouvoir sympathiser avec elles.

Qui ne voit combien ces habitudes forment les assises solides et inébranlables d'une éducation morale, car elles éclairent la volonté, l'aident à trancher les cas complexes ou douteux et l'empêchent de s'égarer. Il ne suffit pas d'être disposé à faire son devoir, il faut encore le connaître. Pour le connaître il faut être apte à réfléchir, à discerner, à n'être pas dupe des apparences.

Habitu es morales. — Sensibilité. — Nous avons dit qu'il fallait, non la sacrifier, mais la subordonner à la raison (t. I*', p. 291 ; ihid., lOs lie leçons) s'éloigner des plaisirs bas

146 l'éducation morale

et grossiers et « philosopher avec les passions » suivant le mot d'Aristote (1).

Volonté. — Il la faut courageuse, endurante, apte à commander au corps et à la sensibilité. Elle doit savoir ajourner les plaisirs, supporter la douleur, le danger, l'adversité, prendre les initiatives nécessaires et aller jusqu'au bout, avec persévérance (t. I", 27® leçon; t. II, 8®, 9® leçons).

Les habitudes de la sensibilité et de la volonté constituent ce qu'il y a de plus solide dans l'éducation morale. Elles sont cette éducation elle-même consolidée et mise en acte. Par elles, l'agent moral est apte à choisir le devoir et à s'y tenir coûte que coûte.

III. Les notions morales. — L'éducation morale n'est pas seulement un ensemble d'habitudes physiques, intellectuelles et morales, grâce auxquelles l'agent moral est capable d'obéir au devoir, de le connaître et de le réaliser, elle est aussi un ensemble de notions d'un ordre élevé qui façonnent l'individu, éclairent sa volonté, dirigent sa conduite.

C'est d'abord tout cet ensemble de jugements et de sentiments intimes qu'on appelle la conscience morale, lesquels consistent à attribuer une valeur aux actes, en les déclarant bons ou mauvais.

Dans ces appréciations délicates on trouve enveloppées les notions du bien ou du mal, de permis ou de défendu, de loué ou blâmé, récompensé ou puni. Ce qui implique liberté et responsabilité.

Ces différentes notions supposent à leur tour une notion cardinale, une règle à laquelle sont rapportées les autres notions, cette règle c'est l'obligation morale ou devoir, avec son corrélatif : le droit.

Le respect du droit s'appelle justice {in jure stare). Au sens étroit la justice consiste à ne pas violer les droits, à ne pas faire de mal. Au sens large elle conduit à considérer toutes les personnes comme respectables, égales. Un cœur généreux ne se contente pas de ne pas faire de mal, il veut encore

(1) Il sera \^.t. de relire, à ce propos, les dix leçons consacrées à l'éducatioa de la sensibilité dans le tome I".(ch. ii, 4"-ll« leçons), et Irj Jeçons 10» et 11« dans le tome II.

faire du bien, il aime son semblable, il lui porte aide et secours. De là les notions de charité, fraternité, philanthropie, solidarité. De là deux aspects dans le devoir : 1° respect du droit, ne pas faire de mal ; 2° amour du prochain ; faire du bien ; d'où l'altruisme substitué à l'égoïsme ; le désintéressement à l'intérêt.

Résumé. — Faire l'éducation d'un enfant, c'est former sa conscience ; c'est lui donner les claires notions de l'honnête et du vrai ; c'est les lui faire vouloir et aimer ; c'est le munir de sages préceptes et de sohdes habitudes.

L'éducation morale est donc celle qui, par un ensemble d'habitudes appropriées, forme la personne morale, Vélève au-dessus de Vanimalité jusqu^au niveau de la vie humaine et raisonnable^ et en fait le serviteur respectueux du droit et du devoir, un agent libre et responsable, capable de se conduire lui-même, juste, charitable, désintéressé.

Cette éducation s'achève par l'élévation habituelle des pensées, les délicatesses du cœur, un sentiment de fierté morale qui élève la personne au-dessus des mesquineries de la vie, enfin le sentiment de sa dignité. En toutes circonstances, la personne morale façonnée par cette éducation agit conformément au bien et au devoir ; elle a contracté l'habitude de leur obéir. Cette habitude s'appelle vertu. L'éducation morale s'achève dans la vertu, qu'on peut définir : la pratique constante et désintéressée du bien.

IV. Nécessité d'adapter l'éducation morale aux besoins de l'heure présente. — Personne aujourd'hui ne songerait à contester que l'éducation morale, comme en général toute éducation, est une préparation à la vie humaine en général, avec ses besoins permanents, et en même temps à la vie contemporaine, avec ses besoins plus récents et d'autant plus impérieux.

