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III. — La suppléance de l’attention

Il faut bien comprendre, en effet, que le vicariat des sens grâce auquel s’opère le rétablissement relatif est à proprement parler un vicariat non des sens mais de l’intelligence. Tout le travail de la suppléance s’opère non dans les organes des sens, qui ne sont pas modifiés, mais dans le domaine de l’aperception. Ce qui ne veut pas dire du tout que l’aveugle soit doué d’une façon particulière sous le rapport de l’intelligence, mais seulement que c’est la fonction propre de l’esprit de tirer des données brutes des sens les aliments nécessaires à la vie pratique et à la pensée; privé d’une source d’informations, il s’efforce de tirer plus d’enseignements utiles des sources qui lui restent, et qui continuent de lui apporter exactement les mêmes données.

1. Voir par exemple Vertes, Das Gedaechtniss der Bliaden, dans Archiv für die gesammte Psychologie, 1920.

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L’ancienne philosophie expliquait l’activité de l’aveugle tout autrement; elle admettait que les sens survivants lui apportaient des données plus riches en échange de celles qui lui manquaient. L’exercice avait comme résultat, selon elle, d’aiguiser les sens, d’abaisser pour eux le seuil de la conscience. Obligé d’exercer les sens qui lui restent, l’aveugle les perfectionnerait. Ils deviendraient donc sensibles à des excitations plus petites, percevraient de moindres différences entre les sensations, et par suite appréhenderaient plus d’objets dans le monde extérieur. La jDsychologie avait ainsi son équivalent rationnel des miracles que, par un besoin de justice compensatrice, la crédulité populaire a si libéralement prodigués en faveur des aveugles (don de double vue de Tiresias et de beaucoup d’autres aveugles).

Qu’on ne s’étonne pas de voir mentionner jusque chez des philosophes la vieille légende d’aveugles distinguant des couleurs au toucher. Les tricoteuses aveugles qui renouvellent chaque jour ce petit prodige, trient en réalité leurs laines au moyen de caractères tactiles associés aux couleurs. Mais qui peut déterminer a priori les limites de cet affinement par l’exercice une fois que le principe en a été admis? Ceux-là même qui répugnaient à croire que les nerfs tactiles pussent étendre leur fonction jusqu’à devenir sensibles à des rayons lumineux ne voyaient à tout prendre dans cette croyance qu’une exagération, une application abusive d’une conception juste.

A peine armés de l’esthésiomèlre les psychologues lui ont demandé d’établir que le sens du lieu de la peau est chez l’aveugle supérieur à ce qu’il est chez le voyant. Et naturellement l’esthésiomètre leur a obéi. Les investigations de Czermak b de Goltz, de Gàrttner, de Hocheisen, de Stern ont donné des résultats dont la concordance serait pour surprendre ceux qui ne savent pas jusqu’à quel point nos instruments de laboratoire participent aisément à nos préjugés philosophiques. Logiquement cette supériorité devait chez l’aveugle-sourd devenir écrasante. Et l’esthésiomètre, qui participe aussi à notre logique, n’a pas manqué de le vérifier chez Laura Bridgman.

Cependant dès 1899 les recherches de Griesbach, plus métho-

1. Sitzungsbericht der Akademie der Wissenschaften, t. XV et XVII, Vienne, 1853.

diques, et poursuivies sur des milliers de sujets, ont enfin montré l’inexactitude d’une croyance qu’on tenait pour incontestable. A vrai dire ses méthodes d’expérimentation nous paraissent encore fort imprécises; mais d’autres expérimentateurs, Kunz \ Foucauld, ont depuis confirmé ses conclusions que je considère désormais comme acquises Il les a généralisées en les étendant aux sens de l’ouïe et de l’odorat. Il a particulièrement fait porter ses recherches sur la localisation des sons qui, jouant un rôle important dans la vie de l’aveugle, aurait des chances toutes spéciales de se perfectionner si l’exercice avait pour effet de perfectionner les sens. Et malgré les réserves qu’appellent ses méthodes d’expérimentation, on peut dire qu’il a ruiné la thèse traditionnelle du développement de l’acuité sensorielle par l’exercice chez les anormaux sensoriels.

On n’a guère essayé de la restaurer^. Hocheisen avait tenté de montrer que l’aveugle perçoit avec plus de justesse que le voyant les impressions musculaires, qu’il apprécie plus exactement les angles formés par les articulations. On voit de suite de quelle valeur eût été une pareille démonstration pour la perception de l’espace. Mais l’étude de Hocheisen posait une question plus qu’elle ne la résolvait, car elle n’avait porté que sur huit sujets aveugles, et encore huit sujets qui étaient bien loin de présenter des résultats concordants. Or nul à ma connaissance n’a repris le travail de Hocheisen, non seulement parce qu’aujour-

1. Zur BlindenpsychoLogie (Das sogeiianrite « Sinneuvikariat »), Vienne, 1902.

2. J’ignorais, lorsque j’ai publié Le monde des aveugles en 1914, que Petkoir avait l’année précédente refait des expérimentations sur le sens du lieu de la peau et contredit les conclusions de Griesbach. Son travail a paru en 1914 dans le Jahrbiich der Hamburg. Wissentchaftlichen Anslalten. Mais ses expérimentations ont porté sur un nombre trop faible de sujets pour qu’on puisse en tirer des conclusions. En revanche je me suis intéressé à la préparation d’un mémoire, en partie inédit, de Georges Lamarque qui a repris de son côté des expérimentations extrêmement soignées : elles ont confirmé une fois de plus le point de vue de Griesbach. Lamarque a étudié en outre comparativement chez des aveugles et chez des voyants la sensibilité aux pressions et ce qu’on peut appeler la sensibilité tactile adaptée : perception par le toucher des différences entre deux reliefs, deux longueurs, deux angles. Nulle part il n’a constaté une supériorité chez les aveugles.

