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IV. Applications nouvelles : L'enfant paresseux

Nous proposons de distinguer trois espèces d'enfants paresseux : le paresseux malade et impuissant (asthénique ou épileptique) ; le paresseux bien portant, mais désorienté et abandonné; enfin le paresseux bien portant, mais ignorant volontaire, ennemi du travail, et qui constitue le vrai « paresseux ».

Le paresseux malade, impuissant. — 1° L'écolier asthénique. — Littéralement, il est sans force (du grec a, sihenos). Il ne gêne personne, sa tranquillité n'attire pas l'attention. « Nul ne se plaint de lui en classe; il ne vagabonde pas, comme l'indiscipliné, et n'est pas de ces enfants toujours en fraude et qu'il faut parfois conduire jusque chez le commissaire.

(1) Cf. les ouvrages indiqués dans ce dernier, p. 5 et 87. (Voir aussi Revue pédagogique, 15 novembre 1904, Vrais et faux anormaux scolaires, — Un dispensaire médical pour les enfants anormaux). — Cf. l'ouvrage déjà cité du D' de Fleury, le Corps et Vâme de l'enfant, ch. xiv-xvi.

N.-B. — Nous recommandons la lecture et l'étude attentive d'une conférence du D'SoIlier intitulée: les Maladies nerveuses à Vécole. Elle a paru dans le Bulletin de la Société libre pour Vétude psychologique de Venfant,n° d'avril 1907, au moment de la mise sous presse du présent livre. On y trouvera de très précieuses indications sur la chorée, la surdité adénoïdienne, l'épilepsie, l'hystérie, le mensonge, la céphalée, l'hébéphrénie, les tics, l'idiotie, — qui ne font que confirmer les résultats auxquels n'ius >iommPS arrivés dans les présentes leçons.

« Et cependant, c'est dans le groupe des plus mauvais élèves que se place l'asthénique, le pire des paresseux, rebut des classes, crétin et cancre dont il n'y a rien à tirer. Une étude attentive de ces enfants décèle bientôt leur in^rmité nerveuse, laquelle consiste avant tout en une inertie mentale presque complète, souvent alliée à une non moins complète atonie organique. »

L'attention ne peut ni agir ni se concentrer. La mémoire, l'imagination, la volonté sont inertes. C'est une véritable « impotence cérébrale ». « L'individu entier éprouve un constant besoin de repos, et c'est pourquoi ces écoliers se complaisent dans une apathie perpétuelle, en classe, aux jeux, dans leur famille, pendant les vacances, partout et toujours... Leurs jeux sont inertes et sans rien des joyeux entraînements de la saine enfance, qui aime se sentir vivre et agir. A voir la lenteur de leurs mouvements et leur indifférence aux punitions, aux reproches ou aux encouragements, on comprend quelle intensité de fatigue leur cause tout effort, même pour le plaisir. » (Philippe et Boncour, loc. cit., p. 53-54.)

D'après ces auteurs, l'écolier asthénique doit être distingué de l'adulte neurasthénique. Celui-ci est fatigué à la suite d'une exagération d'efforts voulue ; il a abusé de sa force. L'écolier asthénique est incapable de volonté et d'effort, il est né fatigué.

Ce qui le caractérise c'est l'atonie générale du système nerveux, un estomac tardif et dilaté, un cœur aux battements mous, une pression artérielle basse, un ralentissement notable dans l'activité des échanges qui constituent la nutrition.

2° Uécolier épileptique. — Il ne s'agit pas ici de l'écolier qui a des crises bruyantes et dramatiques, mais de celui qui a des convulsions faibles et rapides : «< A peine quelques mouvements des doigts, une contracture légère des trails, une petite oscillation du corps. L'enfant présente quelques battements des paupières, un peu de pâleur et tout rentre dans l'ordre. D'autres fois,... c'est une légère absence : l'enfant regarde fixement devant lui et subit, durant quelques secondes, une pause complète de rinlclligeiiee se traduisant par l'incertitude ou la fixité du regard.

