COMMENT DÉVELOPPER LES SENTIMENTS D'AFFECTION
logiens l'enfant est un petit ange déchu, et presque un petit monstre : « Nous naissons enfants de colère. » (Saint Paul.) « Tous naissent pour la damnation. » (Saint Augustin.) « Vous devez considérer nos enfants, écrit Varet, comme tous jenclins et portés au mal. Leurs inclinations sont toutes corrompues et, n'étant pas gouvernés par la raison, elles ne leur permettent de trouver du plaisir et du divertissement que dans» les choses qui portent aux vices. » Ce qui est la thèse des Jansénistes.
En face de ces appréciations pessimistes, se dressent les appréciations optimistes, qui se réclament plus particulièrement de Rousseau ; « Tout est bien, dit-il, sortant des mains de l'auteur des choses. Les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. »
Raisonner ainsi c'est, de part et d'autre, vouloir renoncer à s'entendre. Les pessimistes ont beau jeu contre les optimistes en citant des faits, assez nombreux et indéniables, d'indifférence, d'égoïsme, de cruauté et de méchanceté infantiles (1). Les optimistes n'ont pas moins beau jeu contre les pessimistes et ils peuvent citer des faits, non moins nombreux, non moins avérés, de délicatesse, d'altruisme, de bonté et de sympathie infantiles.
Les deux catégories de penseurs ont raison, à moins qu'ils n'aient également tor''.. Car l'enfant n'est ni bon ni mauvais.
Ils supposent, les uns et les autres, l'innéité parfaite des tendances soit bonnes soit mauvaises, supposition contredite par les faits. L'hérédité ne transmet que des dispositions générales qui ne modifient pas sensiblement la nature. La nature ne donne à l'enfant, en fait de dispositions précises, que la recherche des satisfactions organiques, laquelle deviendra bientôt recherche du plaisir, fuite de la douleur.
Ces dispositions vagues, générales, indéterminées, ne deviendront égoïsme et altruisme que sous l'influence de Ifjxpérience et de l'éducation. Ce qui explique que l'on peut
(1) Un médecin inspecteur des écoles de Paris, le D' Laurent, a publié un petit livre la Criminalité infantile où l'on trouvera un chapitre, le premier, destiné à montrer que l'enfant est mauvais. Les autres chapitre» font la même démonstration en s'appuyant sur des faits d'origine héréditaire morbide. lien sera question ci-dessous dans les 16*-18* leçons.
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tout aussi bien défendre, sinon Tinnéité, du moins le caractèra naturel, primitif, des tendances égoï&tes et altruistes (1), lesquelles succèdent aux tendances générales et indéterminées qui constituent la « nature » de l'enfant.
On peut citer des exemples nombreux de faits qui témoignent que les tendances altruistes se développent de bonne heure. On en trouvera dans J. Sully {Etudes sur V enfance, p.333 et suiv. : germes d'altruisme), dans B. Pérez {les Trois Premières Années de V enfant, 6® édit.,p. 82 et 92; V Education morale dès le berceau, 2^ édit., p. 233-258), et dans G. Gompayré {De VEvolulion intellectuelle, etc., p. 321-325).
L'éducation ne saurait rien créer sans une matière première : ex niliilo nihil. Elle crée en développant, en transformant. G'est cette matière première qu'elle doit élaborer, pétrir, pour en faire sortir l'affection et la bonté effectives, actives.
Elle procédera d'abord en déracinant les tendances contraires, puis en développant les tendances positives.
III. Lutte contre les tendances contraires à TafFection et à la bonté. — L'idée même de « culture » implique une série d'actions préparatoires qui ont pour but de déblayer le terrain. Le jardinier arrache les mauvaises herbes, il pioche, il retourne le terrain, avant de semer la bonne graine et de soigner les plantes une fois venues.
