RESSOURCIS OFFERTES PAR L ECOLE
3° Auxiliaires de l'exemple et de l'émotion. — La plupart des exercices scolaires peuvent, en dehors de l'enseignement moral direct, contribuer à l'éducation morale.
Lecture. — « Il y a dans toutes les littératures de purs chefs-d'œuvre dans lesquels une morale exquise ou sublime revêt une forme immortelle. Quel effet ne produirait pas la lecture de ces belles pages faite à haute voix, avec l'accent qui convient ? » (Marion, Zoc. ciï.,p. 13.) Toutefois, ces lectures ne doivent pas se faire à jet continu. Il est bon que les enfants les désirent et les attendent. Evitons-leur surtout la déplorable obligation de les apprendre par cœur et de les réciter jusqu'à satiété. Il faut y apporter de la discrétion et de la mesure. Appliquons-nous en même temps à donner aux enfants le goût de la lecture et des bons livres. La lecture ne servira pas seulement à enrichir et à orner leur esprit, mais encore à former leur cœur en développant à la fois l'amour du bien, du beau et du vrai. « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés — et du nôtre — qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées. » (Descartes.)
Poésie. — La poésie contribuera à exciter des émotions morales, belles et fortes. Nous renvoyons à ce qui a été dit à cet égard dans la 10^ leçon ci-dessus, p. 136-138.
Histoire (1). — On a dit de l'histoire qu'elle était une sorte de morale en action. Il s'agit de s'entendre. Bien des pages de l'histoire sont immorales. Elle enregistre les mauvaises actions comme les bonnes, et peut-être en plus grand nombre, elle est pleine d'iniquités de toutes sortes. Les enseignements moraux qu'elle p-eut donner ne sont pas tout faits, il faut savoir les mettre en saillie et les formuler : elle donne l'occasion d'apprécier la conduite des personnages dont elle
(1) lire la conférence de M. Gasquet sur l'Enseignement de l'histoire à l'école primaire, dans Pour les instituteurs, conférences d'Auteuil» 1906, Paris, Delagrave.
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raconte les faits et gestes. Excellente occasion pour exciter l'amour ou la haine, l'admiration, l'enthousiasme, les colères généreuses, les saines émulations.
Vie journalière. — Les menus incidents de la vie d'écolier, soit en classe soit dans la cour ou la rue, les événements du village pourront servir à émouvoir la sensibilité morale de l'enfant. Les causeries faites à leur occasion seront d'autant mieux écoutées qu'elles auront quelque chose de nouveau, de piquant et d'imprévu.
Historiettes, — H. Marion recommande à l'instituteur, avec raison, les récits imaginaires, à condition de les varier, de les improviser, au besoin, pour corriger tel ou tel défaut, pour faire naître tel ou tel bon sentiment. « Dans ce cas, dit Marion, il fera bien d'éviter un optimisme banal dans lequel on donne assez communément, et qui ne répond pas à la réalité. C'est une erreur de croire que tous les personnages d'un récit moral doivent être moralement irréprochables ; le mal peut se montrer utilement. N'a-t-on pas gagné quelque chose, si, par le récit d'une laide action, on a fait éprouver un sentiment d'horreur et d'indignation à tout son petit auditoire ? Les histoires qu'on écrit pour les enfants sont généralement trop fades ; tout y est composé, mesuré, et s'éloigne trop de la vérité ; il faudrait y mettre quelque chose de plus réel et de plus franc, j'oserais dire de plus viril. L'enseignement moral a tout à gagner à sortir du niais et du convenu. Par exemple, dans l'histoire proprement dite, je n'aurais garde de glisser légèrement sur les faits qui sont de nature à exciter des haines énergiques et une saine indignation chez les enfants. Présentés comme il faut à leur esprit, les grandes trahisons, les actes de fourberie et de lâcheté peuvent contribuer à leur progrès moral presque autant que les traits de dévouement et de loyauté chevaleresque. » (Loc. cit., p. 13.)
Lecture, poésie, histoire, vie journalière, historiettes, le tout réuni constitue comme l'expérience morale des autres mise sous les yeux de l'enfant, sans aucun appareil didac- . tique, par les seuls moyens de la causerie, avec tout le charme de l'imprévu et de l'émotion suscitée.
RESSOURCES OFFERTES PAR l'ÉCOLE
Le jugement et les problèmes moraux. — Ce qu'il importo d'exercer dans cette sorte d'expérience morale c'est, avec les sentiments moraux, le jugement moral. Il faut entendre par là cette rectitude et cette sûreté d'appréciation qui fait attribuer à nos actes et à ceux d'autrui leur vraie valeur.
