IX. Ressources directes {suite et fin). — Développement
PROGRESSIF DE LA CONSCIENCE. — NoUS SUppOSOUS la COUS-
cience morale «éveillée » et déjà en train de s'exercer. L'enfant apprécie ses actions ; il sait discerner les permises et les défendues, celles qui lui rapportent caresses et récompenses, celles qui lui valent reproches et punitions. Il éprouve du plaisir à accomplir les unes, il les recherche. Les autres, il s'en détourne, car il redoute leurs conséquences. Ce n'est pas encore la conscience morale, mais c'en est le premier substrat, le premier éveil. Il s'agit de la développer.
Comment le maître va-t-il diriger son développement ? Il doit ne jamais perdre de vue ni les résultats acquis par la psychologie et relatés précédemment, ni ceux auxquels nous venons d'aboutir. Il doit surtout savoir exactement le but qu'il est désirable d'atteindre : il faut, en définitive, que l'enfant en arrive à être « une conscience », à réfléchir avant d'agir, à choisir ses actions, à les évaluer avant et après l'exécution, à rechercher les bonnes parce qu'elles sont bonnes ; à fuir les mauvaises parce qu'elles sont mauvaises. Ce qu'il fsdsait par obéissance, crainte ou sym-
(1) Précisant cette dernière idée, M. G. Gompayré remarque que, en 1875, sur 9 906 enfants détenus dans les établissements pénitentiaires, 4 543 étaient orphelins, 154 étaient élèves des hospices; 1 518 étaient des enfants naturels ; 1 615 étaient nés de parents ayant subi des condamnations. Ces chiffres démontrent avec éloquence l'influence de l'éducation première sur la moralité, l'influence de l'exemple et de la pratique personnelle sur l'éveil ou le sommeil de la conscience morale.
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pathie, il faut le conduire à le faire par réflexion et par liberté, par respect et par amour du devoir.
Recherche du plaisir, — Le point de départ du progrès moral, c'est l'attrait du plaisir et la crainte de la douleur. L'enfant recherche les actions agréables et fuit les désagréables. C'est aux parents et aux maîtres à s'ingénier pour que les actions permises àl'enfant soient, autant que possible, agréables à son activité. Et comme elles ont été choisies parce qu'elles sont bonnes, conformes au devoir (obéissance, politesse, régularité, propreté, délicatesse, etc.), il se trouve que l'enfant, obéissant, à son point de vue, au plaisir et à l'attrait d'une caresse ou d'une récompense, se trouve obéir au devoir sans le savoir. Le jour où il saura ce que c'est que le devoir, il aura peu de peine à lui obéir, car les actions conformes au devoir lui seront déjà familières, il en aura pris l'habitude (1).
Le progrès moral consistera à faire par réflexion et par liberté, ce qu'il a fait jusqu'ici par obéissance et par habitude.
Sacrifice du plaisir. — De même il a été habitué à choisir entre ses actions : à rechercher les unes, à fuir les autres. Dans quelques-unes, il doit faire le sacrifice de ses préférences personnelles. Il arrive souvent que les actions permises et louées ou récompensées exigent le sacrifice ou l'ajournement d'un plaisir. Il s'habitue peu à peu à commander à la sensibilité (voir t. P% p. 291). Le jour où il le fera par réflexion et par liberté il aura fait une seconde étape dans la voie du progrès.
Satisfaction morale. — Une étape difficile à franchir — et combien d'adultes et d'hommes faits ne la franchissent jamais ! — est celle qui consiste à rechercher, non plus la récompense ou la satisfaction des parents, mais seulement ce plaisir délicat, intime, qui s'appelle la satisfaction morale, et à fuir cette douleur d'une nature spéciale qui s'appelle
(1) Cf. t. II, p. 122, V Obéissance est la moralité, des petits enfants.
le remords, — et cela indépendamment de toute considération utilitaire sur les récompenses ou les punitions.
Ledevoir. — Cette étape, quand elle est atteinte, marque un progrès décisif dans le développement de la conscience. A ce moment, l'enfant a la notion de la règle, de la chose rfae, devoir ou dette, qu'il faut faire ou payer coûte que coûte, en toute circonstance. C'est la règle intérieure qui s'impose ellemême, et non plus une règle extérieure qui est imposée par la raison ou l'autorité des parents et des maîtres.
