Studien zur Blindenpsychologie
2. Treves, dans un article de VArchiv für die gesammte Psychologie, 1910, a contesté que les mouvements de l’aveugle soient incapables de lui donner des indications spatiales sans l’aide du toucher synthétique.
étendu, je suis incapable de répondre : il me faut le reprendre pour l’examiner de ce point de vue, tant les procédés de toucher que je mets en œuvre spontanément se ressemblent dans les deux cas. Une pédagogie du toucher basée sur cette distinction des differents espaces de Heller imposerait à l’enfant des méthodes de palpation tout à fait artificielles. D’autre part, dans le contenu habituel de la conscience, je ne trouve ni la réduction des objets de l’esjjace étendu à l’échelle de l’espace restreint que propose Heller, ni le grossissement de l’espace restreint dans l’espace étendu qu’y oppose Steinberg b Non pas que ces opérations de grossissement ou de réduction soient étrangères à l'imagination de l’aveugle : j’ai une image réduite de la tour Eiffel par exemple; mais pour les objets d’un maniement quotidien je n’aperçois en moi nulle trace de pareilles transformations. Enfin d’après Steinberg comme d’après Heller, l’aveugle ne perçoit l’étendue qu’en tant que forme des objets dont il parvient à se faire une image synthétique et simultanée: il ne dispose pas d’une étendue concrète où projeter ses images; c’est dans cette particularité que Steinberg cherche l’explication des différences qu’il observe entre la palpation du voyant et celle de l’aveugle.
Or, j’en suis sûr, au contraire, je projette dans un espace concret qui m’enveloppe et où je coordonne mes re^^résentations, d’abord cette boîte de fiches que vous venez de poser près de moi, sur mon bureau, puis ce couteau que vous placez auprès, votre main enfin qui le lâche et se retire, et tout votre corps placé un peu sur ma gauche. Et quelle idée ai-je donc si je pense à une chaise? elle se dresse parfaitement dans mon imagination, avec toutes ses parties : les quatre pieds, les barreaux qui les unissent, le siège, le dossier. Je perçois tout cela d’ensemble, dans une vision synthétique et simultanée. Sans doute, quand j’ai palpé la chaise pour la première fois ces diverses parties me sont apparues successivement : ma conquête a été analytique. Mais, l’opération achevée, l’image m’est apparue dans son unité. Me voici à ma table de travail. Mon cabinet surgit dans mon imagination avec
1. Wilhelm Sleinberp, Die Raiimwahrnehmungen der Blinden, 1920. Cet ouvrage, supérieur à l’étude de Heller sur la même ({uestioii, reste à mon avis encore liop près de Heller. On lira avec plus d’intérêt le chapitre que Steinberg a consacré à ia perception de l’espace dans HaiiptprobLeme der Blinden psychologie (1927). Voir à ce sujet notre article du Journal de Psychologie, 1930.
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les ([uatre murs et le plafond, la bibliothèque et la porte sur la droite, la cheminée en face de moi, les deux fenêtres à ma gauche chacune sur un pan de mur différent, mon Inireau, mon canapé. Sans doute c’est une image simplifiée : je suppose qu’un voyant la chargerait facilement de beaucoup plus de détails; pourtant ce n’est pas une idée, c’est une image, et une image parfaitement unie et simultanée, elle aussi, comme celle de ma chaise.
Cette image j’en puis disposer : je suis maître de passer de l’ensemble aux parties, de m’attacher successivement à chaque meuble et de prendre celui-ci ou celui-là comme centre de ma rejirésentation; et ce morcellement est même l’effet habituel de l’attention. Quoi d’étonnant si, frappés de cette mobilité de l’image, certains aveugles, comme certains voyants d’ailleurs, déclarent qu’ils n’ont jamais que des images successives? Si pourtant certains aveugles se trompent en raffirmant, il y a aussi des témoignages dans le même sens qui méritent d’être crus. Cela est naturel si l’on songe que les perceptions synthétiques sont l’effet de l’activité de l’esprit. Tous les aveugles ne poussent pas au même degré la contraction de leurs sensations en images synthétiques simultanées. Un des buts que doit se proposer la pédagogie des aveugles est de stimuler la faculté de synthèse des images spatiales.
