QUATORZIÈME LEÇON
i,e sens de la vérité. Nécessité de le former. Pourquoi l'enfant se trompe ou ment.
I. Le sens delà vérité. — Quand on dit « le sens de la vue, du toucher », etc., on veut parler d'un pouvoir psy-
chologique qui s'exerce à l'aide d'organes ou d'appareils physiologiques « œil, peau, main », etc. (t. P', p. 152).
Quand on dit « le sens du beau », on veut parler de cette intuition délicate que possèdent les « gens de goût » et qui leur permet de saisir directement, de comprendre immédiatement l'ordre, la symétrie, l'harmonie, la signification d'un ensemble, bref, tout ce qui fait qu'un objet naturel ou artistique est déclaré beau (t. I", p. 111-116, et ci-dessus 10® leçon, surtout p. 139).
Que veut-on dire quand on dit : k le sens de la vérité » ? Nous avons vu (t. P^ p. 105, 267, 269) que la vérité réside à la fois dans les choses et dans l'esprit : dans les choses, ce sont les lois universelles et nécessaires ; dans l'esprit, ce sont les jugements ou affirmations universelles et nécessaires qui portent précisément sur les lois. La vérité c'est donc l'universel, le nécessaire, autrement dit le réel. Est vrai ce qui « est », non ce qui est d'une façon contingente, particulière, individuelle, mais ce qui est nécessaire, universel ; ce qui, une fois réalisé, devient éternel et ne peut plus être nié.
Distinguons ces deux aspects du vrai et du réel. D'une part nous avons des rapports universels et nécessaires qui s'imposent à tout esprit, par cela seul qu'il est un esprit sain, normal, doué des principes rationnels (t. P% p. 284 et suiv.).
D'autre part, s'il s'agit d'un acte, d'une parole, réalisés, — n'auraient-ils eu aucun témoin (en fait ils en ont presque toujours) — aucune force au monde ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été. L'acte accompli, la parole exprimée sont devenus des anneaux dans la chaîne du passé. Une fois réalisés, ils restent éternels. On ne peut , plus les nier. Ils « sont «parce qu'ils « ont été (1) ».
Mais ici encore il faut distinguer : tantôt ils sont conformes à ce qui est ou doit être, dans ce cas ils sont réels et
(1) Nous ne saurions trop engager les élèves-maîtres et maîtresses à méditer ces remarques, qui constituent la base métaphysique de la sincérité et de la solidarité : car tous nos actes, toutes nos paroles, ont des répercussions à l'infini. Cette loi, avec celles de la succession nécessaire des moments, du temps et de la mort, constituent un objet de méditation inépuisable, insondable.
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vrais, au double point de vue psychologique et ontologique ; tantôt ils ne sont pas conformes ; dans ce cas ils sont réels mais faux, réels psychologiquement, faux ontologiquement. L'erreur est réelle, en tant que fait réalisé dans une conscience, mais elle n'est pas vraie en tant que non conforme au réel. Il y a la réalité du phénomène qui est contingente, passagère, particulière, telle est la réalité de ces jugements : « 7 + 5 = 13 ; il est permis de voler » ; mais il y a la réalité de l'être qui est universelle, permanente, telle est la réalité de ces jugements : « 7 -(- 5 = 12 ; il est défendu de voler. »
Un jugement est vrai quand il est conforme à l'être, à la réalité. Il est faux quand il ne lui est pas conforme.
Une parole est vraie quand elle dit ce qui est ou a été. Elle. est fausse dans le cas contraire. Elle peut être vraie en affirmant une erreur, une faute, car l'erreur et la faute sont réelles comme « phénomènes », réalisés dans une conscience comme choses passagères, particulières, contingentes.
Cela posé, que signifie l'expression : « Le sens de la vérité » ? On peut lui découvrir deux significations, l'une d'ordre intellectuel et scientifique, l'autre d'ordre moral et pratique.
Dans le premier cas, celui qui a le sens de la vérité ressemble au chasseur dont parle Bacon, il a le « flair « qui le met sur la voie du vrai et du réel. C'est le flair du savant à la recherche des causes .