Le droit. — - La chose due, devoir ou dette, est corrélative de la chose qu'il faut respecter. L'enfant a la notioA des devoirs qu'il doit remplir à l'égard de ses camarades : il ne doit ni les blesser, ni les voler, ni les calomnier, parce que leur vie, leurs biens, leur réputation sont choses respectables, c'està-dire sont des droits. (Cf. ci-dessus, p. 102.)
Un degré de plus dans la moralité le conduit donc à la notion du droit qui est un pouvoir moral, suivant le mot heureux de Leibniz, et non un pouvoir physique. Le pouvoir physique se confond avec la force. Il est tenu en échec par le pouvoir moral qui s'appelle le droit. Voici mon ennemi endormi, ou affaibli ou terrassé. Je peux l'écraser. Qui est-ce qui arrête mon bras prêt à frapper ? C'est le caractère respectable de la personne humaine qui est à mes pieds. En fait, ma force physique peut l'achever. En droit, elle ne le peut, car la personne humaine est chose respectable. Il y a en elle le droit à la vie et tous les autres droits que je ne peux violer, supprimer, sans désobéir au devoir, sans mériter les reproches de ma conscience, de la conscience universelle et de la loi.
Le droit, pouvoir moral, est supérieur à la force, pouvoir physique, même quand cette dernière l'opprime et le foule aux pieds.
Une conscience d'enfant qui a la claire notion du devoir «t du droit, est une conscience développée.
Le désintéressement. — Elle atteint le point le plus élevé de son développement quand on la conduit à la notion et à la pratique du désintéressement. Non qu'il faille prêcher, en
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toute circonstance, Tabnégation, le dévouement, le sacrifice. Morale dangereuse celle qui place trop haut l'idéal moral! Elle peut décourager l'enfant dans le présent, et en faire une dupe dans l'avenir.
Gardons-nous bien de lui dire que le devoir exige en toute circonstance le sacrifice de l'intérêt personnel; gardons-nous de lui citer, comme seuls exemples de vertu (ce qui n'est que trop fréquent dans nos classes), des actes extraordinaires, surhumains. Ces actes sont beaux, admirables, sans doute, mais rares. Il vaut mieux, et il est plus loyal de choisir des actes de vertu simples et modestes, utiles et réels, toujours méritoires, et surtout des exemples dont nous pouvons donner nous-même l'exemple. Soyons sincères envers nous-mêmes et envers nos élèves. Préparons l'enfant à la vie : pour cela, ne lui laissons pas ignorer qu'elle est presque toujours un conflit d'intérêts, une véritable lutte dans laquelle les actes extraordinaires de vertu et de désintéressement sont rares, une lutte dans laquelle la vertu n'est pas toujours récompensée ni le désintéressement apprécié.
Toutefois, pour adoucir l'âpreté de la lutte, préparons l'enfant à toujours respecter les droits, la liberté et les intérêts d'autrui. Disons-lui aussi qu'on peut rechercher son intérêt propre, sans nuire à celui du voisin; défendre ses propres droits, quand ils sont menacés, sans violer ceux des autres, et rester, malgré tout, un homme vertueux et digne d'estime.
Car il faut, même en morale, et sans oublier les droits de l'idéal, sans tomber dans le terre à terre de l'utilitarisme calculateur et égoïste, il faut avoir le souci des réalités pratiques. La vie vraie, la vie réelle, ne peut être qu'un compromis entre l'intérêt de chacun et l'intérêt de tous. Du reste, pour qui va au fond des choses, l'égoïsme n'est pas nécessairement la véritable habileté; ce n'est même pas toujours travailler pour son intérêt que de léser celui des autres. Le sage s'attache à l'intérêt durable, permanent^ celui qui, par moments, exige quelques sacrifices personnels, parfois pénibles. Mais combien de fois n'est-il pas arrivé de les voir plus tard compensés et récompensés par la satisfaction morale, par l'estime publique et la force qu'elle
donne, et souvent, en vertu de Tétroite solidarité des actes humains, par un bénéfice personnel ou social non prévu.
