VII. La colère chez l'enfant bien portant et normal
Formes normales de la colère. — Il n'y a pas de différence absolue entre le normal et le pathologique. On redescend par degrés insensibles des formes morbides de la colère aux formes normales. On peut retrouver chez l'enfant sain et normal la plupart des accès décrits ci-dessus, mais sous une forme infiniment atténuée : colères subites, absurdes, disproportionnées par leurs effets avec les causes qui les ont provoquées ; violences, brutalités, efforts pour détruire, blesser, etc.
Pour introduire de l'ordre et de la clarté dans un sujet vaste et complexe, nous nous proposons d'analyser la colère d'abord chez le tout petit, de la naissance à trois ans ; puis
chez l'enfant de trois ans et au delà. Nous dirons les faits, les causes, les conséquences et nous proposerons quelques remèdes d'ordre pédagogique.
VIII. La colère chez le tout petit. — Elle est l'arme instinctive de défense, l'instrument inné de préservation contre tout ce qui contrarie la nature, ses instincts, ses tendances, contre tout ce qui empêche un plaisir ou provoque une douleur.
Dès les premiers jours, ce sont des cris et des mouvements de résistance. Vers deux mois, écrit B. Pérez, le nourrisson « repousse avec violence les objets désagréables, et, par le froncement des sourcils, la rougeur du visage et de la peau du crâne, les trépignements, quelquefois les larmes, montre de véritables accès de colère. A l'âge de trois mois, la jalousie provoque en lui des larmes, des cris et des contorsions, lorsqu'on fait mine de le supplanter dans la possession du sein ou du biberon. Il s'irrite encore, quand il ne peut prendre avec facilité le sein recouvert par l'étoffe du corsage, quand on le débarbouille, qu'on le baigne, qu'on change son linge, quand on ne devine ou ne satisfait pas assez promptement ses désirs. A six mois, en général, il ne se laisse plus enlever, sans criailler d'impatience, ses jouets, auxquels il parait tenir, soit en vertu d'un instinct inné de propriété, soit en raison des distractions de plus en plus nombreuses qu'ils lui procurent. » (Les trois premières années de Venfant, p. 75.)
Voici un fait que nous ne résistons pas au plaisir de citer. Il a été observé et décrit par un maître dans l'art d'observer et de décrire : Suzanne a juste trois mois et vingt jours, et elle veut saisir un coq rouge, peint sur une vieille assiette qui est à sa portée. Elle frappe l'assiette avec ses poings, la gratte avec l'ongle, lui parle, la retourne avec de grandes secousses... mais en vain. C'est alors que, ayant constaté son impuissance à « détacher le coq de d'assiette, elle se jeta dans une colère qui la rendit rouge comme une pivoine, lui élargit le nez à la façon des Cafres, lui remonta les joues dans les yeux, et les sourcils jusqu'au sommet du front. Ce front, tout à coup rougi, bouleversé, travaillé de bosses, de cavités, de sillons con-
traires, ressemblait à un sol volcanique. Sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et il en sortit, entre les gencives, des hurlements barbares ». (Anatole France, le Lwre de mon ami, p. 202, 203.)
Vers l'âge de un an, la colère de l'enfant se traduit quelquefois, dit B. Pérez, « par des actes nuisibles, qui sont comme un germe du sentiment de vengeance. Il bat, par colère, comme par jeu, les objets, les personnes, les animaux ; rejette avec emportement les assiettes, son verre, ses aliments, ses jouets, tout ce qu'il a dans ses mains, sur les personnes qui lui ont déplu, ou simplement sur la première personne venue, quand ces objets lui déplaisent ». {Loc. cit.)
Avec Spencer et les partisans de l'évolution, B. Pérez estime que l'enfant reproduit, sous une forme atténuée, la nature du sauvage primitif chez qui l'irascibilité et l'impulsivité sont des traits de caractère fondamentaux.
On peut donner une autre raison : la colère est l'arme des faibles, et l'enfant est faible; de plus il est irréfléchi, déraisonnable, et c'est la raison, la réflexion, qui sont le frein le plus puissant de l'irascibilité.
B. Pérez remarque avec justesse que la colère est légitime chez le petit enfant. Elle exprime sa révolte inconsciente contre les premières douleurs de la vie: convulsions, colique, mal de gencives, malaise produit par la fièvre, le besoin d'air, de locomotion ou de sommeil.
L'enfant est dans son droit, « lorsque, dans ses maladroits essais de langage, l'expression ayant trahi sa pensée, il hurle, il frappe la terre du pied, s'indigne de si bien dire et d'être si mal compris ». Il a raison de se fâcher, lorsque, « lui ayant donné une mauvaise habitude, comme celle de le bercer, de le laisser dormir sur les bras, ou de le coucher avec de la lumière, on vient à interrompre tout à coup une de ces habitudes » ; quand nous voulons lui imposer un acte rebutant : avaler une potion amère, supporter, sans se plaindre, une correction ou une privation, saluer ou embrasser une personne antipathique.
« Sa colère est aussi de bon aloi, lorsque, selon l'exemple cité par Rousseau, frappé par sa nourrice parce qu'il pleure, il se tait sur-le-champ, devient violet et suffoque de fureur ;..•
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une autre souffrance s'étant ajoutée à celle qu'il éprouvait sans doute auparavant, il exprime l'une et l'autre par des cris aigus, des signes de ressentiment et de désespoir. »
« L'enfant qui se plaît tant à marcher seul, quoique à ses risques et périls, se fâche sérieusement si l'on s'obstine à lui imposer une aide, quand il a envie de courir en liberté. » (Loc. ciL, p. 77-78.)
