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sont sollicités par des ardeurs généreuses. Et, comme il fallait s'y attendre, à côté des réformateurs sincères, patients, désintéressés, il s'en est glissé d'impatients et d'utopiques. On a, peir instants, l'impression de perdre pied: Tendance dangereuse, s'il en fut, car c'est à la masse populaire qu'on s'adresse; or, ce qu'on lui doit avant tout, c'est H vérité, d'abord parce qu'il ne faut pas la tromper, ensuite parce qu'il faut tenir les promesses faites, enfin parce qu'il ne faut pas s'exposer à ses terribles colères le jour où elle s'apercevrait qu'on l'a bernée. Il faut donc habituer le peuple, dans cette période de transformation, à ne considérer que le réel pour le mettre en mesure de n'espérer et de ne vouloir que le possible. En un mot, il faut lui donner le sens des réalités pratiques.
Nous trouvons cette idée exprimée dans une page vigoureuse et fière, remplie d'amères et saines vérités : « Les hommes de bonne foi sentent le péril des magnifiques rêves que l'on a le tort de montrer au peuple comme des réalités prochaines, des coupables paroles de surenchère qui exaltent notre légitime désir de justice, mais qui, parfois bien inconsidérées, éveillent des espérances impossibles. Ils constatent que c'est un jeu sans noblesse, une sorte de « bonne- « teau » de la popularité, qui est une offense au peuple et une vilenie de la part de ceux qui s'y prêtent.
« Ils comprennent surtout que c'est un subterfuge, sans doute profitable pour quelque temps à ceux qui l'emploient, mais gros de menaces pour l'avenir. D'abord, pour piper le suffrage des naïfs, on tient des propos de mensonge qui faussent l'esprit du peuple, oblitèrent en lui le sentiment du réel, alors que, tout au contraire, il faudrait sans cesse développer sa raison pour le rendre chaque jour plus capable de se conduire lui-même. Sans bonne foi et sans bon sens chez ceux qui parlent comme chez ceux qui écoutent, il ne peut y avoir qu'une parodie de RépubHque. La République c'est, en effet, la raison et l'honnêteté victorieuses.
« Mais le plus redoutable danger c'est la colère de toutes les désillusions qu'on risque d'ameuter à la longue contre la République. Pour la conquête d'une majorité, on entasse, au moins par promesses, les constructions les plus disparates, les plus bancroches, les plus contradictoires, que l'on donne comme facilement et immédiatement réalisables. On sait
qu'il n'en est rien. Mais qu'importe, n'est-ce pas ? pourvu que, avec cet enivrant vertige, on triomphe au scrutin et que l'on sorte d'une mauvaise passe. Ensuite on en sera quitte pour oublier jusqu'aux élections suivantes.
« Mais le peuple, qui est en droit de penser qu'on lui a parlé sérieusement, n'oublie pas, lui. Peut-il admettre que soient si chanceuses les innombrables réformes qu'on lui a présentées comme toutes simples ? Son cœur généreux s'est peu à peu habitué à tous les beaux espoirs dont on n'a pas pris soin de lui faire apparaître le prix et les résultats. Il s'étonne qu'on tarde tant de les réaliser, s'impatiente, réclame tout à la fois. Quelque grande œuvre que la République ait pu accomplir, elle semble dérisoire en face des prodigieuses et immédiates métamorphoses qu'on a fait entrevoir. Alors, on nie cette œuvre, on s'en gausse. Et quoique la République fasse encore pour réaliser peu à peu, sans violences, sans affolement des intérêts, sans crise économique, sans oubli de la défense nationale, les réformes suffisamment étudiées, son incessant effort de construction paraîtra toujours une demi-faillite.
a Les républicains sincères, qui pensent à l'avenir de la République et non point seulement à leur pauvre gloriole de quelques années, se doivent à eux-mêmes de montrer au peuple les difficultés et les conséquences probables de toutes les réformes qu'on lui propose en même temps, et le caractère anarchique de certaines exigences professionnelles qui, sous prétexte de liberté, sont autant de révoltes contre la loi. Nous avons trop confiance en la claire raison des gens de ce pays pour ne pas croire que les hommes politiques ayant le courage de parler net ne manquent pas de recevoir, en autorité et en prestige, la juste récompense de leur franchise. Et, en agissant ainsi, quel service ils rendent à la République c'est-à-dire au peuple lui-même !
« Toutes les sociétés où l'on se targue de propagande et d'éducation démocratiques devraient invariablement se faire honneur de ne^montrer « que ce qui est, pour s'habi- « tuer et habituer les gens à ne vouloir que ce qui se peut », selon l'expression du président du Sénat, M. Antonin Dubost. Saisissante et juste parole d'un honnête homme et d'un fier républicain, qui mériterait de devenir la formule de
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toute notre action... Il faut de plus en plus mettre avec franchise le peuple en face des réalités... » (G. Lecomte, cité dans le Manuel général, 30 mars 1907, p. 409-410.)
