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V. — Le toucher et la perception de l’espace

'Ne serait-ce pas en grande partie parce que ce travail latent nous 'échappe que tant de philosophes sont portés à refuser à l’aveugle la notion de l’espace? Voyez combien de temps il. a fallu pour reconnaître que la perception de la troisième dimension appartient peut-être au toucher. Si l’on avait conscience de la collaboration du sens du toucher avec la vue dans la vision de l’étendue, il est probable que pareil problème ne serait jamais posé.

Platner a affirmé avec force dans une page célèbre que, tandis que la pensée du voyant dispose de deux coordonnées, le temps et l’espace, celle de l’aveugle ne possède que la première, et demeure totalement étrangère aux rapports d’espace.

Pour ce qui est de l’idée que nous pourrions sans le secours de la vue, nous faire de l'espace ou de l’étendue, l'observation méthodique d’un aveugle-né, que j’ai entreprise depuis, en m’attachant spécialement aux points controversés, et que j’ai continuée pendant trois semaines entières m’a de nouveau convaincu que le tact réduit à lui-même ignore entièrement tout ce qui a rapport à l’étendue et à l’espace, qu’il ne sait ce que c’est, pour une chose, que d’être localement hors d’une autre, et, pour tout dire en un mot, que l’homme privé de la vue ne perçoit absolument rien du monde extérieur, si ce n’est l’existence d’un principe actif, distinct du sujet sentant sur lequel il agit, et, avec cette existence, celle d’une simple pluralité — dirai-je de choses ou d’impressions? En réalité, c’est le temps qui fait pour l’aveugle-né fonction d’espace. Il n’a aucune notion des choses extérieures les unes aux autres, et (mon observation sur ce point m’a paru décisive), si

les objets ou parties de son corps qui entrent en contact avec eux ne faisaient pas sur ses nerfs tactiles des impressions d’espèce différente, il prendrait tout ce qui est hors de lui pour une seule chose qui exerce sur lui des actions successives, une plus forte par exemple lorsqu’il applique sa main sur une surface que lorsqu’il n’y pose qu’un doigt, une plus faible lorsque sa main effleure une surface que lorsque ses pieds la parcourent. Si, dans son propre corps, il distingue une tête et des pieds, ce n’est pas du tout en vertu de la distance qui sépare ces deux parties : c’est uniquement par les sensations tactiles qui lui viennent de l’une et de l’autre et dont il apprécie les différences avec une finesse incroyable : c’est aussi à l’aide du temps. 11 en est de même des corps étrangers, dont les figures ne se distinguent pour lui que par le genre d’impressions tactiles qu’elles produisent, le cube, par exemple, avec ses angles et ses arêtes, affectant le sens du tact autrement que la sphère.

Si cette théorie est fondée, l’aveugle-né peut bien, comme tout le monde, parler de grandeur, de forme, de position, de distance, mais ces mots-là n’ont pas du tout dans sa bouche le sens qu’ils ont pour des voyants. Le mot de distance, par exemple, désignera les sensations tactiles et musculaires qu’il éprouvera en allongeant le bras vers un objet, ou le nombre de pas qu’il ferait pour atteindre un objet plus éloigné, ou encore la faible impression que ferait sur son oreille le bruit d’une parole éloignée.

On ne s’étonne pas que cette théorie ait eu du succès auprès de certains psychologues. Elle correspond peut-être à une forme de pensée. Regardez cet aveugle dont le doigt suit les contours d’un objet. Que perçoit-il? Vous opérez par soustraction, de la sensation que vous éprouveriez à sa place, vous détachez l’espace visuel que par hypothèse il ne possède pas. Que restet-il? Des impressions cutanées et musculaires successives, et rien de plus. Vous aurez beau additionner et combiner ces atomes de sensation, jamais vous ne transformerez des impressions de mouvement en espaces, jamais vous ne muerez le successif en simultané.

Pourtant, si j’enferme dans ma main un objet de toutes petites dimensions, un porte-monnaie par exemple, on ne peut guère contester que j’en conserve une image synthétique et simultanée.

REVUE PHILOSOPHIQUE

Cette constatation a servi de point de départ à la théorie de Th. Heller ’ qui concède .à l’aveugle la notion d’espace, mais à la vérité seulement d’un espace très réduit. Il distingue le toucher synthétique^, celui qu’on obtient en enfermant un objet dans une main ou dans les deux mains opposées l’une à l’autre, et le toucher analytique, celui qui consiste en mouvements de la main. Les données du toucher analytique prennent une valeur synthétique lorsqu’elles sont rapportées à un petit objet connu préalablement par le toucher synthétique. Elles complètent l’image en précisant la perception des détails forcément confuse dans la perception synthétique. Il découpe en trois zones le milieu dans lequel agit l’aveugle : l’espace restreint, celui qu’il peut étreindre de ses deux mains, est le seul où les deux touchers parviennent à une perception adéquate parce que c’est le seul où l’appréhension simultanée soit possible. Au delà se trouve l’espace dit « étendu » de l'aveugle (Weitraum), celui qu’il peut atteindre avec ses bras. Il se compose de deux demi-sphères, ayant le bras pour rayon, et qui se coupent. A l’intérieur un point quelconque peut être touché par une main ou par les deux. Dans l’espace étendu encore l’aveugle parvient à se faire des images synthétiques approximatives, mais par une voie détournée, en rapetissant l’objet et en le ramenant à l’échelle de l’espace restreint. Au-delà, il n’y a plus d’étendue concrète et de représentation simultanée.

Si l’on ne cherchait dans cette distinction entre espace restreint, ou manuel, espace étendu ou brachial et espace qui ne peut être perçu qu’avec un déplacement du corps, qu’une division commode pour l’analyse, fort bien; mais on transforme ces abstractions en réalités concrètes. Or je ne touche presque jamais en enfermant l’objet dans mes mains, même quand elles peuvent le contenir; ce qui signifie que je ne songe guère à réaliser cet espace restreint qu’on nous présente comme offrant les conditions privilégiées du toucher, et qui d’un point de vue rationnel les offre effectivement. Si vous me demandez de vous dire si tel coupe-papier que je viens de toucher fait partie de mon espace restreint ou de mon espace

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