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« Dans une forme plus accentuée et par conséquent plus facile à reconnaître, l'enfant a un vertige, pâlit, se sent un peu étourdi, chancelle, mais sans jamais tomber ; seulement il cherche à s'asseoir, et, comme précédemment, sa physionomie reflète la crise par la fixité et le vague du regard ; une fois délivré, l'écolier semble sortir d'un rêve. »

Ces états durent à peine quelques secondes, parfois une minute. Ils sont suivis d'une véritable torpeur intellectuelle. Si l'enfant est interrogé à ce moment, il semble inattentif, et il sera traité de paresseux. Nous recommandons de lire dans l'ouvrage cité de MM. Philippe et Boncour, une observation précise faite sur un écolier de onze ans. (p. 63 à 66).

Il arrive souvent que les crises sont nocturnes. L'enfant se réveille comme hébété, incapable de comprendre, d'apprendre et de retenir. C'est comme un nuage qui embrume l'intelligence et la mémoire. « Le maître trouve que cet enfant « n'y est pas »; il s'aperçoit, à une foule de menus détails, que cet écolier est autre qu'il n'était la veille, et cependant rien, dans les apparences générales de sa santé (sauf peut-être un peu de pâleur), ne paraît expliquer ces modifications très profondes au point de vue scolaire. Aussi les explique-t-on volontiers, à l'école et dans la famille, par des suppositions plutôt malveillantes pour la moralité de l'enfant... » Lire dans le même ouvrage une observation précise faite sur un garçon de huit ans (p. 70-71).

Remèdes pédagogiques^ remèdes médicaux. — Il est inutile d'insisterlonguement pourreconnaître que «l'éducation » est impuissante par elle-même à modifier ces tempéraments et ces caractères. Punitions, récompenses; douceur, patience; menaces, colères ; pensums, châtiments, rien n'y ferait.

Le cas relèvxi de la thérapeutique et d'elle seule. A la campagne il faudrait créer l'inspection médicale des écoliers. On ferait de même à la ville ; on pourrait aussi y créer « un dispensaire médical pour les enfants anormaux ». Or, l'asthénique et l'épileptique sont essentiellement des anormaux. Le D>^ Manheimer Gommés demande : « Pourquoi ne pas créer une consultation de quartier, une véri-

table consultation médico-pédagogique, où les enfants pourraient jôtre soumis à un examen médical spécial et où se donneraient, en quelque sorte, rendez-vous ces collaborateurs indispensables de l'éducation de l'anormal : les parents, l'instituteur, le médecin ? » {Rei>. pédag * nov. 1904, p. 454.) Le dispensaire assurerait les soins médicaux : préparations médicamenteuses, organothérapie, traitement thyroïdien, hydrothérapie, électrisation, etc. ; il donnerait à l'instituteur le diagnostic utile et lui dirait notamment s'il y a paresse, punissable comme telle, ou bien apathie morbide, distraction ou instabilité ; enfin, il ferait l'éducation des parents.

Le PARESSEUX BIEN PORTANT. — U écoUer désorienté, décoU' ragé, abandonné. — Il est une catégorie d'écoliers, plus nombreux qu'on ne le croit, qui sont bien portants, capables d'attention, de mémoire et de jugement et qui pourtant piétinent sur place, sans faire de progrès appréciables. Capables d'efforts, ils n'en font plus. Ce sont ou des élèves ennuyés, désorientés et découragés, ou des élèves abandonnés.

A qui la faute ? Bien souvent aux maîtres indifférents. Un enseignement morne et abstrait, ou bien obscur, diffus,( est bien fait pour désorienter un élève. Si cette situation se prolonge, l'écolier se décourage et il ne fait plus d'effort, bien qu'il soit capable d'en faire. Le maître l'abandonne à son triste sort, ce qui arrive trop fréquemment encore dans les classes nombreuses.

La faute en est parfois aux programmes. — On lira, à ce sujet, quelques pages humoristiques du D"^ de Fleury sur les anciens programmes de l'enseignement secondaire {le Corps et Vâme de l'enfant, p. 211-214). Il n'est pas sûr que les nouveaux programmes échappent à toutes ces 'critiques? Les programmes de l'enseignement primaire, avec la méthode concrète, expérimentale et active qui en constitue la base et l'essence, y échappent en majeure partie. Il est peu d'exemples d'écoliers primaires devenus paresseux par suite du découragement ou de l'abandon.