2° Respect de la loi. Ordre et progrès. — On a comparé la société à un organisme vivant. Mais il faut bien considérer que tout organisme est caractérisé par la coordination et la subordination des parties : organes et fonctions. Et il ne peut grandir, se développer, évoluer, qu'à la faveur de ces relations réciproques, régies par des lois fixes, d*où résultent l'ordre, l'harmonie, la santé.
Les mêmes nécessités se rencontrent dans la vie sociale. Elle aussi, et sans doute plus que la vie individuelle, a besoin d'ordre pour rendre possible le progrès. L'organisme social ne peut évoluer et progresser que si les parties, organes et fonctions, sont coordonnées et subordonnées suivant les règles du juste et de l'utile.
Cela implique une discipline nécessaire. Nous la trouvons dans la subordination des parties au tout, dans le sentiment que doit avoir chaque unité sociale de tout ce qu'elle reçoit du groupe, de tout ce qu'elle doit lui rendre. (Cf. p. 18 et note 1 ; p. 204, 206.)
La « loi », au sens fort et rigoureux du mot, symbolise cette subordination nécessaire de l'individu, sa soumission réfléchie à des fins qui le dépassent. Le respect de la loi est un des besoins les plus urgents d'une société démocratique, précisément parce qu'elle a l'impatience du progrès et, par suite, la tentation fiévreuse de changer l'ordre actuel des choses sans toujours bien comprendre le but à atteindre et les moyens à employer. (Sur l'idée de loi naturelle et la croyance aux transformations subites, voir t. I^s p. 275.)
« L'insurrection et la guerre sont des méthodes de progrès rudimentaires et barbares ; elles ne peuvent être que la ressource extrême des populations opprimées, ou destituées de tout moyen légal de changer l'ordre des choses qui fait leur misère... La loi, c'est la même chose que la civilisation. Se soustraire à la loi, lui refuser systématiquement le redpect, c'est, en réalité, renoncer à la civilisation... Au premier rang, dans nos préoccupations, doit être la forma-
tion du sentiment, du respect de la loi, si nous ne voulons pas que l'école livre à la société des individus égoïstes qui seront incapables de préférer la loi à leur intérêt, ou des barbares qui, ne connaissant que la force, se flatteront de réaliser par les instincts de la sauvagerie primitive un idéal supérieur de civilisation. » (G. Lanson, Revue Bleue, 9 et 16 mars 1907. Cf. notre Précis de Droit usuel, p. 95.) En somme, pour une république démocratique, le respect de la loi pai- tous les citoyens, pris individuellement ou groupés, est une nécessité primordiale, une condition de vie ou de mort. C'est là une vérité, devenue banale dans l'enseignement, et malheureusement méconnue parfois dans la réalité. On est étonné et douloureusement surpris de sentir le besoin de la rappeler.
3« Liberté individuelle. — Bien public. — Après avoir éprouvé un besoin jaloux, impérieux, de liberté, voici que, peu à peu, les groupements corporatifs (associations, syndicats, mutualités) reprennent l'individu afîranchi et le soumettent à de nouvelles obligations. Après avoir secoué le joug de toute autorité et afîaibli, à certains égards, le sentiment du respect au sens élevé du mot, voici que le groupe social et surtout les sous-groupes sociaux imposent leur autorité à l'individu, lui enlèvent parfois le droit de penser par lui-même et d'agir conformément à sa pensée.
Après avoir fondé, au prix de mille difïicultés, la « République », res puhlica, la chose de tous ; instauré la notion de l'intérêt général et du bien public, voici que des associations multiples, anciennes ou nouvelles, aux formes variées, morcèlent l'intérêt général en autant de fractions isolées, divergentes, parfois hostiles.
Résumé, — Notre société a besoin de réalités, on lui donne parfois des rêves ; elle a besoin d'ordre et de discipline, on lui parle un peu trop de transformations hâtives et fiévreuses; elle a besoin de liberté, et sous prétexte de force dans l'union et dans la coopération, on forge à l'individu de nouveaux liens qui pourraient devenir des entraves et des chaînes ; enfin elle a besoin de dévoûment à la chose publique, et l'individu est sollicité par les obligations et les intérêts corporatifs. Voilà une situation anormah d'où il faudrait sortir à tout prix.
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VJ, Comment les satisfaire ? — L'instituteur travaille surtout pour l'avenir. Mais cet avenir n'est jamais bien éloigné, puisque, les élèves, qui le quittent à treize ans, seront, huit ans plus tard, électeurs.