L'éducateur fait de même. Il observera les enfants confiés à ses soins et déracinera les mauvais germes, quelle que soit leur provenance, héréditaire ou acquise. Il constatera chez les enfants tantôt l'indifférence et l'insensibilité, tantôt l'égoïsme, parfois la cruauté, souvent l'injustice, la méchanceté. Il observera l'enfant dans ses rapports avec les animaux, avec ses camarades et ses parents, avec les malheureux qui sont difformes ou qui mendient. Il blâmera tout haut les actes d'indifférence ou d'insensibilité ; il punira sévèrement ceux d'injustice, de cruauté et de méchanceté.
(1) Sur cette importante question cf. notre livre sur Condorcet, etc., où l'on trouvera un chapitre (le deuxième du livre III) consacré à l'origine et à l'évolution, du xvii« au xx» siècle, des morales fondées sur l'innéité des tendanc«s altruistts.
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Il soulignera dans les leçons d'histoire ou de lecture les actes du même genre; il les fera apprécier par l'enfant, afin de lui en inspirer la répulsion et même l'horreur. Il mettra une certaine émotion sincère dans ses appréciations et il la fera partager aux élèves.
Tous les conseils qui ont été donnés, dans les leçons précédentes (voir lle-13®) et dans la plupart de celles des tomes I" et II sur l'éducation négative de la sensibilité : résistance au plaisir, à la passion ; lutte contre l'orgueil et contre l'égoïsme doivent être utilisés ici. L'enfant est parfois insensible, cruel et méchant, parce qu'on l'a laissé suivre ses penchants naturels : il ne sait pas résister aux plaisirs ; il ramène tout à lui et se considère, non comme le centre de l'univers, mais comme celui de l'école ou de la famille. Il est dur, égoïste, cruel et méchant, parce qu'il est orgueilleux ou vaniteux. Comme nous l'avons déjà dit : l'égoïsme et la dureté de cœur viennent bien souvent d'une trop haute opinion de soi-même. Un excellent moyen de remettre les choses au point est d'habituer les enfants à se juger par comparaison avec de meilleurs que soi... Ils ne songeront plus à se considérer comme le centre du monde. Aux sentiments égoïstes succéderont des sentiments d'un ordre plus élevé, plus généreux, plus humains, qui ouvriront le cœur de l'enfant à tout ce qui vit, sent et souffre: à tout ce qui est grand, noble et généreux (t. II, p. 146-147).
IV. Culture positive des sentiments d'affection et de bonté. — Evolution progressive, de l'altruisme chez l'enfant. — Ces sentiments se ramènent à « l'amour de son semblable ». Nous supposons le terrain déblayé et préparé : l'éducateur a atténué ou déraciné les sentiments d'insensibihté, d'égoïsme, de dureté ou de cruauté. Il va maintenant développer et fortifier les sentiments d'affection et de bonté, autrement dit : V altruisme.
Dût-on sourire de nos conseils, nous estimons qu'il faut commencez l'éducation de l'altruisme chez l'enfant par le sentiment de ses obligations envers les animaux, nos « frères inférieurs », comme les appelait Aug. Comte, puis envers ses camarades, ses parents, et en général ceux qui souffrent.
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Les animaux. — Nous nous sommes déjà expliqué sur les sentiments de l'enfant à l'égard des animaux, et surtout des animaux domestiques : chiens, chats, oiseaux en cage, etc.
Cour quelques enfants insensibles et qui prennent plaisir les faire souffrir, combien en est-il, au contraire, qui les traitent avec douceur et câlinerie, en amis et presque en frères ! Ils ne sont pas rares les enfants qui ne peuvent supporter çue l'on brutalise les animaux ou que l'on écrase inutilement les insectes. Gardons-nous de négliger ces précieux germes de sensibilité morale ou de douceur : c'est le respect de la vie universelle dans ses moindres manifestations.