Sans initier l'enfant à tous les problèmes de la vie contemporaine, l'éducateur doit les connaître ; s'appliquer à dégager les inconvénients, les contradictions et les besoins de l'heure présente, afin d'orienter son action éducatrice dans le sens exigé par ces besoins et par le progrès.

148 l'éducation morale

L'ducation morale reposera toujours sur les principes^ généraux et pour ai si dire éternels qui ont été dits ci-dessus : ell ' consistera à former des consciences, à leur donner la claire notion de 1 honnête et du vrai, à les faire aimer et vouloir, à contracter de solides habitudes qui en facihtent la pratique, à apprendre de sages préceptes qui les expliquent Mais elle devra en même temps se référer à un milieu social déterminé, à la réalité contemporaine, telle qu'elle existe en France, à l'heure actuelle.

Voici, à titre d'indications susceptibles d'être complétées et améliorées, l'impression qui se dégage de la réalité contemporaine et qui mérite de retenir l'attention d'un éducateur soucieux de ses devoirs.

Le milieu contemporain. — Nous traversons une période de transition. L'équilibre moral est encore instable. Toutefois on constate une orientation très nette vers une organisation démocratique fondée sur la justice et conforme à l'égalité morale et civique des hommes.

Ce n'est pas ici le lieu de parler des obstacles d'ordre politique qui retarderont cette organisation. Nous ne parlerons que des obstacles d'ordre moral, les seuls avec lesquels un éducateur ait à compter, les seuls sur lesquels il puisse exercer une influence directe et légitime.

Ces obstacles sont d'abord une recrudescence de l'égoïsme et de l'individualisme, d'où est résulté un affaiblissement considérable de l'idée, d'autorité, battue en brèche partout: dans l'administration, la famille, l'atelier, la presse, et même à l'école (1).

Les associations corporatives se multiplient. Mais, encore mal assises et mal organisées, elles compromettent la liberté individuelle et obscurcissent la notion de l'intérêt public, notion essentielle dans toute organisation vraiment républicaine et démocratique.

Enfin, la liberté de la presse, ea l'absence de moeurs et d'un esprit public fortement organisés, est devenue désordonnée et, par moments, voisine de la licence. Elle devient

(1) Lire dans P.-F. Thomas, Morale et Education, un très intéressant chapitre sur l'individualisme, p. 127-150, où cette idée est développée avec clarté et justesse.

même parfois la liberté du mensonge et du chantage, Texploitation de la crédulité publique et un moyen d'assouvir des haines personnelles.

Est-ce à dire qu'il faille condamner l'organisation démocratique ? Non, certes. C'est parce qu'elle est morale, utile, et conforme au progrès, qu'il faut s'appliquer à en assurer le succès par le moyen de l'école et de l'éducation morale.

« La démocratie a mille défauts, écrit M. A. Darlu, elle nous fait courir mille dangers, elle souffre de mille misères, elle est envieuse, indisciplinée, égalitaire, disons, s'il le faut, individualiste... Pourtant nous lui avons donné notre cœur, et quoi qu'il arrive, nous ne le lui reprendrons pas, parce qu'elle a proclamé le droit égal de tous les hommes ; elle a interdit comme un crime de sacrifier une vie humaine à la gloire ou au bonheur de quelques-uns ; elle a fait descendre la fraternité chrétienne du ciel sur la terre... L'individualisme qui réclame la liberté pour tous les individus, n'enseigne pas l'égoïsme, mais la justice. » (Revue de Métaphysique et de Morale, 1898, p. 393. Lire tout l'article intitulé : de m. bru-

NETIÈRE ET DE l'iNDIVIDUALISME.)

NÉCESSITÉ d'une adaptation. — Pour suivre le progrès «t collaborer à son impulsion, il faut donc que l'éducation morale fasse contracter à nos écoliers des habitudes telles que les inconvénients signalés plus haut, et inhérents aux fluctuations inévitables d'une période de transition, aillent en s'atténuanttous les jours. L'école contribuera à les faire disparaître si elle verse régulièrement, dans les cadres de la démocratie en voie d'organisation, de jeunes esprits et de jeunes cœurs disciplinés à la fois d'après les principes universels de l'éducation morale et d'après ceux, moins universels, par lesquels l'éducation morale s'adapte aux contingences du milieu.

Le devoir avant Le droit. — La première des choses à faire, pour procéder à cette adaptation, sera de restreindre la part excessive faite à la notion de droit, pour lui opposer la limite nécessaire de la notion du devoir. Car c'est de la notion de droit poussée à l'excès que dérivent l'égoïsme, l'individualisme, le mépris de l'autorité et l'éclipsé de la notion du bien public.