Remèdes. — Ils sont d'ordre purement pédagogique et ils ressortent clairement des indications présentées. Un

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enseignement vivant, varié, actif, concret, clair, précis, stimule tous les élèves. Interrogations patientes et réponses réitérées, allant, s'il le faut, jusqu'au rabâchage, — il n'y a pas d'élève qui ne puisse, dans ces conditions, suivre, comprendre, apprendre, retenir. Avec cette méthode, on ne voit ni traînards, ni découragés, ni abandonnés. Tous aiment le travail et s'y livrent avec plaisir.

Le vrai paresseux. — C'est l'écolier qui possède un système nerveux et un organisme intacts ; qui, placé sous la direction d'un maître intelligent, clair et méthodique, doux et patient, ne fait néanmoins aucun effort. C'est un ennemi du travail. C'est l'indolent, le vrai paresseux. Le type en est très connu. Inutile d'insister.

Bemèdes. — Les remèdes médicaux consistent dans les pratiques de l'hygiène usuelle: aération, plein air, hydrothérapie, frictions sèches, etc.

Les remèdes pédagogiques varient à l'infmi. On pourra les emprunter à tous les conseils donnés dans les tomes P^ et II, à propos de l'attention, de la mémoire, du Jugement, de la volonté, etc. On emploiera tour à tour, et suivant les individus, la douceur, l'afîfection, la persuasion ; ou bien la sévérité, la contrainte, les punitions. On y mettra beaucoup d'énergie et de persévérance.

Remèdes généraux contre la paresse. — C'est en étudiant cette question de la paresse qu'on peut le mieux se rendre compte des rapports étroits du physique et du moral, et, par suite, de la médecine et de la pédagogie. On voit aussi co bien éloignée serait de la vérité expérimentale une pédagogie qui voudrait encore aujourd'hui considérer l'âme comme une substance pure, vivant dans l'absolu, en dehors du temps et de l'espace. Le moral est inséparable du physique. Et telles habitudes ou telles tares morales ne sont, le plus souvent, que l'envers psychologique, l'écho et comme le symbole d'une affection physiologique et organique.

Aussi peut-on souscrire sans réserve aux remèdes à la fois médicaux et pédagogiaues conseillés par le D'^ de Fleury»

Ils ont le grand mérite de pouvoir s'appliquer à la géniiuUlé des élèves, aux bien portants comme aux souffrants, aux laborieux comme aux paresseux, aveo, toutefois, pour ces derniers, une utilité directe.

Il propose quatre conseils : 1° Régler l'hygiène alimentaire de façon à supprimer les pesanteurs d'estomac, les lassitudes et les poussées congestives après les repas, les alternatives d'excitation et de dépression cérébrales que procurent les digestions malaisées. Proscrire les aliments lourds et les excitants factices ou dangereux, plus spécialement l'alcool sous toutes ses formes.

2° Régler exactement l'emploi de la journée, «faire que le travail soit, dès l'abord, envisagé comme la loi même de la vie, comme la rançon nécessaire du plaisir et du repos Contraignons professeurs et institutrices à exiger que les leçons et les devoirs commencent régulièrement, chaque jour, sans rémission, à telle minute précise. C'est l'unique moyen de supprimer ces déluges de pleurs et ces menus accès de rage qu'ont les bébés que l'on arrache au jeu et à qui l'on refuse aujourd'hui les dix minutes de répit qu'on leur avait accordées hier. Rien n'est mauvais pour eux comme ces à-coups de faiblesse et de sévérité, ces alternatives de mollesse et de brusquerie qui les désorientent, les déséquilibrent et les énervent ».

Il va de soi que les parents et les maîtres donneront euxmêmes l'exemple de la régularité, de l'activité et du travail.

« L'esprit, habitué à s'échauffer automatiquement à telle heure du jour, appelle le travail et le réclame quand le moment en est venu. Et le travail devient alors un besoin, comme un appétit régulier, comme une faim de l'âme. Je sais bien des enfants qui ne sont paresseux que parce qu'on n'a jamais entraîné leur esprit à cette discipline, si simple et si féconde, qui fut celle de tous les maîtres. »

3° Régler exactement l'exercice physique : « L'exercice physique à petites doses est vivifiant de toutes les manières : il active la circulation du sang, rend l'âme gaie, mieux apte à recevoir les notions qu'on va lui inculquer. Mais, à dose >îxcessive, il abrutit et prédispose à mille états infectieux. »

4° Donner de bons toniques, de préférence « l'huile de foie de morue associée aux glycérophastes, ou, mieux encore,

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dns moyens empruntés à la thérapeutique par les agents physiques : le massage, les douches, la friction sèche au gant de crin, l'injection hypodermique d'eau salée, le bain de lumière et d'électricité. » (D"^ Fleury, loc. cit., -p. 229-235.)

