TOME cxix. — 1935 (n“® 1 et
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moment précis où commence la perception, et la direction dans laquelle se trouve l’objet perçu. L’opérateur doit avoir grand soin de ne trahir ses mouvements par aucun bruit.
Trois raisons nous interdisent d’éliminer le facteur ouïe en dépit de la critique serrée de Kunz qui repose sur 20 000 observations. D’abord, dans les expérimentations indiquées ci-dessus, la perception disparaît très souvent quand on bouche les oreilles, et le nez, et elle reparaît quand on les débouche; inversement elle ne disparaît pas mais s’affaiblit seulement si l’on enveloppe la tête entièrement de papier, de laine ou de toile. En second lieu, les bruits sont au nombre des causes qui modifient le plus sensiblement les impressions d’obstacle : un grand bruit les supprime ; un silence complet, s’il ne les supprime pas, les affaiblit; un liruit faible et monotone les favorise. Enfin et surtout les troubles de l’ouïe agissent profondément en général sur les sensations d’obstacle. Sur les 13 aveugles-sourds que j’ai interrogés, 12 les ignorent; ou plutôt, 4 sur les 12 les ont connues au temps où, ne voyant déjà plus, ils entendaient encore, et les ont perdues quand est survenue la surdité. Ils désignent eux-mêmes la surdité comme cause de cette perte. Plusieurs ont noté la régression de ces sensations au fur et à mesure que progressait le mal. D’aulres signalent que pendant une période déterminée des bourdonnements d’oreilles les ont privés de la faculté de percevoir les obstacles.
Seulement il faut bien voir qu’il ne s’agit pas seulement des bruits de pas mis en cause par elle : on a pu s’en rendre compte par le cas de l’aveugle immobile près du front duquel on approche un carton. Des bruits quelconques interviennent, même minimes, inaperçus du sujet, réfléchis ou altérés qu’ils sont par obstacle.
Mais les choses sont en réalité beaucoup plus complexes que ne le suppose Truschel. Il est impossible de ne pas faire une part au sens de la pression. D’abord nous avons rencontré un aveuglesourd qui sent les obstaclesL Puis Kunz assure que dans certains cas une piqûre de cocaïne a supprimé pendant plusieurs mois toute sensation d’obstacle. 11 a signalé des cas d’hyperesthésie chez des sujets ayant souffert de maladies infectieuses de la peau.
1. Voir son curieux témoignage dans Le monde des aveugles, p. 95.
P. VILL.EY. — PSYCHOLOGIE ET PÉDAGOGIE DES AVEUGLES i9
et certains aveugles de la guerre blessés à la face m’ont assuré que l’impression se fait plus intense à l’endroit de leur blessure. Enfin d’intéressantes expérimentations de M. G. Lamarque^ ont abouti à la conclusion que voici : le facteur pression n’intervient jamais dans la sensation lorsque le sujet n’est pas sensible à l’action d’une force inférieure à 0,77 dyne. Pour un seuil compris entre 0,70 et 0,76 dyne, les arbres sont perçus entre 0 ni. 60 et 0 m. 70. La distance augmente jusqu’à 1 m. 20 lorsque le seuil s’abaisse entre 0,3 et 0,4. Et Lamarque admet que si dans certains cas l’oreille entre seule en jeu, dans d’autres le sens musculaire intervient seul.
Ainsi nous sommes en présence de sensations ayant une double origine : il semble que dans la plupart des cas des impressions d’ordre musculaire sont renforcées par des impressions d’ordre auditif. L’erreur des chercheurs paraît bien avoir été de s’obstiner à trouver une cause unique. Mais que sont au juste ces impressions auditives? Car l’acuité du sens des obstacles ne paraît être dans un rapport direct avec aucune des facultés de l’ouïe que nous distinguons habituellement (finesse de j^ei’ception, justesse, pouvoir de localisation des sons), et les sensations d’obstacle se rencontrent même chez des sujets durs d’oreilles. D’autre part comment convient-il de se représenter le processus psychologique par lequel les impressions des deux ordres sont fondues ensemble et localisées en telle région déterminée du visage? Car cette localisation est constante. C’est elle qui caractérise proprement les sensations d’obstacle et les distingue de nombreuses indications reconnues pour des impressions auditives, que l’aveugle utilise également pour se conduire^.
En dépit des obscurités qui persistent, ces sensations ont désormais perdu leur caractère mystérieux. Là est bien l'essentiel. On les supposait d’une conquête fort difficile, et l’on était porté, en
1. Voir Journal de Psychologie, année 1929. L’article a été écrit en 1913.
2. On est tenté de se demander si parfois G. Lamarque, au cours de ses expériences, n’aurait pas perdu de vue celte distinction essentielle. Madame Grzegorzewska, dans son essai d’explication des sensations d’obstacle par la psychologie de la structure, a bien mis en évidence cette interdépendance des impressions auditives et des tactiles, et leur rapport à des éléments intellectuels et émotifs qui amènent la réaction motrice du sujet. {UÉcole spéciale, Varsovie, 1925-1926.)
Voir notre article : Le sens... 1923.