150 l'éducation morale

Nous avons introduit la Déclaration des droits dans l'école, et ce fut un bien (1). Malheureusement, les principes qu'elle y renferme n'ont pas été commentés à nos écoliers avec les réserves qu'imposent l'esprit ciitique et le probabilisme historique. Nos ancêtres ont eu raison de placer le droit au-dessus du devoir et avant lui. Ils sortaient d'un régime d'oppression et d'injustice où ils n'avaient eu que des devoirs et des servitudes, et aucun droit, aucune liberté. En présence d'un pouvoir central qui avait été si longtemps oppressif, leur attitude ne pouvait être qu'agressive et défiante, comme elle l'est dans la Déclaration des droits. Cette attitude ne ' convient plus aujourd'hui : en présence d'un pouvoir légal, émanation régulière de la souveraineté nationale et qui ne peut plus être oppressif, nous devons respecter l'autorité légale, coopérer à son œuvre, nous incliner devant les supériorités bienfaisantes, intellectuelles et morales, faire crédit,. dans une large mesure, aux pouvoirs institués; en un mot, il faut être déférent, confiant, patient (2). Et par là, en restaurant la notion de devoir, vous opposerez une barrière à; l'égoïsme et à l'individualisme, vous donnerez une assise à l'autorité fondée sur la confiance des gouvernés à l'égard des gouvernants, et vous ferez entrevoir qu'au-dessus de rintérêt individuel il y a un intérêt public (3).

Gardez-vous bien de trop parler de leurs droits à vos petits bambins, ils ne sont et ne seront que trop portés à les connaître, à les revendiquer et à les exagérer. Petit bonhomme de treize ans, tu as à apprendre ton métier, à obéir à tes parents et à tes chefs, à trembler de ne pas être digne de l'honneur que tu auras bientôt de mettre un bulletin dans l'urne, à t'y préparer en toute conscience, à te garder de faire de ton vote un moyen de chantage et de calcul égoïste ; tu auras à faire modestement et sincèrement ton service mili*^

(1) Cf. notre opuscule la Déclaration des droits^ etc., 2« édition, Paris, Picard et Kaan, p. 37.

(2) Ibid., p. 43.

(3) Il y a, à cet égard, deux grands courants dans l'histoire des idées morales et politiques, l'un représenté par Condorcet et la Révolution

française, est le courant individualiste ; l'autre, représenté par Auguste- Comte, est le courant étatiste. G f. notre ouvrage Condorcet, etc., p. 747 767, 805-810.

taire, à travailler pour élever tes enfants et faire honneur à tes engagements, etc., etc.

Ce n'est là qu'un des moyens d'incruster dans l'esprit des enfants la notion du devoir, et cela à l'occasion de la Déclaration des droits. Nous verrons plus loin les nombreuses ressources qu'offre l'école pour éveiller cette idée et la développer. Nous avons tenu à montrer ici dans quel esprit il fallait commenter la Déclaration des droits pour opposer une digue aux débordements de l'idée de droit. Cette digue c'est la notion de devoir qui répond aux nécessités de l'éducation morale et aux besoins de l'heure présente.

Car c'est de la notion du devoir et de sa pratique effective que nous ferons sortir l'altruisme, la notion du bien publie et le respect des autorités bienfaisantes et légitimes. Tel doit être, à notre avis, le point de soudure de l'éducation morale avec les nécessités de la vie contemporaine, savoir : l'organisation patiente et réfléchie d'une démocratie.

Préparation à la vie associée. — Notre époque a un autre besoin, celui de l'association. Mais il faut que l'éducation morale prépare nos écoliers, les futurs associés, à entrer dans un groupement sans renoncer, pour cela, à leur liberté et à leur personnalité. Il faut aussi que l'éducation morale ait développé en eux le sentiment du bien public à un degré assez puissant pour que l'intérêt corporatif ne nuise pas à l'intérêt général et ne les détourne pas des obligations qu'exige impérieusement ce dernier (1). C'est la notion de solidarité et de mutualité bien comprise qui permettra de concilier la liberté des associés et les exigences du bien public, avec la discipline nécessaire des groupes et les intérêts corporatifs (2).

(1) Sur l'intérêt public, voir ci-dessous, p. 203-206, et 212. Sur les abus possibles, et quelquefois réels, de la vie associée, sur les dangers qu'elle peut, en certains cas, faire courir au bien public, nous recommandons de lire et de méditer ces lignes de Léon Bourgeois. « Personne n'imagine que dans notro Etat démocratique, dans notre société contemporaine, toute d'égalité et de liberté, une corporation puisse exister, qu'un groupe de citoyens puisse être, à un moment quelconque, en dehors des conditions générales du droit commun et de la subordination à la volonté nationale et à ses lois. » (Sénat, 11 mars 1892.)