Les camarades. — Combien plus la respecteront-ils chez leurs petits camarades et amis. Ils éviteront non seulement de les blesser ou de les brutaliser, mais encore d'être grossiers. Ils auront des égards et de la politesse, première forme de l'altruisme à l'égard de son semblable. On les habituera aussi à respecter tous les droits de la personne humaine, outre la vie et l'intégrité du corps dont il a été parlé, il faut citer le respect des biens, des opinions, de la réputation. Ne pas voler, n'être ni intolérant nimédisant,cela peut paraître d'une moralité quelque peu rudimentaire, mais c'est néanmoins un degré préalable et nécessaire. C'est la forme la plus sèche de la justice. C'est le second degré de l'altruisme. L'enfant habitué à la justice, ainsi entendue, fait à autrui, dans sa propre conscience, une place de plus en plus large. Il ne pense plus à lui seul. Il vit un peu pour les autres puisqu'il se gêne pour eux, puisqu'il amortit les élans de son égoïsme devant cette limite morale qui s'appelle la liberté et les droits des autres. Le troisième degré consistera à rendre service à ses petits camarades : prêter un livre, un porte-plume ; partager son goûter ; abriter les petits sous son manteau quand il pleut ou s'il fait froid ; consoler un camarade qui a du chagrin ; le protéger contre les brutalités d'un « grand » plus fort. Nous sommes ici dans le véritable altruisme. C'est l'amour du prochain, c'est vraiment l'affection, la bonté. Le degré le plus crlevé serait l'abnégation, le sacrifice, le dévouement, comme on a pu le voir dans certains cas, très beaux et très émouvants de sauvetage dans un incendie ou une noyade (t. II, p. 230-243).
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On remarquera que dans les conseils qui précèdent, comme dans ceux qui suivent, nous n'avons cité comme exemples d'altruisme progressif que des actes possibles, réalisables; nous avons évité de citer des actes surhumains. (V. ci-dessus, p. 172.)
Nous ferons remarquer également qu'il y aura intérêt pour le futur éducateur à rapprocher ce qui est dit ici sur l'évolution progressive de l'altruisme de ce qui a été d t plus haut (p. 169-175) du développement progressif de la conscier îe morale.
Les -parents. — La culture des sentiments d'affection et de bonté des enfants dans leurs rapports avec les parents est chose très connue, fort bien décrite dans les leçons de morale pratique. Toutefois ne craignons pas de dire, encore une fois, qu'un excès est à éviter dans ces leçons : il ne faut pas, dès le début, exiger de l'enfant un héroïsme surhumain. Il faut compter avec les imperfections de la nature humaine, les mouvements de mauvaise humeur, les impatiences et même les colères. Que de leçons de morale qui manquent leur but parce qu'elles sont trop loin de la vie ou trop au-dessus. Comment voulez-vous que l'enfant puisse faire l'adaptation de vos admirables conseils à une existence, à un intérieur familial où il ne voit que brutalités, disputes, grossièretés.
Il faut savoir donner d'humbles conseils, éviter les grands mots, les solennelles formules, consentir au besoin à être un peu terre à terre. Adaptez vos conseils au milieu. L'affection et la bonté se manifestent de différentes façons chez les enfants d'ouvriers, de paysans, d'employés. C'est à vous de suggérer ces différentes façons, en commençant par les plus simples : politesse élémentaire, patience, docilité, serviabilité, empressement à se rendre utile : allumer le feu, aller chercher l'eau, amuser le petit frère, porter les paquets... etc. C'est par là qu'il faut commencer. Donnez un sens concret aux mots affection et bonté, et gardez-vous de parler trop tôt de a l'impératif catégorique ». (Cf. p. 172.) Vous le ferez plus tard quand l'habitude aura assoupli tous ces caractères et toutes ces petites volontés, en leur faisant pratiquer de véritables actes d'affection et de bonté. (Voir ci-dessus et p. 160. Cf. t. II, p. 144. Voir ci-après, p. 199.)
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Les malheureux. — L'afîection et la bonté deviennent ici la pitié. La vraie pitié n'est pas le dédain du riche qui jette une aumône. Elle est compassion, autrement dit sympathie, mais sympathie active qui s'emploie à soulager les maux dont elle est le témoin. Une parole affectueuse, un service personnel, un don en nature ou en espèce, et, ce qu'il y a de mieux encore, un utile conseil, du travail, et les moyens de gagner sa vie, telles sont les manifestations de la vraie bont^ de la vraie pitié.