Mais; dans le second cas, dans l'action et dans l'expression des pensées, celui qui a le sens de la vérité est celui qui dit ce qu'il pense, ce qu'il a fait, vu ou entendu.Ildit ce quiestetpas autre chose. C'est en ce sens qu'il faut entendre ici, dans cette leçon, les mots : « sens de la vérité », dont les synonymes sont assez nombreux et expressifs : sincérité, franchise, loyauté, scrupule, véracité. Ces mots désignent une habitude morale des plus précieuses et des plus importantes celle de ne pas tromper, de ne pas mentir; celle de toujours dire la vérité.
II. Nécessité de former le sens de la vérité. — Cette ha})itude reposa» sur une tendance naturelle à l'esprit humain
en général, et a l'esprit de l'enfant en particulier : la crédulité. L'enfant va au vrai spontanément, instinctivement. Jl est porté à le croire. Le doute n'est pas son fait. Cependant nous verrons les nombreuses causes qui. le poussent à se tromper ou même à mentir. Cette tendance instinctive à la crédulité, à la sincérité, a donc besoin d'être dirigée, cultivée, consolidée.
Il le faut pour deux autres raisons, l'une sociale, l'autre morale. La vie sociale repose sur la confiance, qui vient elle-même de la croyance à la sincérité de chacun. Le plus sûr moyen de vivre d'accord est de se dire mutuellement la vérité. Une société d'hommes sincères serait une société parfaite, idéale. On n'y connaîtrait ni les discussions âpres, ni l'envie, ni la haine, ni la lutte. Ce serait un état de paix délicieuse (1). Le mensonge est le dissolvant le plus redoutable de la vie sociale (t. II, p. 224). C'est lui qui enfante les disputes, l'envie, la haine, la lutte, la guerre. C'est parce qu'il y a des menteurs que les citoyens d'un même pays, frères par la race, le sol, la langue, les mœurs, l'histoire, l'idéal national, deviennent des frères ennemis. C'est parce qu'il y a des menteurs que la presse — qui, cependant, aux yeux des publicistes conscients de leur dignité et de leur responsabilité, doit être une école de vérité et de moralité — se trouve être, en de nombreuses circonstances, un agent de division et de discorde. C'est enfin parce qu'il y a des menteurs qu'il y a un code, des gendarmes, des tribunaux, des prisons. « En vérité, dit Montaigne, le mensonge est un maudit vice ; si nous en connaissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d'autres vices. Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole. » Déraciner le mensonge, fortifier le sens de la vérité, travailler à répandre les habitudes de vérité, de sincérité et de véracité, c'est donc travailler pour la paix sociale.
C'est aussi travailler pour la vie morale proprement dite. feans la sincérité, toutes les vertus ne sont, comme on l'a dit, qu'hypocrisie : hypocrisie, l'amitié, si l'on n'éprouvo
(1) On formulera quelques réserves ci-dessous, p. 186, où l'on montrera qu'en un sens, et dans certaines limites, le mensonge est presque fataL
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pas vraiment les sentiments que l'on exprime ; hypocrisie; la charité, si Ton en fait un moyen de spéculation personnelle ; hypocrisie, le respect de la loi pénale, si Ton ne se soumet à elle que par peur du gendarme. En un sens, la sincérité est la source de toutes les vertus. Apprendre à un enfant un seul et unique devoir : la sincérité, la loyauté ; en exiger la constante et fidèle application, serait le mettre en mesure d'acquérir les autres vertus.
« L'habitude du mensonge fortifie toutes les tentations mauvaises, elle les double ; c'est comme un auxiliaire puissant qui vient les rendre irrésistibles. En effet, supposons qu'un désir mauvais naisse en moi ; je suis vivement tenté de le satisfaire ; si je suis menteur, l'idée d'un mensonge possible s'offre immédiatement; je peux commettre l'acte inavouable qui me tente, car j'ai la ressource de le cacher, de le nier, de mentir. Or, cette idée apporte à la tentation que je subis un incomparable renfort. Car, ce qui pouvait m'arrêter, c'était par-dessus tout la pensée qu'on le saurait, que je serais méprisé, blâmé, déconsidéré ; tout au contraire, je me dis que j'ai un moyen sûr, aisé, qui m'est familier, qui ne me coûte plus, d'éviter ce danger : dès lors la partie est à peu près perdue ; le mauvais désir a toutes les chances de triompher : car le vrai ressort antagoniste, le seul qui agisse sur la moyenne des hommes, le souci de l'opinion d'autrui, ne fonctionne plus. Le mensonge est littéralement comme un mauvais génie qui, à chaque tentation vicieuse, nous persuade de céder. » (G. Mélinand, la Revue, 15 juin 1902, p. 642.)' Si donc la sincérité a pu être comparée à la mère des vertus, le mensonge peut être appelé le père de tous les vices.