Ayons enfin la sincérité de reconnaître que le désintéressement absolu, le sacrifice, au sens complet du mot, est « esthétique », mais socialement inutile et peut-être moralement irréalisable. Dans tous les cas, gardons-nous bien — ne serait-ce que par sincérité et par respect de Tenfant, à qui nous devons la vérité — gardons-nous de lui proposer le désintéressement ou le sacrifice absolu comme idéal prochain et réalisable.
Il vaut mieux se tenir dans les régions moyennes et accessibles, apprendre à l'enfant à sacrifier partiellement et temporairement ses plaisirs ou son intérêt pour se rendre utile aux autres, mais sans pour cela énerver en lui la recherche de l'intérêt personnel. Louons la vertu désintéressée, habituons-le à pratiquer des actes désintéressés, à faire quelques sacrifices, quelques actes de dévouement, mais n'exigeons pas de lui une « sainteté » idéale, qui s'accommoderait mal des dures nécessités de la vie sociale, soit parce qu'elle serait irréalisable, soit parce qu'elle serait une duperie décevante. (Cf. ci-dessous, p. 197.)
Le bien. Liberté et raison . — Arrivée à ce point de son développement, la conscience morale de notre élève, capable de désintéressement, serait bien près de la perfection : elle obéit par réflexion, par liberté, par raison, à une règle interne qui est le devoir ; elle respecte le droit et la liberté d' autrui ; elle sait sacrifier, dans la pratique du désintéressement, son plaisir et son intérêt. Elle a la claire notion du bien, qui n'est autre que le devoir, le respect du droit ou justice, et le désintéressement. En cela consiste ce aue nous avons appelé la formation morale.
Cette conscience formée sait réfléchir avant d'agir et après l'action. Elle sait évaluer ses actions et celles des autres. Elle les juge comparativement à l'idéal moral : devoir, droit, justice, désintéressement. Elle éprouve cette satisfaction, cette fierté intime qui accompagnent le respect de la loi morale. Elle a de la sympathie pour les actions conformes à la loi morale. Cette conscience individuelle a été façonnée sur le modèle de la conscience universelle.
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représentée par les ordres, les conseils, l'exemple et les leçons des parents et des maîtres. Gomme la conscience universelle, elle a évolué (1) de l'instinct à la liberté et à la réflexion, de l'égoïsme à l'altruisme. Pour elle le bien ce n'est plus seulement le permis ou le récompensé, c'est le devoir et le respect du droit. Pour elle le mal ce n'est plus seulement le défendu ou le puni, c'est la violation du devoir et de la justice.
Solidarité morale et sociale, — Personnalité. — Comme toute éducation morale doit en réalité se référer à un milieu social déterminé, il est bon, nous le répétons, que l'instituteur du xxe siècle achève l'éducation de ses élèves en les initiant à la solidarité et à l'association (2). Il amortira l'individualisme sans éteindre l'individualité. Il poussera à l'union sans porter atteinte à la liberté individuelle et à la notion de l'intérêt public. En chaque écolier, il façonnera un « moi » individuel dans le « moi » social.
Le moi est, en grande partie, un produit social (3), par l'apport de l'exemple, des coutumes et des mœurs. Mais, il est aussi une œuvre personnelle par la formation du caractère, de la personnalité, de la conscience. Nous touchons ici au point culminant de l'éducation morale. Il n'est pas aisé d'y atteindre en cours de scolarité. Nombreux sont les adultes et les hommes faits qui ne l'atteignent jamais. L'éducateur doit mettre l'enfant sur la voie et lui donner le désir, le besoin de l'atteindre. Plus l'enfant s'élèvera dans l'échelle de la moralité, et plus il aura des sentiments d'ordre supérieur, toutes les délicatesses du cœur, la pitié, la douceur, la bonté, le dévouement. Et plus aussi il sera lui-même, il sera une conscience soumise au devoir, le sachant et le voulant.
Comment rendre Vidéal moral accessible. — Idéal généreux et qu'un adulte serait trop heureux d'atteindre î
(1) La raison < spéculative » a évolué en partant des principes virtuels^ encore obscurs et confus, pour s'élever peu à peu aux principes développés, clairs et distincts (t. I**", 24« leçon).
(2) Voir ci-dessous, IS* leçon, § VI, VII et VIII.
(3) Voir ci-dessous, p. 208 ; 263 ; 320-321.