De là, pour lui, la nécessité, non de réformer le présent, — le pourrait-il que la chose serait pleine de dangers pour lui — mais de préparer l'avenir, en s'adaptant personnellement aux besoins de la vie contemporaine et en y préparant ses élèves (l).
Il faut mettre, avons-nous dit, le peuple en face des réalités ? Commencez par donner à l'enfant des choses et non des mots ! par l'habituer au réel, le dresser à observer, à voir, comparer et juger par lui-même. — Il faut se défier des rêves, généreux sans doute, mais irréalisables? Commencez par donner lentement, progressivement, à l'enfant l'idée de loi scientifique, idée qui exclut tout miracle, aussi bien théologique que thérapeutique, social et économique ; idée qui donne, avec la patience d'attendre les réformes préparées et mûries, la force et le dévoûment nécessaires pour les préparer et les mûrir (2). — Il faut dire au peuple la vérité et rien que la vérité ? Commencez par en faire contracter l'amour, l'habitude et le besoin sur les bancs de l'école ; vous lancerez dans le courant do la vie sociale de jeunes esprits
(1) Il va de soi que si l'instituteur doit prendre conscience des besoins de la vie sociale contemporaine, il doit bien se garder de faire pénétrer ces préoccupations dans sa classe. Il ne doit jamais oublier qu'il a devant lui des enfants, lesquels ont droit « aux vérités »,aux vérités acquises. Que l'école reste un milieu embelli par les belles pensées, calmes, fereines, généreuses. On n'a pas le droit d'en faire un champ clos que 86 disputeraient les partis. Il importe donc que les élèves-maîtres ne 8e méprennent pas sur les intentions qui nous ont poussé à leur faire connaître, plus particulièrement dans le présent volume, les idées sociologiques et économiques qui résument les besoins de l'heure actuelle. Elles sont pour eux, et non pour les petits écoliers qui leur sont confiés. Elles sont exposées aux maîtres afin de leur permettre d'apercevoir l'ensemble dont ils font partie, et aussi, tout en localisant et coordonnant leurs efforts, d'en décupler l'énergie et les résultats. Mais la tâche ncolaire, voilà l'essentiel de leur oeuvre professionnelle, nous voulons dire : la formation physique, intellectuelle et morale de l'enfant. Il est trop évident que, sans cette formation préalable, tout le reste l« serait que déclamation et duperie.
^2) Cf. le tome I", p. 273-275. — Cf. notre Essai historique et critique tur la sociologie chez Auguste Comte, Conclusion générale, p. 477-479.
aptes à la discerner et à Texiger. Une fois électeurs, ils .s*en souviendront. Ce qui revient à dire : donnez une éducation positive et scientifique, car la science enseigne le réel, 1© réalisable, la patience et la franchise. Seule elle ouvre Tesprit et lui permet de dominer le moment présent pour le dépasser et roir l'avenir; seule elle permet, chose tout aussi difficile, de découvrir les intérêts permanents, au milieu du conflit des intérêts passagers.
Des forces collectives, d'une puissance formidable, pourront, un jour ou l'autre, se ruer à l'assaut de Tordre social, politique ou économique, établi. C'est l'école qui — si elle a rempli sa mission — pourra arrêter le torrent, et même — ce qui serait mieux — l'empêcher de se former. Les écoles « permettent, en organisant dans tous les cantons le reboisement moral de la France, d'éviter la ruée des eaux, de canaliser leur énergie, de transformer leur fureur en forces motrices utilisables. Macaulay se demandait naguère si l'entrée en ligne des masses ouvrières ne serait pas pour la civilisation occidentale comme une nouvelle invasion de barbares, derrière laquelle il faudrait tout reconstruire à frais nouveaux. Gh. Gide, au contraire, fait prévoir que, sans doute, les révolutions futures seront moins dramatiques ; elles s'opéreraient sous la pression raisonnée de la démocratie, par les soins d'hommes nouveaux, tenant à la fois du légiste et du technicien, connaissant les réalités de la vie ouvrière et sachant dans quelle mesure, en portant sur quels points, l'organisation juridique les peut modifier. Si les choses doivent se passer ainsi (1), si la civilisation occidentale doit développer, sans cataclysme, sa logique propre et aller rationnellement jusqu'au bout de sa destinée, c'est sans doute au développement de l'enseignement laïque qu'en reviendra l'honneur. » (G. Bougie, Solidd' risme et libéralisme, p. 245-246. Cf. ci-dessus, p. 30 et note 1.) Cet enseignement, s'il est donné comme il doit l'être, s'il repose sur la science, sur le donné, le positif ; s'il donne pour base, à toute culture professionnelle, une culture générale primaire, vraiment a humaine » ; s'il inculque
(i) Il faut toujours l'espérer, malgré les aflOigeantes Réceptions qa*im« pose parfois la réalité.