V. Procédés de culture des sentiments altruistes (1). — Ce sont toujours les mêmes : 1° Apprendre à observer et à réfléchir. La lecture viendra au secours de l'observation directe (2).
2° Eprouver soi-même, en faisant une lecture ou en présence d'une action de cruauté ou de bonté, une véritable émotion et la communiquer aux élèves. On relira, à cet égard, les conseils délicats donnés parM°^« de Condorcet (cf. t. I^^ p. 139-140).
3° Donner soi-même l'exemple de la délicatesse de sentiments, de la serviabilité, de la politesse, de l'afîection, de la douceur et de la bonté : « Que l'instituteur aime ses élèves, et leur cœur répondra au sien. L'amour est naturellement communicatif : il appelle un retour doux et sympathique. L'enfant sent très bien quand il est aimé : il le lit dans les regards, dans les paroles de son maître ; et quand il reconnaît dans son maître une patience pleine d'affection, son cœur s'attendrit et s'attache inévitablement à l'être qui se consacre à lui avec tant de dévouement. Alors il accourt à lui avec joie : dans son instituteur il a trouvé un ami et un père. C'est là-dessus que je me suis fondé, disait Pestalozzi : je voulais que mes enfants pussent à chaque instant, du matin au soir, lire sur mon front et deviner sur mes lèvres que mon cœur leur était dévoué ; que leur bonheur et leurs joies étaient aussi mes joies et mon bonheur. » (Gauthey,
(1) Relire dans le tome I«, lés 8% 9« et 13« leçons; dans le tome II, la 11* leçon.
(2) A ce sujet, nous recommandons aux maîtres un excellent livre de lecture, Jean Lavenir (Ed. Petit et G. Lamy, Publications Alcide Picard),, écrit spécialement, dans cette inteniion, pour ks élèves de nos écoles.
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cité par Compayré, Cours de pédagogie, p. 185. Paris, Delaplane.)
4" Faire agir l'enfant : Nous renvoyons le lecteur aux exemples personnels que nous avons donnés dans le tome IT, p. 144-145. On peut aussi «exiger desenfants, dans leur famille, des actes de tendresse pour leurs frères, de respect pour leurs parents, à l'école des actes de bienveillance pour leurs camarades. Par cela seul qu'il aura été habitué à pratiquer une vertu, l'enfant acquerra le sentiment qui accompagne d'ordinaire et inspire cette vertu. En faisant l'aumône, il apprendra à aimer les pauvres ; en rendant service à autrui, il en viendra à aimer l'humanité ». Il faudra s'arranger pour que l'enfant trouve dans l'action accomplie une nouvelle source de plaisir, et le plaisir une fois ressenti l'excitera à répéter l'action. « On aura soin de faire saisir à l'enfant les effets que ses actions produisent sur la sensibilité des autres. Le défaut de sympathie provient souvent de l'inadvertance de l'enfant qui ne se rend pas compte des sentiments de ses semblables ; il serait plus afîectueux, plus aimant, s'il savait jusqu'à quel point son insubordination et ses fautes contristent ceux qui l'aiment. Faites-le donc réfléchir (ceci revient au premier conseil), soit à la peine qu'il cause à ses parents en se conduisant mal, soit à la satisfaction qu'il leur procure en se conduisant bien. Le jour où l'enfant aura une juste idée des conséquences de ses actions, il expérimentera vraiment les délices de la sympathie et de l'afîection; il mettra son plaisir dans le plaisir des autres ; il aura décidément franchi le cercle étroit de l'égoïsme. » (Compayré, loc, cit., p. 185-187.)
5° Le même auteur donne un dernier conseil des plus judicieux. Il s'appuie sur ce fait qu'un sentiment d'altruisme étant suscité, tous les autres suivent et s'enchaînent progressivement. C'est comme une chaîne dont on tient le premier anneau, il conduit aux autres. C'est comme un foyer dont la flamme gagne de proche en proche et embrase l'âme tout entière. « Ils s'aiment entre eux, écrit Champfleury, les enfants qui voient leur père et leur mère s'aimer. Dans un intérieur où règne la tendresse, ils en sont baignés et la respirent par tous les pores. » « S'il a commencé par aimer sa famille, l'enfant, soyons-en assurés, aimera aussi, le moment venu, ses amis, ses concitoyens, et l'humanité tout entière.