Limites et puissance de l'éducation. — Elle ne peut rien, par elle-même, en présence du paresseux malade, asthénique et épileptique. Elle rencontre, dans les lois naturelles, une barrière infranchissable. Toutefois, quand la médecine a pu, en se servant des lois naturelles, modifier ces tempéraments et ces caractères, l'éducation peut continuer son œuvre et l'achever.

L'éducation est puissante dans les deux cas du paresseux découragé ou du paresseux volontaire. Nous avons dit comment. Elle est surtout puissante, dans la majorité des cas, par l'emploi des quatre moyens ci-dessus indiqués. Elle a pu heureusement modifier le tempérament indolent et le caractère paresseux.

«J'ai des observations, tout à fait curieuses, écrit le D*" de Fleury, de guérisons de la torpeur, de l'indolence, de V inappétence au traçait modifiées, le plus heureusement du monde, par de bonnes stimulations du système nerveux central. Sous leur salutaire influence, vous ne tardez pas à voir les enfants, en même temps que fleurissent leurs joues, s'activer, s'habiller plus vite, « musarder » moins, perdre leur air nonchalant et distrait, leur démarche incertaine, cet air d'être toujours ailleurs, que trahissent en eux les maladies de l'attention et de la volonté.

« Donner de la force au cerveau, lui apprendre à s'en servir, lui imposer de bonnes habitudes, c'est l'unique secret pour guérir la paresse. » {Loc. cit., p. 235-236.) Et cela, l'éducation unie à la médecine, peut le faire.

V. La colère. — Ce type de tempérament et de caractère est aussi répandu chez les enfants que le type paresseux. Il présente des formes morbides (l'instable, l'épileptique, l'alcoolique, le violent) ; des formes semi-morbides, semi-normales (la faiblesse ou la force irritables) ; enfin, une forme normale, courante, la colère passagère, plus ou moins fréquente.

Nous étudierons d'abord la colère en général, puis la colère infantile et scolaire pour ainsi dire, sous seb différentes formes.

Physiologie et psychologie de la colère en général. — Nous emprunterons les éléments de cette étude à l'ouvrage de M. Th. Ribot, la Psychologie des sentiments (p. 226-236).

D'après lui, la colère est un réflexe offensif, comme la peur est un réflexe défensif. Et, comme la peur, elle a son origine dans l'instinct de la conservation individuelle.

Considérée objectivement ou du dehors, la colère se présente avec des caractères très nets, quant à sa physiologie et à son mode d'expression : 1° dilatation des vaisseaux sanguins, augmentation de la circulation cutanée, rougeur, gonflement. Dilatation des grosses veines, sur le visage et au front. Poussée à sa forme extrême (rage), elle peut produire des hémorragies : nasale, pulmonaire, la rupture des vaisseaux, la mort ; 2° l'innervation des muscles volontaires est augmentée, mais sous une forme incoordonnée et spasmodique ; la voix est saccadée et rauque, le corps se porte en avant, dans l'attitude de l'agression, les mouvements sont violents et destructeurs; on frappe en aveugle; respiration haletante, avec le fait bien connu de la dilatation des narines, qui permet de respirer la bouche fermée et les dents serrées ; 3° d'après Lange et malgré l'opinion populaire, il n'y aurait pas augmentation de la sécrétion biliaire (1). La sécrétion salivaire augmente : « écumer de colère ». La colère donne quelquefois aux sécrétions un caractère toxique. La morsure des animaux furieux est dangereuse. On a constaté des faits analogues chez l'homme mordu par l'un de ses semblables, dans un accès de fureur. La sécrétion lactée peut aussi devenir toxique et produire sur le nourrisson un effet d'empoisonnement.

Considérée comme lait intérieur, purement psj^chique, la colère évolue et prend trois formes : animale, affective, intellectualisée.

(1) Colère vient du grec cholè, bile. Pourtant l'expérience montre bien que le bilieux est un vrai coléreux. L'expression populaire : parole» ^ives, « amères comme le fiel, » n'est pas dénuée de vérité.