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aux futurs citoyens et aux futurs producteurs le sentiment et ridée de la Zot, aussi bien scientifique que sociale, et par suite de la discipline, de l'ordre nécessaire, — on peut espérer que, en dépit de quelques accès de fièvre et de désordre, l'organisme social trouvera, tôt ou tard, son équilibre moral et économique.
Notre société a besoin de liberté, et les associations la diminuent? Elle a besoin qu'on travaille au bien public, et ces mêmes associations en obscurcissent la notion ? Peu importe ! Nous pourrons, malgré tout, suivre le courant du progrès tout en restant fidèles aux notions, essentielles sur lesquelles se fonde le régime républicain et démocratique : liberté et bien public. Et voici comment.
Nous savons que le but de l'éducation c'est la formation intellectuelle et la formation morale. Dans ce dessein, elle donne à l'enfant des habitudes, autrement dit une force morale qui se conforme à l'ordre général des choses, qui s'accoutume, peu à peu, sans violence, à faire ce qu'il faut faire en temps utile et comme il faut le faire, en un mot, à se régler.
Elle habitue l'enfant à la liberté, tout en lui inculquant le respect de la règle et de l'autorité. Elle le prépare aux limites, aux restrictions, à tous les frottements de la vie sociale(l), en l'habituant à subordonner ses inclinations à la raison, à ajourner ses plaisirs, à supporter la douleur, à compter avec les inclinations, les goûts, les intérêts et les droits des autres, bref elle le prépare à vivre comme une partie dans un tout, à y garder sa physionomie propre sans nuire à l'haï monie de l'ensemble. Elle lui fait envisager la nécessité de se préparer à jouer un rôle utile, à occuper sa place, à remplir une fonction, de façon à rendre possibles la vie, la santé et le progrès du tout. Et c'est ainsi que, suivant im mot connu, et toujours vrai, l'école est, en petit, l'image de la vie.
Nous y développons la liberté sans nuire à la discipline ; nous y exigeons l'obéissance, la soumission et le respect,
(1) Voir ci-dessus» p. 313, 320. Voir aussi p. 149 i le devoir avaat \» droit; et 152-153 : Tautorité sociale. Cf. aussi 299. 317-321.
sans annihiler la personnalité ; nous y créons le besoin d'actî vite et d'initiative, sans créer du désordre ; nous y aiguison-i l'esprit critique, le bon sens et le jugement, sans tomber dans le scepticisme ; nous y enfantons des caractères et des volontés personnelles, non pour détourner de l'intérêt général, mais pour y travailler.
Que nos élèves s'associent, qu'ils fondent mutualités, associations, et, plus tard, syndicats, rien de mieux, mais qu'ils ne perdent jamais les bienfaits de l'éducation morale et civique. Qu'en entrant dans un groupement corporatif, ils s'appliquent à y apporter un esprit ouvert et perspicace, une volonté active et généreuse; qu'ils n'abdiquent jamais leur liberté, leur personnalité, leurs convictions, sous peine de devenir des ilotes ; qu'ils ne détournent pas l'activité corporative au profit des intérêts ou parfois, hélas! des rancunes de quelques associés ou du groupe tout entier ; qu'ils n'oublient jamais que ce qui fait leur dignité d'hommes, c'est la liberté, et leur dignité de citoyen : l'honnêteté et le dévoûment à la chose publique.
Il peut y avoir à la fois autorité et liberté, intérêt personnel, corporatif et général, sous l'égide de la dignité humaine, de l'obligation morale et du devoir. Toute autre conception de la « solidarité » morale et sociale en ferait une coalition d'intérêts personnels, une « complicité » pour le mal. — « Tous^our un, un pour tous », soit, mais que ce soit pour l'honnêteté, le bien et la justice !
Tels sont les principes que nous voudrions voir pénétror dans l'éducation professionnelle, civique et morale des éducateurs du peuple. Ce sont du moins ceux que nous avons essayé d'introduire dans les trois volumes de cet ouvrage. Au lecteur de dire si nous avons été assez heureux pour réaliser, à quelque degré, le programme annoncé dans la préfaoe du tome P'(p.xi etxii), en ces termes:.... de là viendra dans celivre le souci des explications sociologiques et des besoins de la vie moderne, l'éducation de la volonté et des énergies, la préoccupation de l'esprit critique et de la moralité; on y trouvera, en un mot, un effort continu pour conduire le futur citoyen à la notion de ce qu'il y a de plus rare encore, hélas ! et de plus indispensable toutefois à une démocratie :