Le fils affectionné, le camarade bienveillant, sera aussi, par une sorte de fatalité heureuse, un citoyen ardent, un patriote, un homme généreux et bon. » {Ibid., p. 187.)
VI. Charité ou mutualité? Solidarité. — Pendant longtemps la charité a été considérée comme la forme la plus pratique et la plus précieuse de l'altruisme. On lui reproche aujourd'hui d'être humiliante et parfois avilissante pour celui qui reçoit l'aumône. On lui reproche d'être, pour celui qui donne, un acte d'indifférence, et souvent de dédain et d'égoïsme.
On lui préfère la mutualité. Celle-ci est la mise en commun des efforts et d'une faible partie des ressources de chacun pour se garantir, les uns les autres, contre les risques de la vie. C'est la forme moderne de l'altruisme, celle qui est préférée aujourd'hui.
Il est certain qu'on ne saurait confondre charité et mutualité. La charité est un secours temporaire donné, souvent sans discernement et au hasard, par un inconnu à un inconnu, un indifférent à un autre indifférent. Elle est aussi, sous sa forme vulgaire, l'aumône, un don libre, gratuit, qui n'a rien d'obligatoire, considéré même comme une sorte de luxe ou de superflu moral, arbitraire, facultatif. La mutualité, ou, plus exactement, le secours mutualiste (de maladie ou de retraite) est, au contraire, un droit permanent à un secours fixé et consenti à l'avance. Les associés se connaissent et sont appelés, dans les assemblées générales, à discuter eux-mêmes leurs intérêts, à se connaître, à s'apprécier, à s'aimer. Le secours n'est ici ni un don ni un luxe, il est un droit et une obligation.
La mutualité se distingue aussi de l'assistance et de rassurance. — L'assistance, au sens ordinaire du mot, est une sorte de charité faite, par la société en général, aux vaincus de la vie, aux impuissants, aux épaves. Il y a bien une sorte d'assistance dans la mutualité ; elle est représentée par les cotisations des membres honoraires, les dons et legs, et même les subventions de l'Etat. Mais l'assistance mutualiste diffère totalement de l'assistance publique et même de la charité : elle est destinée à aider ceux qui ont fait un effort personnel d'épargne et de prévoyance, et qui sont capables de se tirer d'affaire dans la vie. L'assistance mutualiste les
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aide à traverser les circonstances difficiles qui viennent provisoirement paralyser leur énergie et entraver leurs efforts personnels. Elle ne remplace pas l'effort personnel, elle l'aide.
L'assurance est un contrat d'exacte réciprocité. C'est aussi une opération commerciale destinée à procurer un salaire permanent aux agents assureurs. La mutualité est un contrat où l'on ne trouve pas d'exacte réciprocité. C'est même ce qui en fait la beauté morale et la force éducatrice. Chaque sociétaire reçoit plus qu'il ne donne. Et beaucoup donnent sans rien recevoir. Chacun a les mêmes droits éventuels. Mais ces éventualittj ne se réalisent que pour un petit nombre. Il y a donc ici un don de soi-même, une pensée altruiste qui ne se trouve pas dans l'assurance proprement dite. Et cependant tout mutualiste est un assuré, mais il est aussi un assureur. Il est assuré par la cotisation des autres, et il contribue par la sienne à assurer les autres. Inutile d'ajouter que l'administration de la mutualité est essentiellement gratuite, sauf quelques cas exceptionnels nettement déterminés, comme, par exemple, les fonctions de trésorier qui deviennent de plus en plus absorbantes et lourdes.
Enfm la mutualité se distingue de la simple prévoyance, car si elle est un acte de prévoyance pour soi, elle est aussi un acte de prévoyance pour les autres (1).