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La forme animale de la colère, c'est la colère agresswôy celle qui attaque effectivement. C'est la colère des animaux carnassiers, voraces, c'est une explosion. Elle a la viol-enca d'un ouragan, d'une force de la nature déchaînée. C'est qu'elle est liée à des instincts très puissants : la nutrition qui exige sa proie ; la lutte pour la vie sous sa forme implacable, celle de l'attaque : détruire ou être détruit. M. Ribot remarque que cette forme de la colère se voit chez les hommes, non seulement sauvages, mais même civilisés.

La forme affective c'est Vagression simulée. On la voit fréquemment chez les animaux supérieurs : le chien qui, rencontrant son ennemi, s'arrête, grogne, hérisse son poil, offre tous les symptômes de l'agression à l'état naissant. L'homme menace, exerce quelques violences, mais sans destruction. Ici, déclare M. Ribot, apparaît un élément nouveau : le plaisir de voir souffrir. Ce n'est plus seulement l'instinct de conservation qui agit, c'est aussi celui de la domination, de la force, de la supériorité, de l'orgueil.

La forme intellectualisée de la colère c'est Vagression différée. M. Ribot l'appelle aussi «la forme civiHsée de la colère ». Les émotions agissantes sont la haine, l'envie, le ressentiment, la rancune, etc. Les forces en présence sont antagonistes : d'une part, l'instinct agressif, qui pousse en avant; d'autre part la raison, le calcul, qui enrayent et réfrènent la tendance à l'attaque. Cette tendance arrêtée se dépense en soubresauts violents et mal contenus. Il est des emportés qui se mordent le poing ou se rongent les ongles. Il n'y a ni agression ni destruction, mais le violent se les représente : il « savoure » sa haine, et « jouit » de sa vengeance, etc.

Si, pour une raison quelconque, le pouvoir d'arrêt cesse, la haine devient la colère franche, et celle-ci, si elle augmente, peut se transformer en agression réelle (coups, blessures, meurtre) et revenir ainsi au type primitif.

a Tant que la colère n'est un mal ni pour l'individu ni pour les autres, elle est normale, elle est même utile ; car l'animal ou l'homme dénué de tout instinct de défense active et de représailles serait bien pauvrement armé. Toutefois, il faut reconnaître que le champ de la colère^ normale est bien restreint et qu'aucune émotion ne devient

plus rapidement morbide. » Arrivée à ce degré, elle est, comma disaient les anciens, « une courte folie ».

VI. La colère infantile et scolaire. — Elle présente de nombreuses variétés, dont la description est éparse dans les différents traités de pathologie mentale. Pour la commodité de l'exposition, nous proposerons, jomme nous l'avons déjà dit ci-dessus, p. 226, — mais sans lui attribuer une valeur absolue — le groupement suivant : 1° formes morbides ; 2° formes semi-morbides, semi-normales; 3° formes normales ; — classification commode pour les instituteurs et les institutrices. Ils verront mieux ainsi ce au'il y aura à faire dans chaque cas.

Formes morbides. — 1<» L'instable. — Les D'^ Philippe et Boncour ont étudié l'écolier instable {loc. cit., -p. 45-51). Ils constatent que les instables sont à la fois des enfants mobiles et des impulsifs. « Leur irascibilité est extrême. En classe, en récréation surtout, ils crient pour un rien, sont perpétuellement impatients et leur impatience morbide s'exprime tout naturellement par des violences. Sont-ils pris d'une idée, il faut qu'ils la réalisent, à quelque prix que ce soit, sans envisager aucune de ses conséquences. Si on les empêche, alors se manifeste leur colère d'impulsifs : ils se ruent, déchirent, mordent, battent, sans considérer à qui ils s'attaquent ni si celui qu'ils frappent n'est pas beaucoup plus solide et plus vigoureux qu'eux : ce qui manifeste leur manque de jugement et de volonté.

« Ces enfants en classe sont insupportables : ils parlent à haute voix et réalisent toutes les idées qui leur passent par la tête sans se préoccuper d'aucune surveillance ; ils répondent insolemment ou lâchent des injures à la moindre observation, parfois même sans raison » (p. 47-48).