Ceux qui nient que l'aveugle puisse avoir des représentations synthétiques et simultanées méconnaissent le point d’appui qu’elles trouvent dans ses sensations b
11 s’en faut de beaucoup que les données du toucher soient, autant qu’on le pense, condamnées à un caractère rigoureusement analytique. Les mains ne sont pas les seuls organes du toucher. A plus forte raison ne faut-il pas le localiser à l’extrémité des doigts. Quand je suis étendu dans mon fauteuil, un fauteuil à haut dossier, la surface que je perçois de mes pieds à travers mes semelles, de mes mollets, de mes cuisses, de ma tête, de mes bras aussi, abandonnés de part et d’autre sur les bras du fauteuil, constitue une
1. Récemment encore des psychologues allemands ont soutenu que l’aveugle n’avait aucune notion de l’espace : voir Goldstein et Gelb, Zeitschrift für Psychologie, vol. LXXXIII, 1920; Wittmann, Archiv für die gesammte Psychologie, vol. XLVIt, 1924; et la réponse que leur oppose Steinberg, Ibid., vol. L, 1925.
représentation parfaitement synthétique et passablement étendue. L’aveugle s’aide encore de sensations auditives : nous avons vu que le bruit de ses pas lui donne l’impression des dimensions de la pièce où il entre, et quand la pièce lui est connue ils en rafraîchissent le dessin dans son esprit. A chaque instant un bruit limite l’espace concret de l’aveugle, il en tixe en quelque sorte l’horizon. Ceux qui disposent des sensations à distance y trouvent encore une aide précieuse pour étendre leur imagination spatiale ; les perceptions qu’elles donnent sont vagues sans doute, mais elles sont étendues et simultanées; les cadres ainsi constitués peuvent être ensuite remplis par le toucher qui détermine les contours et précise les détails.
jMais les objections viennent principalement de ce que l’on se représente volontiers la sensation comme un état purement passif, et l’image comme une reproduction également passive de la sensation, un cliché photographique. Comment, dit un contradicteur, de semblables synthèses des données tactiles seraient-elles possibles? Vous oubliez que l’essence de la sensation tactile est justement qu’elle adhère à la peau, qu’elle ne se détache pas de l’organe. L’aveugle n’a pourtant que deux mains. 11 peut saisir tout au plus à la fois deux petites parties de deux pieds d’une chaise. Comment imaginerait-il la chaise entière simultanément?
Or le toucher de l’aveugle nous montre, au contraire, dans un exemple peut-être privilégié, combien l’esprit est actif dans la sensation. Suivons d’abord l’aveugle dans le détail de sa vie quotidienne. Essayez de le réduire aux seules données passives du toucher. Avez-vous songé combien elles sont fragmentaires et pauvres? Si chaque fois qu’il veut utiliser un banc, une table, chaque fois qu’il veut monter un bois de brosse, il lui faut palper l’objet en détail, il est paralysé. Ou indigence qui rend l’action impossible, ou lenteur extrême, voilà le dilemme. Que se passe-t-il en réalité? L’aveugle ne perçoit d’ordinaire des objets qui lui sont familiers qu’un fragment minime, un coin de table, l’extrémité du bras d’un fauteuil ; mais cette sensation se complète immédiatement parfois d’un jugement, beaucoup plus souvent qu’on ne le pense aussi par une image que l’esprit jette au-devant de la sensation.
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C’est une table, un fauteuil, dont il prend possession par Timagination dans la sensation, comme le voyant en prend possession par la vue. L’activité de l’aveugie repose sur des sensations si fragmentaires qu’elles ne constituent guère que des signaux, des appels, et c’est l’apport par lequel l’esprit répond à ces appels qui en fait toute la valeur pratique.