Quel est donc le principe de la mutualité ? Il est double :
(1) Le développement des œuvres de prévoyance, l'éducation de la prévoyance, sont, à l'heure actuelle, une des œuvres les plus nécessaires La prévoyance se manifeste par l'épargne, qui conduit à la propriété Nous avons dit ci -dessus (p. 21) l'utilité morale et sociale de la pro priété. Cette utilité a été mise en lumière récemment, précisément à l'occasion de la mutualité, dans de belles et éloquentes paroles 0; ...Est-ce à vous, mutualistes, que j'ai besoin d'apprendre la vertu moralisatrice et fortifiante de la prévoyance î Est-ce à vous que j'ai besoin de démontrer que la propriété individuelle, même de l'humble livret sur lequel sont inscrits les versements périodiques pour la retraite, transforme son possesseur parce qu'elle lui donne un point d'appui et une raison d'espérer, c'est-à-dire de lutter et de vivre. Est-ce à vous que j'ai besoin d'apprendre que l'extrême misère et l'extrême insécurité font de l'homme une proie prête pour toutes les tentations f... Ne refusez à personne la sécurité bienfaisante, permettez que tous, et surtout les plus malheureux, puissent lever les yeux, voir plus loin que l'instant présent, et pour tout dire d'un mot qui est notre formult magique : prévoir... > (Millerand, Congrès de Nice, avril 1907.)
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c'est d*abord une pensée intéressée, un acte de prévoyance utilitaire, savoir : la protection durable et permanente contre les risques éventuels. C'est ensuite une pensée désintéressée et morale qui n'est autre que la philanthropie et la fraternité, ou, en termes plus simples, Tamour de son semblable. Elle est l'amour de soi-même et des autres, elle est la synthèse de l'égoïsme et de l'altpuisme. Elle est la manifestation la plus vaste, la plus variée, de la solidarité morale et sociale qui fait de nous des êtres unis par une communauté de besoins et d'aspirations. Les hommes forment comme un tout solide (d'où le mot de solidarité) dans lequel les différents éléments sont unis et sympathiques : tout ce qui touche l'un, intéresse les autres. L'homme est par nature porté à sympathiser avec l'homme, à se réjouir de ses joies, à s'attrister de ses peines, à lui procurer les unes s'il le peut, et à lui éviter les autres.
Ainsi l'idée même de mutualité plonge ses racines dans les profondeurs de la nature humaine. Elle dérive de l'amour inné de l'homme pour l'homme. Et il n'est pas surprenant de voir que, de nos jours, les mots de sohdarité et de mutualité se soient peu à peu substitués aux anciennes appellations de philanthropie et de fraternité.
Solidarité et mutualité constituent le contenu de l'idée de devoir modernisée et adaptée aux exigences de la vie contemporaine. Le devoir consiste, et consistera toujours à respecter les droits de son semblable, à l'aimer et à se dévouer pour lui. Mais l'idée de mutualité permet de préciser cette dernière idée en l'exprimant dans la belle et lumineuse formule : « Tous pour un, un pour tous. » Ainsi, la mutualité n'est pas tout le devoir, mais elle en est un élément essentiel. Elle n'absorbe pas toute la morale, mais elle en est une obligation,
A la question posée : Charité ou Mutualité ? nous répondons : charité (1) pour les malheureux, mutualité pour les
(1) Dans les leçons de morale il faudra montrer aux élèves les façons supérieures d'être charitable : aider autrui à faire valoir ses droits, l'aider d'une bonne parole, d'un utile conseil, le protéger contre les coups de l'adversité ou contre ceux de la calomnie et de la médisance..., etc. Pour une âme vertueuse, et d'une culture morale supérieure, ces devoirs ne sont pas un luxe, mais une obligation morale, ils sont le devoir luimême.
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valides, solidarité pour tous. Telle est la formule actuelle de l'altruisme.