On peut même tenter quelques essais de problèmes moraux. Nous écartons le mot de casuistique comme éveillant des souvenirs fâcheux. « En voici un spécimen : Une personne a reçu par mégarde une pièce de monnaie n'ayant plus cours. Passant devant un mendiant aveugle, elle dépose la pièce dans sa sébile. Apprécier. — C'est bien là un problème avec ses données, comportant une solution et une réponse qui est le jugement rendu par la conscience de l'élève... La réponse est orale. Car ce qui importe c'est que l'enfant, se repliant sur lui-même, se place face à face devant sa conscience, s'interroge, sans être préoccupé par l'idée qu'il aura tout à l'heure à enfermer sa pensée dans un devoir écrit, où il l'exprimerait en l'écourtant et souvent aussi en la -dénaturant... Les élèves sont invités à être droits, francs, à exprimer leur manière de voir sans réticence, avec la certitude que si leurs réponses laissent à désirer au point de vue moral, le maître cherchera a les éclairer, à rectifier leur jugement et leur sentiment sans qu'ils aient à craindre un reproche ou une humiliation. » [Flamand, Petits problèmes moraux. Rev. pédag., février 1904, p. 166 (1).] Cet essai a été couronné de succès. Les élèves qui ont collaboré à cette expérience s'y sont attachés parce que l'exercice était nouveau, facultatif, les élevait au-dessus du niveau de leurs pensées habituelles, et les rehaussait eux-mêmes à leurs propres yeux. On a même entendu, pendant les récréations, les « grands » discuter entre eux et chercher des textes de problèmes. Les familles s'y sont intéressées, et l'on cite des pères qui ont cherché avec leur fils ou leur fille des questions morales à résoudre. Essai intéressant, suggestif, qu'il y aurait intérêt à généraliser, car il est infiniment précieux pour exercer le jugement.
(1) Cf. Ibid., juillet 1904, un article de A. Binet, les Petits prob/èmes moiuax, à propos d'un article de M. Flamand.
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4° La pratique personnelle ; les habitudes. — Cest en forgeant qu'on devient forgeron, dit le vieux dicton ; c'est en faisant le bien qu'on apprend à le faire. Faisons de très bonne heure pratiquer à l'enfant ses petits devoirs d'écolier : propreté, exactitude, travail, politesse, obligeance ; faites peu à peu pratiquer ceux de justice : respect de la propriété, délicatesse et probité ; respect de la réputation, amour de la vérité, horreur du mensonge ; puis les devoirs de charité qui sont à sa portée : obtenez de lui de légers sacrifices, quelques petits acter de dévouement. En un mot, qu'on s'ingéniera le tirer de l'éta'-. passif et à lui faire prendregoût à l'activité morale.
Jules Ferry a développé cette idée dans sa belle lettre aux instituteurs du 17 novembre 1883 : « Il ne suffit pas que vos élèves aient compris et retenu vos leçons ; il faut surtout que leur caractère s'en ressente : ce n'est pas dans l'école, c'est surtout hors de l'école qu'on pourra juger ce qu'a valu votre enseignement. Au reste, voulez-vous en juger vous-même, dès à présent, et voir si votre enseignement est bien engagé dans cette voie, la seule bonne : examinez s'il a déjà conduit vos élèves à quelques réformes pratiques. Vous leur avez parlé, par exemple, du respect de la loi : si cette leçon ne les empêche pas, au sortir de la classe, de commettre une fraude, un acte, fût-il léger, de contrebande ou de braconnage, vous n'avez rien fait encore ; la leçon de morale n'a pas porté. Ou bien vous leur avez expliqué ce que c'est que la justice et que la vérité : en sont-ils assez profondément pénétrés pour aimer mieux avouer une faute que de la dissimuler par un mensonge, pour se refuser à une indélicatesse ou à un passe-droit en leur faveur ?
« Vous avez flétri l'égoïsme et fait l'éloge du dévouement : ont-ils, le moment d'après, abandonné un camarade en péril pour ne songer qu'à eux-mêmes ? Votre leçon est à recommencer. Et que ces rechutes ne vous découragent pas ! Ce ' n'est pas l'œuvre d'un jour de former ou de réformer une âme libre. Il y faut beaucoup de leçons sans doute^ des lectures, des maximes écrites, copiées, lues et relues ; mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes, des habitudes. Les enfants ont, en morale, un apprentissage iii ûire, absolument comme pour la lecture ou le calcul...