‹ Psychologie et pedagogie des aveuglesChapitre 2 sur 10 · II. — L’intelligence de l’aveugle · texte numérisé non relu

II. — L’intelligence de l’aveugle

Voici bientôt un siècle un quart qu’un employé du ministère des affaires étrangères à Paris, mû par un sentiment de compassion bien plus que par des théories psychologiques, forma le projet d’instruire les aveugles. Ils étaient demeurés jusque-là en marge de la société parce qu’on les jugeait incapables de culture comme de toute adaptation à la vie sociale. Valentin Haüy eut pourtant connaissance de quelques cas d’aveugles instruits qui le guidèrent dans son entreprise. L’école qu’il fonda fut adoptée par la nation, et au bout de peu de temps elle eut des émules dans la plupart des pays civilisés. Ainsi se trouva organisée une vaste expérimentation psychologique et sociologique à la fois, dont les résultats ont été divers selon les milieux, s’éclairant les uns les autres.

Une constatation les domine tous : c’est que l’aveugle est susceptible d’un développement intellectuel complet. Non seulement dans toutes les écoles d’aveugles de tous ces pays le même enseignement primaire a pu être donné que dans les écoles de voyants, et il a été reçu avec le même succès que par les voyants, mais partout, au-dessus de ce niveau moyen, des intelligences se sont élevées et se sont orientées dans toutes les directions de la culture humaine. Philosophie, théologie, mathématiques, philologie, histoire de la littérature, belles lettres, droit, les goûts les plus divers sont représentés. Seules sont désertes les branches du savoir humain où la vue est nécessairement requise comme moyen d’investigation, par exemple la médecine, l’histoire naturelle. L’obstacle auquel se heurte l’aveugle est donc non dans les facultés de son intelligence, mais exclusivement dans les conditions matérielles du travail. Il vient du dehors, non du dedans.

Deux conséquences découlent de là. D’abord que la cécité n’entame pas l’intelligence, elle la laisse intacte. Les notions élémen-

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taires de lumière, de couleur, dont l’aveugle demeurera fatalement privé, ne sont pas indispensables — l’expérience le prouve — à la vie de l’intelligence, et ne jouent pas un rôle essentiel dans les synthèses mentales. Les sources restent saines. Aucune des facultés mentales n’est atteinte, et toutes, dans des circonstances favorables, sont susceptibles d’un plein épanouissement, du plus haut degré de développement auquel un être normal peut aspirer.

Ensuite, l’intelligence de l’aveugle, égale à celle du voyant, ne diffère pas en nature : elle ne se distingue pas par des caractères particuliers, qui justifieraient en quelque sorte une psychologie distincte; si la cécité favorise telle ou telle tendance, elle ne le fait ni d’une manière fatale, ni d’une manière uniforme. L’expérience prouve qu’il n’y a pas de caractères psychologiques qui soient nécessairement causés parla cécité puisqu’il n’y en a pas qui se retrouvent chez tous les aveugles, et qu’il n’y en a pas non plus qui soient l’apanage exclusif des aveugles.

Ces constatations-là, peut-être l’atomisme associationniste peutils’enaccommoder — avec unpeu d’ingéniosité une théorie s’accommode de bien des faits — mais sont-elles les constatations qu’il faisait prévoir? Une doctrine qui voit dans l’esprit un composé de sensations et d’images, véritables atomes reliés entre eux par une mécanique dont le rôle est analogue à la mécanique newtonienne dans l’univers nous prépare-t-elle à en fournir une interprétation satisfaisante? Si le rôle des sensations est à ce point déterminant dans la pensée, si elles sont constitutives de l’esprit, et si l’esprit demeure toujours prisonnier de la sensation et de l’image qui n’est pas autre chose que la sensation affaiblie, comment comprendre qu’un individu privé de sensations aussi prépondérantes que les sensations visuelles ne présente pas une mentalité très diminuée, et radicalement différente de celle du voyant? Songez que chez le voyant les sensations et images visuelles occupent presque entièrement le champ de la conscience, que le voyant organise presque exclusivement sa vie d’après les sensations et les images visuelles.

Le sensualisme de Diderot est tout voisin de l’associationnisme. Bien que l’aveugle du Puiseaux, qu’il a l’encontré, ait été, semblet-il, un personnage fort peu remarquable et très médiocrement cultivé, Diderot a été fort surpris de ce qu’il a observé en lui. Sur-

tout la manière dont il a interprété les faits qu’il lui a été donné d’observer est significative. I/aveugle du Puiseaux était-il cruel? Nous ne savons. Toujours est-il que pour Diderot l’aveugle est nécessairement étranger à tout sentiment de compassion, car c’est par la vue que la compassion pénètre dans l’âme. L’aveugle ne connaît pas davantage le sentiment de la pudeur, car la pudeur est un produit de la vue. Et de même que sa vie affective et sa morale diffère de celles du voyant, l’aveugle a une métaphysique à part, une métaphysique de non-voyant dont Diderot entreprend de débrouiller les principes. L’expérience contredit invariablement toutes ces aventureuses constructions de l’esprit. Mais si nihilest in intellectu qiiod non ante faerit in sansu « il n’y a rien dans l’intellect qui n’ait passé par les sens », comment la privation d’un sens aussi important que la vue n’entraînerait-elle pas des troubles profonds dans l’intelligence, ne la transformerait-elle pas? Sa doctrine philosophique s’interpose à la manière d’un écran entre Diderot et les faits.