(2) Cf. notre ouvrage sur Condorcet, etc., p. 765-767. Cf. C. Bougie, Solidarisme et libéralisme : L'évolution du solidarisme, p. 1-48.

152 l'éducation morale

Amour de la vérité. — Le besoin de vérité, de franchise et de loyauté est un besoin universel qui survit à toutes les époques, à toutes les contingences historiques. Il est à la base de la vie sociale. La vérité peut être considérée comme le lien social par excellence. Elle l'est dans un régime démocratique plus que dans tout autre, par suite de la liberté de la presse, de la parole et de la tribune, et de la diffusion universelle de l'instruction. L'éducation morale et les besoins de la vie contemporaine coïncident ici exactement. Apprendre aux enfants à aimer la vérité, à la rechercher, à la dire, à la pratiquer, et par contre à fuir et détester le mensonge sous toutes ses formes, tel sera l'office essentiel de l'éducation morale dans une libre démocratie. C'est par ce moyen que nous aurons des mœurs fortement organisées* et que la presse sera ce qu'elle doit être : un agent de moralité et de progrès, un censeur des mœurs publiques, au besoin un arbitre moral.

Individualisme et étatisme. — Mais comment, et à l'aide de quels principes, l'éducation morale pourra-t-elle concilier, dans les consciences et dans la vie, l'amour de la liberté et le respect de l'autorité ? Devra-t-elle choisir entre l'individualisme et l'étatisme, ou bien les concilier ?

C'est leur conciliation qui s'impose. L'individualisme « tend à affranchir l'individu de toute autorité extérieure. Et cette tendance est à bien des égards et dans une grande mesure bienfaisante. Ce qui fait, plus que toute autre chose, la force des sociétés, c'est la force morale des individus. Et ce qui fait la force des individus, ce qui est la moelle de leur être moral, c'est l'énergie intérieure de leur conscience. S'il y a dans un pays beaucoup d'hommes qui aient en eux-mêmes le principe de leur pensée et de leur action, qui aient une conscience et un caractère, ce pays, si étroites que soient ses frontières, sera grand. — Et d'autre part, la société est une organisation complexe, dans laquelle à chaque degré de la composition une action supérieure doit s'exercer sur des organes dispos et dociles. Et quand le sentiment commun s'affaiblit, quand le respect le cède à l'esprit d'indépendance, le corps social souffre. C'est dire qu'il y a des libertés nécessaires et des autorités légitimes, et un équilibre à trouver entre elles ». (A. Darln, loc. cit., p. 395.)

L'autorité, dans une société démocratique, est surtout une autorité morale, qui ne se sert de la force qu'à bon escient et pour la protection des droits, privés ou publics. Elle repose sur la confiance des gouvernés, sur leur adhésion, et en définitive sur la raison. « C'est par la raison seule, écrit Condorcet, qu'on gouverne les peuples vraiment libres, » Mais cela suppose une société où l'éducation morale a porté tous ses fruits, une société où existe un esprit public, actif, énergique, qui fait équilibre à la liberté de penser et réprime les écarts, les fantaisies des opinions individuelles ; une société où régnent des mœurs fortes et sévères qui limitent la liberté des relations privées ; « des habitudes enracinées de respect des 4ois et d'égard pour les droits du voisin, l'habitude du fair play en toutes choses, qui serviraient de règle au sentiment de l'individualité ; enfin des associations multipliées, professionnelles, patriotiques, charitables... pour relier les individus les uns aux autres par mille liens de sympathie et de collaboration, croisés en tous sens autour de leurs cœurs. Et encore ne faut-il pas oublier que si nombreux et si forts que soient ces liens, la' société a et aura toujours besoin d'être gouvernée, et d'avoir à sa tête des hommes de caractère qui maintiennent l'ordre public par l'application stricte et impartiale de toutes les lois, avec d'autant plus de soin que les libertés publiques sont plus grandes. » (Darlu, loc, cit., p. 396-397.) L'éducation morale doit donc façonner l'individu en fonction du milieu, développer sa liberté et sa personnalité tout en le préparant à obéir à l'autorité nécessaire et légitime (1).

RÉSUMÉ. — Nous avons dit en quoi consiste l'éducntioa morale. Nous avons dit les besoins de l'heure présente. C'est à l'instituteur qu'il appartient de faire coïncider les principes de l'une avec les besoins de l'autre. Ce sera travailler pour la formation des consciences et celle de citoyens et de producteurs utiles (2), et en même temps pour la philosophie, la morale et la démocratie.

(1) Nous retrouverons ce difficile problème, ci-dessous, p. 298 et suiv.i autorité des parents, personnalité des enfants.

(2) \'nir la préface des tomes T et TI.

154 l'éducation morale

Page 1