2° U épileptique, — Les mêmes auteurs signalent chez les enfants épileptiques des « troubles psychiques paroxystiques », véritables équivalents de l'attaque spasmodique de la crise. L'enfant « injurie ses maîtres ou ses camarades, ou bien frappe brutalement ceux qui l'entourent, détruit n'importe quoi qui lui tombe sous la main, déchire ses vêtements, etc. On voit parfois aussi des élèves être pris

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d'une colère violente, explosive et inexplicable » (p. 67). Ce qui caractérise ces colères c'est leur soudaineté, leur impulsivité, leur absurdité. « La colère, quand elle est épileptique, présente des réactions hors de proportion avec la cause provocatrice. Elle est absurde ; c'est souvent un véritable délire » (p. 79).

Les auteurs citent le cas d'une enfant de onze ans qui, au milieu de la classe, se lève sans motifs, va toucher la fenêtre et revient à sa place. Elle a des mouvements brusques et désordonnés que rien n'explique. Tout à coup, sans raison, elle pousse l'une de ses compagnes, elle mord l'autre, circule en frappant du pied et sait rarement ses leçons. Elle est très en retard au point de vue intellectuel. C'est une épileptique avec crises nocturnes de somnambulisme (p. 68).

3° U alcoolique. — On lira dans le petit livre du D"^ Laurent, la Criminalité infantile, un triste chapitre sur les Enfants bûcheurs (p. 65-76). On y verra que l'exemple funeste et criminel des parents, dans certaines régions, conduit les tout petits- enfants, dès l'âge de six ans, hélas! à boire du vin pur et de l'alcool. De là vient, avec tant d'autres conséquences désastreuses, un mauvais caractère, une irritabilité, une tendance continuelle à la colère et aux pires violences.

4° Les violents. — On lira dans le même livre, un chapitre sur les Enfants violents (p. 77-83). Ils ont l'instinct de la destruction, le besoin de nuire et de molester les autres, a Ils éprouvent un plaisir ynalsain à combiner des farces mauvaises, à insulter et à maltraiter les gens sur lesquels ils ont jeté leur dévolu. » Ces enfants font le mal, frappent et détruisent sans raison comme sans but. L'auteur cite le cas d'une fillette de neuf ans qui, sans rime ni raison, frappe violemment ses petites camarades et cherche à les renverser dans les escaliers. Une autre enfant du même âge, boiteuse, fille d'alcoolique, cynique et ordurière, frappe ses compagnes sans motif et s'amuse à leur passer sa béquille entre les jambes pour les faire tomber. Un enfant de douze ans insulte les passants, jette des ordures dans les boutiques. Il ne redoute que les gifles. Il bat sa mère et la met sous clef. Certains enfants violents méditent leurs mauvais coups. Impulsifs, querelleur» et batailleurs, ils sont aussi rancuniers et font le mal avec intention et après réflexion, « L'enfant T..^

DIVERSITÉ DES TEMPÉRAMENTS ET DES CARACTÈRES 23l

se prit de querelle, pendantlaclasse, avec un de ses camarades. Le maître intervint et l'aiïaire semblait terminée. Mais pendant la récréation qui suivit, T... s'empara d'une bouteille qu'il prit au préau, dans un panier, et sournoisement en asséna un coup sur la nuque de son camarade, et ce avec une telle violence que la bouteille se brisa et provoqua une blessure des plus graves. »

Remèdes. — Ces différents cas, sauf peut-être le dernier, relèvent de la thérapeutique médicale. C'est au médecin d'intervenir. L'enfant est un malade qu'il faut soigner, non un coupaible qu'il faille punir. L'action de la famille et celle de l'éducateur ne pourraient s'exercer qu'après la cure physiologique.

Formes SEMI-MORBIDES, semi-normales. — Le D"" de Fleury distingue deux cas qui rentrent bien sous cette rubrique : 1° la colère des petits neurasthéniques ; 2° l'autre, celle des tempérament hypersthéniques.

1® La première forme est celle de la faiblesse irritable. Elle n'est qu'un feu de paille, parfois terrible, vite éteint. « Ce sont, pour la plupart, de délicats et fragiles gamins, vibrants à l'excès, mais sans férocité foncière. On peut arriver assez facilement à les guérir. »

2° La deuxième forme est celle de la force, de Vexiibérance irritables. La nature des tempéraments hypersthéniques est souvent méchante. « Ici, c'est la tendance presque constante à la destruction, le plaisir ordinaire à nuire, à torturer les animaux, à quereller les camarades, et cela chez de petits gars vigoureux aux chairs fermes et au teint vif, mangeant avec une voracité parfois stupéfiante, toujours en mouvement, grimpant aux arbres, escaladant les murs, prompts à mordre, ou à frapper leur compagnons de jeu, braves d'ailleurs, sans crainte pour leur propre peau. » {Loc. cit., p. 157.)