Si l’égalité intellectuelle de l’aveugle et du voyant embarrasse la psychologie atomiste, comment cette psychologie expliquera-t-elle le cas d’Helen Keller? Helen Keller est non seulement aveugle, mais totalement sourde, et muette en raison de sa surdité. Elle est affligée de sa double infirmité depuis l’âge de 18 mois, si bien que dans son cas il paraît bien impossible de faire intervenir des images visuelles ou auditives. Emprisonnée derrière cette double muraille, son intelligence semblait ne se devoir développer qu’à la mesure du pauvre rayon dans lequel s’exercent les sensations tactiles. Pourtant aujourd’hui Helen Keller est une personne très instruite, qui a suivi le cours d’une université et a brillamment passé ses examens. Un jour elle a eu une révélation merveilleuse, qui montre bien le caractère intuitif que prend parfois l’élaboration de la connaissance ; elle a compris brusquement que le mot water que sa maîtresse épelait dans sa main désignait ce quelque chose de frais qui coulait de la fontaine dans sa timbale, et du même coup elle a confusément senti que les hommes avaient un moyen de se communiquer leurs pensées. La maîtresse a vu jaillir l’éclair dans la petite âme, et noté le trouble de l’enfant. Mille fois sollicité l’esprit n’avait pas répondu; cette fois il s’éveillait. Un mois plus tard elle connaissait au toucher les caractères de l’alphabet Braille.

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Après un nouveau mois elle écrivait une lettre à sa cousine. Au bout de trois ans, elle avait acquis une somme d’idées etde mots suffisants pour converser librement, lire avec intelligence et écrire en bon anglais. Aujourd’hui, après s’être frayé trois moyens de communication avec le monde extérieur — l’alphabet manuel, l’alphabet Braille, et la parole qu’elle lit sur les lèvres et qu’elle a appris à reproduire en imitant les mouvements perçus — Helen Keller a appris diverses langues; et, auteur d’ouvrages qui ont fait le tour du monde, cette déshéritée qui semblait condamnée à une demiidiotie est devenue un ardent foyer de pensée.

Parmi les cas, aujourd’hui nombreux, que nous pourrions rapprocher à l’exemple illustre d’Helen Keller, nous aimons à évoquer celui de Marie Heurtin, parce que l’éducation de cette jeune fille s’est poursuivie tout près de nous, à Notre-Dame de Larnay, dans les faubourgs de Poitiers. Sa destinée de fille de couvent, volontairement humble, n’est guère moins instructive pour le psychologue que l’éclatante renommée d’Helen Keller. Le petit animal rugissant qui, âgé de sept ans, à son entrée à l’école, se roulait à terre dans des accès de rage imbécile, a eu lui aussi sa révélation. Si l’on s’est borné à lui donner une instruction primaire, la justesse de sa pensée, l’intensité de sa réflexion, son activité intellectuelle permettent de croire qu’elle était capable de pousser l)ien au-delà. Les lettres que nous avons reçues d’elle ne nous laissent aucun doute à cet égard. Or chez Marie Heurtin la double infirmité était congénitale. Sa réussite oppose une réponse péremptoire aux sceptiques qui dans le cas d’Helen Keller invoquent obtinément de vagues réminiscences visuelles, et enlèvent à cette expérience sa pleine signification philosophique. Nous en pouvons conclure que les seules données du toucher suffisent parfois à développer une intelligence, car les impressions gustatives et olfactives sont évidemment à cet égard d’une importance fort médiocre ; et d’ailleurs elles ont fait totalement défaut chez certains sujets aveugles-sourds rééduqués, par exemple Marthe Obrecht.

N’est-ce pas dire que la richesse et la diversité des sensations importent beaucoup moins que la vigueur de l’esprit qui les happe à l’entrée, les transforme pour les assujettir à ses besoins, et les entraîne dans des synthèses originales vers des fins qui lui sont propres.

P. VILLEY. — PSYCHOLOGIE ET PÉDAGOGIE DES AVEUGLES dl

Ne nous étonnons pas qu’en dépit clesfaits des psychologues continuentà affirmer l’isolement psychique de l’aveugle h Nos habitudes spontanées de pensée semblent nous imposer cette conception. Tant qu’on considère l’intelligence comme un polypier d’images, selon la conception de Taine, et tant que, avec Hume, on prétend expliquer sa structure par les éléments simples que sont les sensations, on peut difficilement échapper à l’une des deux conséquences que voici : ou bien avec le sens commun non averti on tend à vider l’âme de l’aveugle purement et simplement de toutes les données qui chez le voyant sont plus ou moins conditionnées par la vue, c’est-à-dire de presque tout son contenu; ou bien, avec le philosophe, on est disposé à imaginer des réactions étranges et des combinaisons très particulières qui mettent sa vie psychique tout à fait à l’écart de celle des voyants. Mais même quand il a cessé de s’imposer comme doctrine le sensualisme psychologique continue de s’imposer comme méthode spontanée delà pensée ; nous pensons naturellement en partant des éléments. Regardons la réalité profonde de laviede l’esprit, qui est activité, synthèse, métamorphose : elle nous expliquera le mécanisme de la sufipléance qui permet à l’aveugle, sans les données de la vue, de partager la vie des voyants, de les comprendre et d’être compris par eux.

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