S’agit-il maintenant de toucher des objets nouveaux dont il faut prendre connaissance — ce qui est proprement l’acte de perception — là encore je sens chez moi une tendance de l’esprit à étouffer la sensation, à la déborder. Une sensation linéaire est perçue comme une portion de ligne; une sensation de surface comme une portion de surface : c’est-à-dire que l’esprit tend à prolonger la ligne de part et d’autre, à étendre la surface dans toutes les directions. Pour qu’une surface soit donnée — je ne dis pas pour qu’elle soit conclue, mais pour qu’elle apparaisse sous forme concrète — il suffit que quelques points et les extrémités en soient effectivement perçus. C’est ce qu’on peut appeler la fonction complémentaire de l’esprit. L’effet en sera d’alléger les mouvements qui se contenteront souvent de vérifier au lieu d’explorer.
Ainsi l’esprit, qui presse le doigt de questions — il y paraît à l’agilité des mouvements dans la palpation, — dans son impatience devance souvent la réponse. 11 puise dans le magasin dont l’expérience l’a pourvu tel ou tel schéma qu’il porte au-devant de la sensation et qui dispense celle-ci de s’achever. Cette bibliothèque, je ne l’ai pas touchée dans toutes ses parties. Je n’en ai exploré vraiment qu’un petit coin : j’ai exploré là l’écartement des rayons, leur épaisseur, la forme du montant latéral. Après quoi un effleurage superficiel suffît à pi'évoir les dimensions et à bâtir l’ensemble. Un schéma d’une bibliothèque précédemment connue est venu à mon aide. Si je suis paresseux cette image hâtive risque fort de me suffire. Si je suis curieux je corrigerai, je rectifierai mon image au cours de palpations ultérieures. Ainsi une image tactile est souvent une construction de l’esprit posée sur des données tactiles plus ou moins nombreuses, puis redressée, rectifiée par d’autres données tactiles. Naturellement les formes géométriques jouent dans ces constructions un rôle prépondérant. IMa chambre est avant tout un prisme rectangulaire que j’ai modifié en introduisant quelques accidents, comme l’avancé de la
cheminée, et que j’ai enrichi des divers meubles que j’ai touchés.
J’ai insisté sur ces divers aspects, plus ou moins individuels, de l’activité mentale dans les sensations du toucher afin de faire sentir combien la lenteur et la pauvreté de ces sensations lui laissent souvent un rôle de premier plan. Mais ces deux fonctions essentielles sont celles qu’on retrouve jusque dans les sensations tactiles les plus soumises au réel : je veux dire la totalisation des données du toucher et leur épuration. Toutes deux se conditionnent l’une l’autre : la totalisation des objets un peu volumineux ne pourrait pas se produire sans l’épuration. Une sensation tactile est une sensation extrêmement complexe qui renseigne sur la température, la résistance, le poli, le rugueux, le glacé, etc. Ce sont même ces qualités-là des objets sur lesquels le voyant demande à son toucher de le renseigner d’ordinaire, la forme lui étant donnée sans effort par la vue. Ces perceptions s’accompagnent d’impressions subjectives, musculaires et cutanées. Le progrès du toucher chez l’aveugle consiste principalement en ceci qu’il dépouille de plus en plus ces perceptions devenues accessoires pour s’attacher à la forme de l’objet palpé. Ai-je achevé de toucher cette chaise que je me proposais d’explorer? Toutes les impressions musculaires et cutanées qui ont accompagné l’acte de la palpation se sont effacées. Sont-elles même vraiment parvenues à la pleine conscience au cours de la palpation, inhibées qu’elles étaient par la direction de mon attention? En tout cas le travail terminé il semble n’en rien rester, et l’image de la chaise n’est simultanée que grâce à leur disparition complète. Me demandez-vous si le bois en est lisse? Je suis obligé de tendre de nouveau la main vers elle pour m’en assurer. Seule la forme surnage dans ma conscience. C’est ce qu’on peut appeler l’objectivation de la sensation tactile.