Nous avons insisté à dessein sur les côtés naturels et légitimes de la colère chez le tout petit, pour bien montrer que la colère, même à cet âge (et plus tard aussi, on le verra bientôt), n'est pas toujours un mal, un défaut, une tare. Elle est un réflexe offensif. Elle est le symbole de la vitalité.
Mais elle a ses torts, ses excès, ses inconvénients. « Elle peut être l'expression aiguë du caprice, de la jalousie, de la haine, du mépris, de toutes les passions hostiles, de la combativité, de la destructivité, de la vengeance, l'arme à deux tranchants de la méchanceté humaine, qui se blesse en blessant les autres. »
L'habitude de la colère entrave les progrès de la bienveillance et de la société, comme on peut le voir chez les petits bambins qui s'irritent, régulièrement, toutes les fois qu'on leur donne un aliment ou un jouet non désirés, ou parce qu'une personne étrangère leur parle ou^ les cajole.
B. Pérez cite un certain nombre e cas assez curieux, e notamment celui d'une fillette de onze mois qui entre en fureur parce qu'elle n'a pu réussir à saisir le nez de son grand-père. {Loc. cit., p. 79.)
« Quand les jeunes enfants sont en fureur, ils se roulent par terre, sur le dos et sur le ventre, criant, donnant des coups de pied, égratignant et frappant sur tout ce qui est à leur portée. » (Darwin.) « Ce n'est plus seulement de la colère, c'est de la rage, la rage qui est la colère de ceux qui sont faibles et impuissants, d'autant plus violente qu'elle est associée à moins de pouvoir. » (G. Compayré.) Ces faits et tous ceux du même genre méritent d'être surveillés et réprimés. Ci-dessous, nous proposerons quelques moyens de répression et d'amélioration.
ÏX. Après trois ans; dans la famille, à l'école. —
Ici les faits sont nombreux et très connus. On en trouvera quelques-uns dans J. Sully {loc. cit., p. 319etsuiv.) et dans B. Pérez, tEducation morale dès le berceau, p. 175 et suiv. Nous citerons de préférence les résultats d'une étude récente et conduite d'une façon scientifique, due à l'initiative de la Société libre pour l'étude psychologique de l'enfant :
Les signes physiques de la colère ont été relevés dans presque tous les cas. Un premier point, qui mérite d'être signalé, c'est la proportion relativement grande des enfants qui pâlissent. Cette proportion, selon la façon dont on groupe les chiffres, va de 37,57p. 100 à 45,08 p. 100. Or, les auteurs qui ont traité la question s'accordent à considérer la rougeur comme la loi et ne signalent la pâleur que comme tout à fait exceptionnelle.
Les mouvements sont rapides, incoordonnés ; toutefois, l'immobilité et la raideur du corps sont signalées dans 24 cas. Les poings sont ordinairement serrés, rarement les mains restent ouvertes (14 cas). La voix est presque toujours altérée : deux fois seulement on n'a pas constaté de modification, encore dans l'un des cas s'agit-il d'un enfant chez qui c'est peut-être moins à la colère qu'à la méchanceté froide que nous avons affaire.
La statistique des actes accomplis pendant la colère ne manque pas d'intérêt. Un assez grand nombre d'enfants se roulent à terre, se couchent, trépignent, 43 ont mordu ou tenté de mordre, 31 n'ont ni mordu ni essayé de mordre; 137 ont commis ou tenté des actes de violence sur autrui ; 16 en ont commis sur eux-mêmes en même temps que sur autrui ; 3 ne se sont attaqués qu'à eux-mêmes ; 76 ont frappé, brisé des objets, en même temps qu'ils frappaient autrui ; 13 ont frappé des objets inertes seulement; 11 n'ont commis aucun acte de violence et se sont bornés à crier, à pleurer, à bouder.
Dans la grande majorité des cas, l'enfant, pendant son accès de colère, a perdu presque absolument son bon sens et le contrôle de soi-même.
La colère vraie ne semble pas pouvoir être préparée et méditée. Des 14 réponses affirmatives, la plupart ne sont pas probantes ; il y a eu simulation suivie d'un accès véritable et spontané, ou bien les actes de vengeance et de cruauté n'ont pas été accomplis pendant la colère.
Les phénomènes consécutifs de la colère sont physiques ou moraux. Les larmes sont fréquentes ; les maux de tête, la prostration sont signalas un assez grand nombre de fois, mais rarement des troubles physiques graves et durables. Dans la plupart des cas l'enfant revient, après sa colère, à son état moral ordinaire. Cependant 49 enfants sont restés plu? pu moins longtemps fermés ou haineux ; 38 ont cherché à se venger ; 29 n'ont témoigné ni regrets ni remords.
L'état de santé des sujets est d'ordinaire bon, mais il s'agit de la santé extérieure, pour ainsi dire ; le nombre des nerveux, des fébricitants est relativement élevé ; un assez grand nombre d'enfants ont eu
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des maladies antérieures. Les renseignements fournis sur les antécédents héréditaires sont nécessairement fort incomplets ; ils sont significatifs cependant. La violence, l'irascibilité ou la nervosité des parents est signalée 57 fois, l'alcoolisme 24 fois.
L'influence de l'état atmosphérique semble assez fréquente. Avec l'âge diminue d'ordinaire la colère : cependant dans 6 cas, il n'y a eu que diminution de fréquence et non de violence ou inversement ; dans 10 cas, pas de changement; dans 6 cas, diminution de fréquence, mais accroissement de violence; dans 11 cas, accroissement de fréquence et de violence à la fois.