V. Insuffisance de renseignement proprement dit
— Il ne faudrait pas croire que l'enseignement de la morale • puisse suffire à cette œuvre si complexe et si délicate. Ce serait naïveté, de la part d'un maître, que de croire qu'il moralisera ses élèves, formera des consciences, dressera des volontés à la pratique du bien, par cela seul qu'il aura dicté et fait apprendre quelques préceptes moraux, en bonne et due forme. Autre chose est de savoir définir le bien, le devoir, la vertu, la responsabilité, l'amour de la vérité, autre chose est de les réaliser ou de s'y -conformer. (Voir t. P^ p. 314, 315.) Sans compter qu'un enseignement régulier, suivi, finit par devenir monotone et par lasser l'esprit des enfants. Comme on l'a remarqué avec esprit, « pour beaucoup d'entre eux, l'heure d.e la morale est l'heure du sermon, et, au sermon, parfois, même les plus dévots s'endorment ». (P.-F. Thomas.)
Ce n'est donc pas à l'enseignement de la morale proprement dit qu'il faut d'abord demander d'opérer l'éducation morale et son adaptation aux besoins du milieu. L'école offre d'autres ressources qu'il faut utiliser. L'enseignement, en bonne et due forme, ne viendra qu'après.
Les ressources offertes par l'école sont de deux sortes : les unes préparatoires ou indirectes, les autres directes et immédiatement moralisatrices.
VI. Ressources indirectes offertes par l'école pour réducation morale. — Nous voulons parler de l'éducation physique, intellectuelle et esthétique.
L'éducation physique, rationnellement conduite, donne au corps des habitudes d'activité disciplinée, d'initiative et de hardiesse, de courage et d'endurance qui sont comme les premières assises de la moralité. (Voir t. II, 8^. 9= ; 15<=- 17« leçons.) La maîtrise de soi, la modération dans les désirs dépendent aussi en grande partie de la discipline physique et sont des habitudes morales.
L'éducation intellectuelle fortifie l'attention, le jugement, le raisonnement et la raison. Elle rend l'enfant apte à réfléchir avant d'agir, à comparer les motifs de ses décisions, à n'être pas dupe des apparences et des sophismes, par-dessus tout elle lui inspire l'amour de la vérité et l'horreur
RESSOURCES OFFERTES PAR l'ÉCOLE 155
du mensonge. Elle est donc essentiellement" moralisatrice (1).
L'éducation esthétique fait pénétrer l'enfant dans le domaine des émotions communicatives et désintéressées. Déjà habitué à regarder hors de lui et de sa personnahté par la recherche du vrai dans le domaine scientifique, l'enfant sympathise avec ses camarades dans la contemplation et l'amour du beau. Il s'initie aux délicatesses de l'émotion esthétique. Il a déjà franchi le seuil de la moralité. (Voir cidessus 10« leçon.)
VII. Ressources directes : moyens et occasions de l'éducation morale à l'école. — 1° L'exemple. — Nous avons dit, dans une leçon spéciale sur l'imitation (t. II, p. 148-157), la force de l'exemple continu, répété. Vous voulez former des consciences, faire connaître, aimer et pratiquer le bien, le devoir, la vertu ? pratiquez-les vous-même et soyez vous-même une conscience. Votre exemple fera connaître à l'enfant le but, l'idéal à atteindre. Il lui prouvera que cet idéal est possible, puisqu'il a été réalisé. Il poussera l'enfant à l'imiter en vertu de cette loi psychologique bien connue que toute représentation vive d'une action est déjà un commencement d'action. (Voir t. P', p. 165, 187.) De là vient qu'il existe une contagion morale, et elle existe pour le bien comme pour le mal. On a même parlé de la sug estion par l'exemple. (Cf. Thomas, la Suggestion^ son rôle dans r éducation.)
On ne saurait trop insister sur ce point qui est capital, car un instituteur ou une institutrice pénétrés profondément de l'obligation où ils sont de prêcher d'exemple, non seulement travailleront effectivement à moraliser leurs élèves, mais ils se surveilleront et tendront à devenir eux-mêmes, dans les limites de l'imperfection humaine, des modèles.
a L'instituteur occupe, aux yeux des enfants, dans chaque village, une situation prépondérante : il est le centre de
(1) Lire sur ce sujet, dans P.-F. Thomas, Morale et Education, le chapitre i", la Science et la Morale, surtout p. 3-7. Consulter aussi un article de M. Liard, les Sciences dans l'enseignement secondaire {Revue pédagogique, 15 février 1904, p. 110-111). — Voir aussi dans le tome I", Valeur éducative de Vidée de loi, p. 273-275.
leurs pensées. Il représente pour eux la supériorité du savoir, et ses élèves modèlent, plus qu'ils ne le savent et plus que ne le croient les observateurs superficiels, leurs manières et leur conduite sur celles du maître. Celui-ci a sur eux plus de prestige que n'en ont les parents, parce que les enfants ne voient pas l'instituteur dans le laisser-aller quotidien de la famille; il en résulte pour lui une responsabilité d'une extrême gravité. Toutes ses paroles, tous ses actes ont de l'importance. » (J. Payot.) Il doit se montrer scrupuleux, juste et impartial ; bon, calme et bienveillant. Il veut la propreté et l'exactitude ; qu'il surveille lui-même sa tenue et son exactitude. Il critique l'égoïsme et le mensonge ; qu'il donne l'exemple du désintéressement et de la véracité. Que sa vie entière soit un commentaire continu de ses conseils et de ses préceptes. Il façonnera les élèves à son image.
2° L'ÉMOTION. — Il est une autre façon de prêcher ■d'exemple, c'est de faire vibrer le cœur des enfants. « L'émotion est essentiellement communicative, et le meilleur moyen de la donner aux autres est de l'éprouver soi-même. Que l'enfant la sente en nous, dans nos paroles, et il en sera pénétré à son tour ; si au contraire nous cachons sous de grands mots des sentiments que nous n'éprouvons pas, nous ne devons rien espérer d'un tel enseignement ; l'enfant pourra entendre les mots et les confier à sa mémoire, soyons sûrs qu'il n'en tirera aucun profit moral. La sincérité de la pensée et de l'accent, même lorsque Pexpression est médiocre, voilà ce qui touche l'enfant ; et son cœur une fois ému, sa raison sera facile à éclairer. » (H. Marion, Reç. pédag., juillet 1882, p. 12, V Enseignement moral. Tout l'article est à lire.)
Les leçons de morale, écrivait Jules Ferry, a veulent un autre ton, une autre allure que tout le reste de la classe, je ne sais quoi de plus personnel, de plus intime, de plus grave. Ce n'est pas le livre qui parle, ce n'est même plus le fonctionnaire ; c'est, pour ainsi dire, le père de famille, dans toute la sincérité de sa conviction et de son sentiment ». {Lettre aux instituteurs, 17 novembre 1883. Cf. aussi les Instructions officielles sur l'enseignement de la morale.)