On dit cependant que l'enfant est menteur et réfractaire à une éducation de la sincérité. Examinons les faits et distinguons les cas où l'enfant se trompe de bonne foi et ceux où il altère la vérité intentionnellement.
III. Pourquoi l'enfant se trompe. — Dans un excellent chapitre intitulé les Mensonges des enfants, James Sully (Etudes sur Venjance, p. 347) a clairement montré que les prétendus mensonges des enfants ne sont pas des mensonges, mais souvpnt prreurs involontaires ou bien es-
piègleries innocentes. Il constate avec raison qu'i/ y a, parmi les écrivains de l'éducation, une tendance à juger moins sévèrement qu'autrefois « la blague enfantine ».
« Un mensonge, dit-il, est une assertion faite avec la pleine conscience de sa fausseté et afm de tromper. On peut douter que les petits enfants aient une conscience assez claire de ce que nous entendons par vérité et fausseté, pour être des menteurs dans toute la force du terme. » L'imagination les guide. Ils en sont souvent la dupe. « Quiconque a observé les jeux des enfants et leur façon de conter d'un ton dramatique, sait combien ils sont prompts à s'imaginer vivement de pures fictions, au point de perdre de vue la réalité. » {Ibid., 349.)
« Lorsqu'une petite fille de deux ans et demi répond à son père qui s'étonnait de lui entendre répéter avec volubilité une kyrielle de mots sans suite : « C'est parce que « tu ne comprends pas, papa», il y a là un amour du mys» tère, qui, uni à l'impulsion naturelle de l'enfant de tout dramatiser, a fait de ce galimatias, une langue véritable. La petite avait certainement un sentirrent de supériorité on parlant un langage inintelligible pour son savant papa. » {Ibid., 350.)
L'envie de jouer, un grain de malice, la passion de jouer un rôle, excitée par le désir d'étonner et une tendance à résister pour s'amaser, expliquent la plupart des innocents mensonges du premier âge. Voici quelques traits rapportés par J. Sully. Il est loisible à chacun de nous d'en observer d'analogues : on entendit un jour le petit garçon de Guyau (M. Compayré cite ce cas sans donner l'âge de l'enfant) se dire à mi-voix : « Papa parle mal, il a dit sevette. Bébé parle bien : il dit serviette. » — Un petit garçon auquel sa» mère demandait qui lui avait dit telle ou telle chose, répondit: « Ma poupée. »
La transformation en réalité des caprices de l'imagî nation peut être provoquée par l'habitude d'exagérer et le désir de produire de l'effet : « Vois, maman, comme je suis grand, je grandis si vite, je serai bientôt un géant. »
Une source abondante de fausseté chez les enfants, principalement chez les filles, est le désir de plaire ou la peur de déplaire, de blesser.
184 l'éduca.tion morale
Il faut noter ici les pa tes ruses et l'instinct de la plaisanterie. « La petite M..., à l'âge de dix-sept mois et demi, jetait ses gants à terre lorsque sa mcre la conduisait dans sa voiture. Celle-ci les ramassait et lui recommandait de ne pas les jeter de nouveau. Elle restait tranquille un instant ; puis, après un moment de réflexion, elle criait : « Maman, Bubbo (chien). » La mère se retournait pour regarder, et la petite diablotine jetait de nouveau ses gants en éclatant de rire ; naturellement il n'y avait aucun chien à l'horizon. Ce genre d'attrape faisait partie d'une petite comédie enfantine. A peine deux mois plus tard, elle jeta par terre et cassa sa tasse à thé et comme sa maman s'approchait d'elle : « Maman a cassé la tasse à thé, « fouetter maman. » On ne peut parler ici de tromperie. C'est le résultat de cet instinct de l'enfant qui aime à dérider par une plaisanterie ses supérieurs trop solennels. y>{Ibid., 357.)
