‹ Psychologie et pedagogie des aveuglesChapitre 4 sur 10 · IV. — La perception des obstacles · texte numérisé non relu

IV. — La perception des obstacles

Et de même que ses sensations ne sont pas d’une finesse exceptionnelle, l’aveug-le ne dispose pas de sensations qui lui soient propres.

On a souvent parlé d’un sixième sens des aveugles pour expliquer la perception des obstacles à distance L Placez sur le chemin d’un aveugle un obstacle un peu volumineux — une mince barre n’est généralement pas sentie — assez élevé pour se présenter au niveau de son front, une voiture par exemple : vous verrez cet aveugle, au moment où il parviendra à 2 mètres ou 1 m. 50 de l’obstacle, ralentir soudainement sa marche, le contourner avec précaution, puis, l’ayant franchi revenir sur sa ligne première et reprendre le pas accéléré de tout à l’heure. Si les obstacles sont sur le côté au lieu de se présenter de face, il les perçoit de même, quelquefois mieux. Il sent le mur qu’il longe. Il compte, sans les toucher de sa canne, les arbres qui bordent le chemin. Interrogé, il répond qu’il est averti de la présence d’objets par des sensations localisées sur le front ou sur les tempes.

Si, l’aveugle étant immobile, c’est l’objet qui se déplace et s’approche de lui, la perception paraît être aussi nette que lorsque l’aveugle s’avance vers un objet immobile. Elle devient très faible, au contraire, si le sujet et l’obstacle sont l’un et l’autre sans mouvement.

Les aveugles ne possèdent pas tous cette faculté précieuse, mais elle est très générale chez eux. J’estime que — les vieillards exceptés — on la rencontre assez développée chez 6 ou 7 sujets sur 10 environ. Elle est d’ailleurs d’une acuité tout à fait inégale ; certains perçoivent à 2 mètres tel arbre que d’autres ne devinent qu’àO m. 20. Elle est sujette à des variations importantes chez un même individu sous l’action de causes extérieures — bruit, vent, température (elle semble s’abaisser souvent par le grand froid), chute de neige, peut-être sécheresse — comme sous l’action de causes internes — dispersion de l’attention, fatigue, malaise.

Depuis un quart de siècle on ne parle plus guère de l’éclosion

1. C'était notamment l’opinion do Lévy; Blindness and the blind (Londres, 1872), de Javal, Entre aveugles (Pans, 1902) et de beaucoup d’autres.

d’un sens spécial destiné à préserver l’infirme des accidents qui le menacent. Mêmes les psychologues ne cherchent plus guère à expliquer ces phénomènes par des sensations sui generis. Le dernier qui ait, à ma connaissance, soutenu cette thèse est Wolf (lin ' qui faisait intervenir une sensibilité particulière des nerfs de la face, notamment du nervus trigeminus, impressionnés par des émanations des objets non encore étudiées. En général on limite le mystère en disant qu’il s’agit de quelque fonction nouvelle d’un des sens que nous connaissons chez les normaux. Au demeurant, Truschel, dans la note qu’il présenta à l’Académie des Sciences en 1911, ne comptait pas moins de cinq théories exposées avant lui, et il en apportait une sixième-. Heller, qui le premier, je crois, étudia la question d’une manière scientifique en 1895, estime que « la réflexion du bruit des pas éveille l’attention et c’est ensuite la pression de l’air sur le front qui détermine la sensation de l’approche ». Mais sa théorie fut battue en brèche par tous ses successeurs. Pour Kron'ius ® le sens intéressé est avant tout le sens

thermique ; pour Kunz c’est lé sens de la pression principalement, peut-être exclusivement, un rôle secondaire pouvant toutefois revenir aux impressions thermiques. Truschel soutient la théorie acoustique que Kunz ^ déclare insoutenable et à laquelle se rallient, nous dit-il, Zoth, Ackernecht, Stern, Allers : « Tout porte à considérer, selon lui, que la perception est de nature auditive et qu’elle est produite par le fait que l’objet perçu réfléchit et altère les bruits amlîiants. »

L’expérimentation se fait soit en faisant circuler l’aveugle au milieu d’obstacles dont il ne connaît pas la position, soit en approchant de sa tête des objets, par exemple des feuilles de carton de dimensions variables. On invite le sujet à indiquer le

1. Fernsinn (dans Zeitschrift fiir Psychologie and Physiologie, 1909).

2. Voir de Truschel notamment : Der sechste Sinn der Blinden (Experiinentelle Pâdagogik, 1900, 1907); Nochmals der sechste Sinn der Blinden {Ibidem, 1908).

3. Zur Frag-e vom sechsten Sinn der Blinden (Zeitschrift fiir experimentelle Padagogik, 1907); Weiteres zur Frage vom sechsten Sinn der Blinden (Ibid., 1908).

4. Das Orientierangsvermôgen and das sogenannte Ferngefühl der Blinden, Leipzig, 1907. Neue Versuche über das Orientierungsvermôgen unddas Taslgefühl Blinder, Taubblinder und Sehender (Zeitschrift fiir experimentelle Padagogik. 1908). Nochmals der sechste Sinn der Blinden (Ibid., 1908). Nochmals das « Ferngeluhl » als Hautsinn (ibid., 1909). Ueber H. Kellers Fernsinn (Blindenfreand, 1910). Ferngefühl und Orientation (Ibid., 1913). Ferngefühl, Fernempfindungen oder Fernsensibililàt (Ibid., 1915).

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