VII. Intérêt général. Bien public (1). — Nous avons déjà dit dans la première leçon (p. 6-7) qu'il n'y a pas de vérités ou défaits isolés: ils n'ont un sens que parrapport àun ensemble. Il en est de même des sentiments d'affection et de bonté, dits altruistes. Ils ne sont intelligibles, ils n'acquièrent un sens que rattachés à un ensemble d'idées dont voici les principales : l'homme n'a jamais vécu seul, et il ne peut pas vivre seul. Il est par essence, par nécessité, en fait et en droit, un être associé. Comme l'a dit Aristote, il est « un animal politique », c'est-à-dire un être raisonnable qui fonde des cités. Le groupe social n'est pas seulement la juxtaposition des individus, il est leur combinaison (2). Il ne pourrait exister sans eux, mais il est quelque chose d'autre et de plus que ses éléments. Les fins du groupe sont différentes de celles des individus. Leurs intérêts sont tantôt harmoniques tantôt opposés, ils sont toujours différents, car, contrairement à l'opinion commune, l'intérêt général n'est pas la somme des intérêts particuliers.
L'intérêt individuel, considéré comme satisfaction immédiate, est assez clair et facile à connaître; comme satisfaction future et calculée à échéance plus ou moins lointaine, il est moins clair et moins facile à connaître.
L'intérêt général est encore moins clair et moins facile. Une mesure législative accueillie avec enthousiasme, au moment de son apparition, se retourne souvent contre les intérêts de ceux qui l'ont appelée avec le plus d'ardeur et de confiance. Par contre, les mesures législatives les plus impopulaires au moment de leur apparition, se trouvent être parfois en parfaite conformité avec les intérêts de chacun. On ne s'en aperçoit qu'à la longue.
Et en dehors des causes d'erreurs innombrables qui peuvent faire voir l'intérêt général là où il n'est pas, — que de tentations, dans un pays dirigé par le suffrage universel, de
(l)Nous avons abordé cette idée dans les l"-3«, 11«-13« leçons, surtout p. 170-175 ; nous la retrouverons dans la Conclusion générale, (2) Cf. Izoulet, la Cité moderne, Paris, Alcan.
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colorer la recherche ou la satisfaction des intérêts individuels du beau prétexte d'intérêt général ! Que de belles protestations, que de flots d'éloquence en faveur de ce dernier, qui ne sont bien souvent qu'un dérivatif habile pour déguiser l'intérêt soit d'un individu, soit d'un groupe restreint !
Et cependant s'il est une forme d'organisation sociale et politique qui ait besoin de s'appuyer sur cette notion, c'est bien la forme démocratique et répubhcaine. Car « démocratie » signifie « gouvernement de tous par tous ». « RépubUque » signifie « la chose publique », « la chose de tous ».
Conseils pédagogiques. — Quelle application morale et pédagogique pourrons-nous tirer de ces rapides considérations sociologiques ?
Nous devons développer les sentiments altruistes, les sentiments d'affection et de bonté, chez nos écohers, afin de les mettre en mesure de comprendre plus tard ce qu'est l'intérêt général et de travailler au bien de tous, au bien public. C'est là une des tâches essentielles de l'éducation civique et morale au xx^ siècle.
Pour la mieux remplir, nous recommandons aux instituteurs de bien comprendre eux-mêmes tout d'abord, puis de faire comprendre aux élèves : 1° que l'individu isolé est une abstraction, un mythe ; seul l'individu social ou associé existe ; 2° par suite il n'a pas le droit de se considérer comme le centre du groupe social : famille, école, commune, etc. ; 3° par suite il doit penser aux autres. La fm du groupe le dépasse et il doit s'y subordonner. Il n'y a pas de considérations égoïstes qui puissent tenir contre ces vérités de fait.
Mais il faut, au préalable, que l'écolier, futur citoyen, ait été habitué à discipliner sa sensibilité, à ajourner ses plaisirs, à pratiquer des actes de désintéressement et de dévouement (cf. t. II, 141-147 et ci-dessus p. 160, 170, 172, 197 et 199).
Il sera facile ensuite de lui faire entrevoir que le devoir consiste précisément, — sans renoncer à son intérêt personnel — à « vivre pour autrui », suivant la formule