Une des sources les plus fréquentes de l'erreur chez l'enfant, c'est l'inattention et le défaut de réflexion qui se manifestent par des étourderies de mémoire ou d'observation, et des gaucheries dans l'emploi des mots (t. II, p. 98 et suiv., 253 et suiv.). Ce sont là des erreurs et non des mensonges.
Enfin comme l'adulte, l'enfant se trompe aussi par précipitation et prévention, par intérêt et amour-propre.
IV. Pourquoi Penfant ment. — Le mensonge commence le jour où l'enfant, intentionnellement, de propos délibéré, déguise ou altère la vérité.
Ce n'est pas qu'il soit naturellement menteur. Le contraire est vrai. « L'enfant, dit avec raison M. Compayré, est généralement la franchise, la sincérité même. Tout ce qu'il a sur le cœur, il le dit ; il le dit trop, au gré de certains parents. On connaît les indiscrétions des « enfants « terribles j) ; ils le sont tous plus ou moins. Ils disent tout^ ce qu'ils ont fait, ce qu'ont fait les autres. Et le vilain défaut de « rapporteur » n'a pas d'autre origine, le plus souvent que ce besoin de tout dire. « Mon gamin, écrit Guyau, vient toujours me raconter, soit en se vantant, soit parfois d'un air contrit, les sottises de sa journée. » J'ai observé
moi-même un enfant de sept ans qui n'avait jamais menti et qui venait m'avouer sa faute, avant que je l'eusse découverte, me disant d'un air tremblant et penaud : « Je crois, papa, que tu vas me punir ; j'ai fait ceci et cela ! » (Compayré, loc. cit., 309.) L'aînée des fillettes dont il a été question dans les tomes I" et II, était, vers l'âge de six ans, à ce point scrupuleuse que, par moments elle se jetait dans les bras de sa mère en pleurant pour avouer des fautes qu'elle croyait énormes et qui n'étaient que d'infimes peccadilles.
La première des causes du mensonge chez l'enfant, c'est l'exemple des parents, du maître ou des camarades. Que de mensonges se font devant ces petites têtes, qui ne laissent rien passer, qui observent tout et retiennent tout. (Voir tome P^ p. 110 ; Mélinand, loc. cit., 627, 628.)
La seconde cause est la crainte, la peur. Que de parents, que de maîtres, élèvent la voix, font entendre des menaces, souvent même lèvent la main et frappent au moment où le pauvre petit vient à eux, confiant, avouer une petite sottise. « Traité avec douceur, l'enfant reste confiant et sincère ; terrifié par nos sévérités, il dissimule et il ment. « Qui donc a brisé ce meuble ? » crions-nous avec colère. Le petit coupable, tout effrayé, répond : « Ce n'est pas moi ! » Il faut, disait miss Edgeworth, prendre son parti d'un verre cassé, plutôt que de mettre à l'épreuve la sincérité de l'enfant. Et comme malheureusement ce conseil n'est guère suivi, comme trop de parents grondent sans cesse, à tort ou à travers, l'enfant couvre sa faiblesse du mensonge, comme d'un bouclier. » (Gompayré, loc. cit., p. 310.)
Une autre cause c'est le défaut de surveillance des parents et des maîtres, à la faveur de quoi naissent un certain nombre de petits défauts très communs et qui, tous, conduisent au mensonge par des voies différentes : la gourmandise, la paresse, la convoitise, la jalousie, l'indocilité, la vanité.