Ces enfants ne sont pas des épileptiques, mais ils ont souvent une hérédité chargée. « Ces enfants, foncièrement malicieux, naturellement féroces, naissent assez souvent de pères alcoolisés, ou intoxiqués dans leur jeunesse ; un bon nombre d'entre eux ont des sœurs ou des frères touchés par le

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morhiis sacer (i), on bien encore ils sont sujets eux-mêmes aux crises de haut mal, alternant avec leurs accès de fureur. » (Ibid., p. 158.) Ils sont susceptibles d'amélioration.

Remèdes. — Ils sont d'ordre à la fois médical et pédagO' gique. Le D'^ de Fleury indique un traitement approprié à chacune de ces formes.

Traitement de la faiblesse irritable. — 1° Régime alimentaire réduisant au minimum les fermentations anormales, source fréquente d'empoisonnement pour le cerveau. Ce régime supprime l'alcool et les excitants du système nerveux (vin, café, liqueurs, etc.), les sucreries, les aliments acides, les aliments gras, les conserves alimentaires, les viandes faisandées, les mets épicés, les poissons lourds, les crudités, les légumes indigestes (2).

Les accès de colère étant, chez l'enfant faible et irritable, des réactions nées sur un fond de faiblesse, le D^^ de Fleury recommande de lui donner une alimentation riche en principes nutritifs : œufs, poissons légers, cervelle, riz de veau, purées de lentilles et de légumes verts, de la viande un peu cuite, du pain rassis ou grillé, enduit de beurre de bonne qualité et saupoudré de sel gris.

2° Réveil, repos, travail, jeux, sommeil, tout sera réglé et fait à heure fixe. « La régularité de vie est ici d'une importance primordiale. L'enfant, sachant que, quoi qu'il fasse, telle heure de la journée appelle tel genre d'exercice, ne se révoltera bientôt plus contre l'inévitable. »

3° Pratiques hydrothérapiques : tub quotidien ou drap mouillé, friction au gant de crin. Gymnastique et jeu au grand air.

4° Comme médicaments, un peu d'huile de foie de morue en hiver, quelques préparations phosphatées en été.

« C'est en lui donnant progressivement de la force, c'est en procurant du ton et, comme on dit, de l'assiette à son système nerveux qu'on mettra fin à ces réactions vives dont la faiblesse même est la cause prédisposante. Guérir un de ces

(1) L'épîlepsie ou haut mal.

(2) Suivant le mot de Platon : « II ne faut pas attiser le feu par 1« feu.»

jeunes neurasthéniques de sa débilité, c'est le guérir du même coup de son irritabilité. »

Traitement de V exubérance irritable. — 1° Régime alimentaire moins tonique que le précédent. Prédominance de l'ai ira <=>ntation végétarienne.

2° Vie au grand air. Exercices .physiques, marches un peu prolongées.

3° Comme médicaments, du bromure de potassium associé à des toniques du cœur (digitale, adonis vernalis), ou mieux aux injections hypodermiques de sérum artificiel.

4° Donner au moins trois fois par semaine un bain électrique statique, ou d'eau salée.

Ces enfants sont susceptibles de guérison. La chose est plus "ûifTicile quand ils sont nés d'un père, sinon alcoolique, du moins habitué à l'alcool. A ce sujet, le T)^ de Fleury s'écrie, avec raison : « N'oubliez pas cela, jeunes hommes qui ne savez plus vivre sans apéritifs, rouges-bords, petits verres, bocks entassés à votre table de café. Vous aurez un jour des enfants dont la méchanceté vous surprendra et vous irritera très fort, et que vous fouetterez violemment pour les punir des excès que vous aurez comm-is dans le temps où vous leur avez communiqué la vie.

« Nous ne serons que d'abominables sauvages tant que nous ne prendrons pas conscience des devoirs que nous impose dès notre adolescence notre paternité future. »

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