3. Voir pourtant le travail de Mahner paru à Berne en 1909, Vnterscheidungsfahigkeit im Gebiete des inneren and ausseren Tasisinnes, Geschinacks und Geruchsinnes. Mahner conclut à une supériorité des sourds-muets sur les individus normaux pour l’évaluation des poids et pour le toucher; à une supériorité de l’aveugle pour les sensations gustatives et olfactives. Dans tous les cas l’individu jouissant de tous ses sens aurait quelque infériorité sur l’anormal.

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d’hui les chercheurs ont maintenant conscience de 1 extrême difficulté de ces expérimentations (que l’intervention de tant de facteurs psychiques peut fausser), mais parce qu’on paraît s’être détourné de ces préoccupations

Griesbach est allé plus loin que Grieshach. 11 a pensé établir non pas seulement que chez l’aveugle l’acuité des sens n est pas supérieure à la normale, mais qu’elle lui est inférieure. Et les recherches de Kunz ont jiaru confirmer ce point. Tous deux affirment que la perte d’un sens, au lieu d’aiguiser les sens survivants, .les émousse, et Kunz prétend même que le doigt lecteur est 3 à O fois moins sensible que les autres doigts. Mais ils généralisent à tort certaines constatations exactes. C’est un fait que la cécité procède souvent d’une hérédité chargée, qu’elle est jointe chez beaucoup de sujets à des tares physiques et mentales. 11 faut chercher la cause des défectuosités sensorielles signalées non dans la cécité elle-même, mais dans ces tares et ces défauts constitutionnels qui l’accompagnent, parfois aussi peut-être dans les conditions déplorables pour le développement personnel où nous verrons qu’elle place souvent l’individu. Si la cécité intervenait comme cause, l’infériorité sensorielle serait constante ou presque chez l’aveugle. Au contraire, les sujets aveugles les mieux doués ne le cèdent en rien aux voyants les mieux doués, et il ne semble pas que chez Helen Keller elle-même le sens du lieu de la peau ait été émoussé comme le voudrait la théorie de MM. Griesbach et Kunz. Jusqu’à plus ample information donc il convient d’admettre que la perte d’un sens est sans influence notable sur les autres sens.

Elle influe, en revanche, directement sur le mécanisme mental, car l’esprit dépouillé de renseignements nécessaires à son action, fixe son attention sur les sensations qui subsistent, et il en imagine une interprétation originale pour en tirer les informations qui lui manquent.

L’Européen qui débarque en Chine trouve d’abord tous les Chinois semblables. C’est au bout de quelques jours seulement que le

1. A ceux qui resteraient tentés d’expliquer le développement intellectuel des aveugles par une acuité exceptionnelle des sens, il n’est pas inutile de signaler ce fait que l’infériorité intellectuelle cliez l’aveugle ne marche nullement de pair avec ce qu’on pourrait appeler l’infériorité sensorielle. Chez certains aveugles intellectuellement arriérés on a relevé des mesures du lieu de la peau exceptionnellement favorables.

besoin aidant, il démêle des différences individuelles. Le voyant porte d’ordinaire si peu d’intérêt à ses impressions tactiles qu’il n’en prend pas une conscience précise et qu’il reste à leur endroit dans la condition de l’Européen nouvellement venu. Le marchand d’étoffes palpe sa marchandise; le médecin palpe l’estomac ou le foie de son malade ; mais le plus souvent le voyant se contente de toucher distraitement, ou même de regarder au lieu de toucher. Même les qualités proprement tactiles des objets, le rugueux et le lisse, il en prendra connaissance souvent par un signe visible associé plutôt que d’étendre la main. L’aveugle au contraire non seulement épuise toutes les données proprement tactiles, mais est obligé de demander au toucher, par exemple sur la forme et la position des objets, des renseignements que la vue donne habituellement. Et ces impressions tactiles ou kinesthésiques de la main que le voyant néglige, après avoir été éclairées par l’attention qui les interprète, sont recueillies et fixées par la mémoire, et entraînées dans des synthèses où elles jouent souvent un rôle prépondérant. Nous verrons, par exemple, que si l’aveugle stupéfie le voyant par la lecture du Braille, ce n’est pas qu’il dispose d’un sens du lieu de la peau plus affiné, c’est seulement parce qu’il a bâti sur les sensations de points Braille une conslruction massive d’habitudes mentales à l’aide desquelles il interprète et il devance ces sensations. En ce qui concerne l’utilisation des impressions auditives, la différence entre le voyant et l’aveugle est beaucoup moins sensible parce que leurs données ont un caractère si spécifiquement distinct, et parce qu’elles sont si utiles que le voyant s’en montre beaucoup moins dédaigneux, que des impressions tactiles. Il est clair pourtant qu’en entrant dans une pièce il n’est pas comme l’aveugle obligé d’interroger le bruit de ses pas pour être renseigné sur les dimensions de cette pièce : un coup d’œil l’a immédiatement instruit. Il a reconnu la personne qui l’aborde avant qu’elle ouvre la bouche, et par conséquent n’a pas constamment besoin d’interpréter le son des voix pour distinguer les personnes ou pour y chercher le support des impressions affectives et des jugements de valeur qu’elles lui inspirent. La voix joue pour l’aveugle le même rôle que la physionomie pour le voyant à la fois comme marque de l’individu et comme véhicule des éléments affectifs qui caractérisent pour nous la personnalité.

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