M. Mélinand analyse les conditions de la vie en société et montre que l'enfant y devient menteur parce que « dans la vie, le mensonge est nécessaire ». Il n'y a rien de paradoxal dans cette désolante vérité. L'enfant s'élance d'abord dans la vie avec une sincérité et une candeur absolues : il dit tout ce qu'il pense et tout ce qu'il sent. Mais il ne tarde
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pas à souffrir de sa franchise : reproches de ses parents ; moqueries et trahisons des camarades. Il y a pour l'enfant, écrit Mélinand, « une crise parfois horrible à traverser : la découverte de la férocité sociale, la découverte de cette vérité navrante : qu'être sincère c'est être ridicule. L'enfant apprend alors fatalement qu'il faut dissimuler... L'impossibilité de vivre sans mensonge \ui est révélée. C'est qu'en effet la société exige une certaine moyenne de dissimulation ou de mensonge ». La politesse, la modestie, l'obligation de ne pas heurter ou blesser les sentiments des autres, bien des causes nous conduisent à porter un « masque social » et à ne pas nous montrer tels que nous sommes. « L'homme qui exprimerait toutes ses pensées, non seulement n'existe pas, m.ais serait intolérable et ridicule ; ou plutôt il existe : c'est l'enfant, dans les toutes premières années. C'est même une question de savoir si, dans la société que nous rêvons tous, dans la société parfaitement juste, où la bonne volonté réciproque des associés serait assurée, l'absolue sincérité serait possible... » L'important, conclut Mélinand, est que l'enfant « ne devienne pas plus menteur que la société ne l'exige ; c'est qu'il s'arrête là, à cette dose obligatoire... ». Le sincère est celui qui se contente de cette « moyenne de mensonge qui est impérieusement exigée par la vie sociale » ; le menteur est celui qui a « pris l'habitude de mentir plus que la société ne le veut », de mentir dès qu'il y a un intérêt quelconque. {Loc. cit., p. 629, 630) .(1).
Il y a du reste une échelle dans les causes du mensonge chez l'enfant, et une échelle parallèle dans la gravité des mensonges commis. La moins grave est l'espièglerie, le désir malin d'attraper un camarade et de jouir de sa déconvenue. Plus coupable est le mensonge qui a pour but d'échapper à une punition méritée ou d'obtenir une récompense non gagnée. A ce dernier mensonge il faut rapporter les fraudes dans les compositions, examens et concours, qu'on ne saurait trop flétrir, car elles constituent un véritable vol en même temps qu'une faute de loyauté et de
(1) Nous recommandons, une fois encore, la lecture de toute l'étude de Mélinand sur le mensonge.
.délicatesse. Enfin le mensonge peut avoir sa source dans l'orgueil et dans la vanité, dans la jalousie et la méchanceté. Ses effets sont, dans ce cas, funestes et conduisent à la calomnie, qui est un vice odieux.
Il faut faire une place à la suggestion comme cause du mensonge chez l'enfant. J. Sully en cite des cas empruntés 4 la vie normale, et M. Gompayré des cas empruntés à la vie irrégulière.
« La tromperie hardiment déclarée, écrit J. Sully, séduit l'imagination et s'impose à elle par une sorte de pouvoir magique. L'effet de la suggestion qui donne naissance à la tromperie est très marqué dans ces cas pathologiques ou demi-pathologiques où des enfants sont entraînés à porter de faux témoignages. On sait maintenant qu'il est très facile de provoquer une illusion de la mémoire chez certains enfants entre six et quinze ans, en affirmant simplement quelque chose à portée de leur oreille, qu'ils soient dans l'état de veille ou non. Si bien qu'ils sont prêts à affirmer qu'ils ont positivement vu ce qu'on vient de raconter. » (J. Sully, loc. cit., p. 360) (1).
La médecine légale (2) nous montre « les enfants devant la justice, accusés ou témoins, imaginant avec une facilité extraordinaire, et soutenant avec une facilité désolante toutes sortes d'histoires fausses, de détails aussi controuves que précis, soit pour s'excuser eux-mêmes, soit pour charger autrui. Il faut bien l'avouer, il se rencontre parfois, chez les enfants, une puissance de simulation incroyable ; mais seulement chez les enfants de dix, de quinze ans, qui ont déjà été gâtés par des contacts malsains, qui ont appris, à la triste école de la misère, que la fourberie et la tromperie sont des armes dans la lutte pour l'existence et qu'elles ne peuvent être utiles que si on sait les manier avec aplomb, avec crânerie. « (Gompayré, loc. cit., p. 311.) C'est la suggestion de l'exemple et du milieu.
Pour terminer, nous renvoyons le lecteur au tome II, p. 223, oùl'on trouvera établie parM.Duprat,d'aprèsrexamen
(1) Cf. Motet, les Faux Témoignages des enfants devant la justice.