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conséquence, à les attribuer aux seuls aveugles de naissance ou d’enfance. Or, sur 73 aveugles de la guerre interrogés par nous, tous frappés de cécité entre 18 et 40 ans, 42 ont déclaré utiliser les sensations d’osbtacle; et comme sur les 21 qui en sont privés plusieurs sont sourds, d’autres mutilés de la face, on est probablement en droit de dire que sur 3 adultes frappés de cécité 4 ont la ressource des perceptions d’obstacle. Et la plupart affirment que l’apparition de cette faculté a été rapide après leur convalescence, et le plus souvent soudaine : ils savent le jour de la révélation. Celui-ci était sur un banc dans le jardin de l’hôpital quand il a perçu un arbre voisin; cet autre se promenait au bras de sa femme sur la place publique de la ville quand tout à coup il a découvert qu’il pouvait compter les arbres dont elle est plantée; cet autre encore, après n’avoir jamais rien éprouvé de tel tant qu’il sortait au bras d’un guide, a senti les obstacles la première fois qu’il a dû compter sur ses seules forces.
On ne peut plus dès lors, dans des sensations qui apparaissent si soudainement, qui ne sont nullement le produit d’un long exercice, voir des sensations spéciales aux aveugles. A cet égard l’expérience des aveugles de la guerre a été décisive. Quelques-uns d’entre eux étaient des hommes habitués à s’observer. Neuf ont remarqué avoir eu l’impression vague du « déjà vu », et plusieurs ont relaté des cas très précis dans lesquels, au cours de leur vie de voyant, ils avaient éprouvé des sensations semblables. C’était toujours la nuit, dans la pleine obscurité delà tranchée, ou bien au fond de quelque souterrain.
Donc, ces sensations si étranges à premier examen, le voyant les possède, seulement chez lui elles sont inhibées par la vue. Qu’en ferait-il? La vue le renseigne si facilement sur les obstacles, et de si loin. La preuve expérimentale de ceci est fournie par certains témoignages : l’un déclare qu’ayant encore la perception de la lumière il a la sensation d’obstacle beaucoup plus nettement la nuit que le jour. Un autre n’a découvert son sens des obstacles que le jour où son dernier reste de vue a disparu. En voici un autre dont le champ visuel est depuis quelques années fort réduit quand les obstacles occupent ce champ visuel, leur présence lui est révélée uniquement par la vue; s’ils sont en dehors, les impressions faciales interviennent aussitôt.
Chacun trouve dans son expérience personnelle, à défaut de la sensation d’obstacles, à tout le moins des impressions qui permettent de s’en faire une idée : qui n’a observé une différence d’impression à l’air libre et sous les branches d’une épaisse forêt? qui n’a remarqué que le bruit des roues de la voiture s’assourdit en passant de la pleine campagne au chemin encaissé entre les maisons toutes proches d’un village? Précisez seulement ces impressions par un travail de l’imagination.
Voilà un très frappant exemple de ce que nous avons appelé la suppléance des sens, ou mieux de l’attention. A l’état normal nos sens nous offrent, sur le monde extérieur, des cjuantités d’indications que le voyant néglige, dont il ne prend pas conscience, parce que la vue lui fournit ces mêmes informations à beaucoup moins de frais. C’est de ces restes que l’aveugle bâtit sa perception. Si la vue inhibe la conscience de ces sensations, d’ailleurs, cela ne veut pas dire qu’elle les rende toujours totalement inefficientes dans la vie psychologique.
Un exemple familier permettra de rendre sensible ce pouvoir inhibiteur de la vue. Les fumeurs voyants déclarent volontiers que le plaisir du tabac leur vient des yeux, et que s’ils cessaient de voir ils n’auraient plus aucun goût pour leur pipe. Ils le vérifient lorsqu’ils traversent un tunnel ’. L’expérience prouve cependant que les aveugles fument tout autant que les voyants. Chez le voyant, le plaisir du goût est inhibé par la distraction visuelle. La vie de la vue est si riche, si facile, qu’elle tire en quelque sorte à soi toute la conscience, qu’elle absorbe et engloutit en soi nombre de données qui lui sont étrangères, toute une vie sous-jacente qu’elle s’asservit. Elle nous rend si parfaitement inconscients de cette vie sous-jacente qu’elle produit parfois des illusions inverses de celle que nous venons de signaler ; j’ai rencontré des voyants fort surpris que l’aveugle placé en face d’eux dans un train ignore la direction dans laquelle se meut le train, et attendent pour leur répondre à ce sujet d’entendre d’où vient le coup de sifflet de la locomotive. La marche du train, impliquée dans le mouvement des paysages qui se déroulent devant leurs yeux, envahit à ce point le
1. Voir une curieuse enquête à ce sujet dans la Revue Internationale des tabacs, année 1927, et la réponse que nous avons proposée à cette enquête dans le numéro de mai.
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champ de leur conscience qu’il leur semble la percevoir encore par le sens musculaire, et qu’il leur faut un effort soutenu de réflexion pour comprendre que l’aveug-le n’a aucun moyen d’être informé de la direction du mouvement. Jamais pour en juger ils n’ont attendu le cou23 de sifflet, lequel a pour eux une tout autre valeur. C’est cette vie sous-jacente, recouverte à l’état normal, en quelque sorte effondrée dans l’inconscient, que la cécité met à nu, qu’elle rappelle à la conscience.