(2) Cf. D' Laurent, la Criminalité infantile, ch. v, les Enfanté menteurs.
minutieux des faits, une classification des mensonges, de» menteurs, des mobiles du mensonge, enfin de ses causes sociales. On trouvera dans ces diverses classifications dea point^^ de repère utiles et matière à réflexion (1).
V. Comment corriger le mensonge? — Nous avons dit plus haut, p. 181, les conséquences funestes du mensonge au point de vue social et moral. Travailler à l'extirper est donc une des tâches essentielles de l'éducation morale. Il faut le « poursuivre à feu », comme dit Montaigne dans le passage cité p. 181, car c'est un « maudit vice ».
Le premier devoir des parents et des maîtres c'est de donner l'exemple du respect scrupuleux de la vérité, puis, de tenir les promesses faites (t. P^, p. 110).
Une difficulté se présente : faut-il répondre à toutes les questions des enfants ? Nous avons déjà dit (t. I®'", p. 88, 110, et t. II, p. 30-35) que, plutôt que d'altérer la vérité, il vaut mieux faire une réponse scientifique mais vraie, qui montre à l'enfant qu'il est trop petit pour comprendre et que ce sera pour plus tard.
Les familles et les maîtres devront, en second lieu, témoigner en toute circonstance le cas qu'il faut faire de la franchise et de la loyauté, le mépris que doivent inspirer la dissimulation et l'hypocrisie.
En même temps, il faudra réprimander et punir toutes les fautes de ce genre (t. I", p. 110). On sera quelque peu indulgent, mais jamais indifférent, pour les espiègleries et les petites ruses. Mais on habituera les enfants à les avouer franchement, avec confiance. On sera plus rigoureux pour les vaniteux ; on n'hésitera pas, s'il le faut, à divulguer leur faute et à leur donner publiquement une leçon de modestie qui sera aussi une leçon de franchise. Pour ce qui est des méchants et des jaloux, les parents et les maîtres auront une tâche ardue à remplir : ils useront tour à tour de bienveillance et de bonté pour provoquer les aveux, la franchise, la sincérité, ou bien de sévérité et de sanctions assez graves pour intimider le menteur ou l'hypocrite. Il faut dire à l'honneur des enfants que, en
(1) Ajouter G.-L. Duprat, le Mensonge, Paris, Alcan.
général, ils savent appliquer eux-mêmes et comme d'instinct une sanction extrêmement grave et pénible : la quarantaine. Un maître avisé utilisera cette sanction pour provoquer une amélioration chez le coupable, et, sans trop tarder, une réconciliation avec ses petits juges, dont la sévérité est parfois cruelle.
En pourchassant le mensonge, faut-il aller jusqu'à la franchise d'Alceste ? Quoi ! lui dit Philinte,
...Vous iriez dire à la vieille Emilie Qu'à son âge, il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun !
— Sans doute.
— A Dorilas, qu'il est trop importun ; Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race ?
— Fort bien !
— Vous vous moquez.
— Je ne me moque point ; Et je vais n'épargner personne sur ce point.
On connaît la suite. Et bien ! quoi qu'en dise Alceste, il faut savoir « épargner » ses semblables. C'est un devoir de politesse, de charité et môme de paix sociale. Le moyen le plus sage est le silence. (Cf. le passage de Mélinand cité ci-dessus, p. 186, sur la nécessité du mensonge à certains égards.)
VI. Comment donner le sens de la vérité? — Condamner le mensonge ne suffit pas. Il faut encore, d'une façon directe et positive, habituer à la vérité, en donner à l'enfant « le sens », l'habitude et comme le besoin. A ce prix seul son éducation morale sera achevée sur ce point.
I^ous avons déjà dit que l'exemple des parents et du maître, la pratique personnelle, les sanctions (éloges ou punitions) étaient de bons moyens pour déraciner la funeste habitude du mensonge ou l'empêcher de s'enraciner. Ils serviront aussi à donner l'habitude et peu à peu l'amour du vrai. Ajoutons-y la patience et la bonté.
Mais, si l'on passe en revue les différentes causes qui poussent un enfant à se tromper ou à mentir, on ne manquera pas de s'apercevoir qu'il faut faire appel à la psy-
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chologie et à l'éducation intellectuelle pour faire acquérir ou fortifier le sens de la vérité.
On habituera donc l'enfant à observer avec précision, exactitude ; à fortifier le sens du réel et à distinguer le réel du fictif, des apparences trompeuses. La grande éducatrice sera la science. La science est représentée à l'école par le calcul et les leçons de choses. Le maître fera observer à l'enfant qu'il peut y avoir des erreurs dans la science, mais jamais de mensonges. Le savant peut se tromper, mais il ne ment jamais. La science est une école de vérité, de sincérité, de probité intellectuelle. Elle apprend à observer, à réfléchir, à raisonner droit, et à ce titre elle est la grande formatrice du sens de la vérité, la grande éducatrice morale. La vie des grands savants donnera aux enfants l'exemple des grandes vertus individuelles et sociales : modération et tempérance, labeur acharné, sincérité et véracité, persévérance et patience, jugement droit, dévouement à ses semblables.
VII. Conclusion. — L'école laïque est et doit devenir de plus en plus une école de vérité. Elle est comme le creuset de la démocratie. Or, la démocratie, fille de la science, do l'esprit critique et du progrès, a besoin de clarté et de vérité. Pour elle, l'amour du vrai et le sens de la vérité sont la clef de voûte de l'éducation morale et de la vie sociale.
Résumé.
I. — Avoir le sens de la vérité, c'est dire ce que l'on pense, ce que l'on a fait, vu ou entendu. C'est dire ce qui est et pas autre chose. C'est avoir sincérité, franchise, loyauté, scrupule, véracité. Ces mots désignent l'habitude de ne pas tromper, de ne pas mentir, de toujours dire la vérité.
II. — Cette habitude, repose sur une tendance instinctive à la crédulité, à la sincérité. Il faut la faire contracter, car c'est sur elle que repose la vie sociale ; et sans elle les vertus ne seraient que des apparences hypocrites.
III. — Souvent les mensonges des enfants ne sont pas desmensonges, mais souvent «rreurs involontaires ou bien espiè-
gleries innocentes. L'imagination, la passion de jouer et de jouer un rôle, le désir de plaire, de ruser, expliquent les erreurs de l'enfant. A quoi il faut ajouter l'inattention, l'étourderie.
IV. — L'enfant ment le jour où, intentionnellement, de propos délibéré, il déguise ou altère la vérité. Les causes qui le poussent à mentir sont nombreuses : exemple des parents ; crainte et peur ; défaut de surveillance; la vie sociale, qui exige une certaine moyenne de dissimulation ; espièglerie, fraude, orgueil et vanité, jalousie et méchanceté, la suggestion, etc.
V. — On ne saurait trop s'appliquer à corriger le mensonge. Pour cela maîtres et parents devront prêcher d'exemple ; punir le mensonge, et donner à l'enfant l'habitude de la confiance dans l'aveu des fautes.
VI. VIT. — On habituera l'enfant à la vérité, à observer avec précision. La science est éducatrice de vérité et de franchise. Elle dit ce qui est. L'école laïque doit faire de même.
Sujets à traiter.
Mémoires.
1. — Qu'est-ce que « le sens de la vérité » î Comment le former ? Utilité sociale et morale de cette formation.
2. — Causes d'erreurs ou de mensonges chez l'enfant. Comment les corriger î
3. — En quoi la science est-elle éducatrice de vérité et de franchise.
4. — Expliquer et commenter la conclusion (§ VI) de la leçon. Lire à ce sujet les deux ouvrages de M. Bougie -.La Démocratie devant la science, et Pour la Démocratie française, Paris, Alcan et Cornély.
5. — De la franchise et de la loyauté comme liens sociaux et agents de concorde et d'harmonie.
Conférences et Éducation professionnelle.
1. — Lire les ouvrages et articles cités dans le texte de la leçon. Eq faire un exposé oral. P. -Félix Thomas: Le Mensonge, Revue pédagogique, 15 juin 1907.
2. — Mettre en observation quelques enfants de l'école d'application. Rédiger au jour le jour les remarques faites. Dire pourquoi ils se sont trompés ou ont menti. Noter aussi l'effet produit sur leurs camarades par ces erreurs ou ces mensonges.
iy.2 l'éducation morale