‹ Psychologie et pedagogie des aveuglesChapitre 8 sur 10 · VI. — Les REPRÉSENTATIONS DES AVEUGLES · texte numérisé non relu

VI. — Les REPRÉSENTATIONS DES AVEUGLES

Les images issues du toucher apparaissaient donc comme le produit d’une élaboration mentale.

Diderot écrivait dans sa Lettre sur les aveugles ; « Quoique la sensation soit indivisible par elle-même, elle occupe, si on peut se servir de ce terme, un espace étendu, auquel l’aveugle-né a la

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faculté d’ajouter ou de retrancher par la pensée, en grossissant ou en diminuant la partie affectée. Il compose par ce moyen des points, des surfaces, des solides; il aura même un solide gros comme le globe terrestre s’il se suppose le bout du doigt gros comme le globe et occupé par la sensation en longueur, largeur et profondeur. » Et après avoir affirmé qu’un aveugle-sourd logerait son âme au bout des doigts, il ajoutait : « Les sensations qu’il aura prises par le toucher seront pour ainsi dire le moule de toutes ses idées, et je ne serais pas surpris qu’après une profonde méditation il eût les doigts aussi fatigués que nous avons la tête. » Diderot ne peut concevoir l’image que comme conforme à la sensation, alourdie des impressions musculaires et cutanées qui accompagnent la sensation; fidèle en cela à la tendance de l’atomisme sensualiste que Taine exprime ainsi : les images constituent « un second groupe de sensations, si semblables aux premières qu’on peut les appeler sensations reviviscentes, et qui répètent les premières comme une copie répète un original ou un écho répète un son. A ce titre, elles ont les propriétés des premières ».

Voilà des images liien peu maniables. A d’autres heures Diderot, qui s’en rend compte, déclare tout franchement qu’il ne parvient pas à se faire une idée de ce que peut bien être l’imagination d’un aveugle. Après avoir écrit : « une ligne droite, pour un aveugle qui n’est pas géomètre, n’est autre chose que la mémoire d’une suite de sensations du toucher rapportée à la surface de quelque corps solide », il ajoute : « l’aveugle-né n’imagine point, car pour imaginer il faut explorer un fond et détacher de ce fond des points en leur supposant une couleur différente ».

Comme l’ancienne philosophie bâtissait toute la vie de l’esprit avec des images, cette conclusion allait fort loin.

Il a manqué à Diderot de se représenter ce travail d’unification et d’épuration que les investigations de Fischer ^ notamment nous montrent clairement. Il faisait toucher des objets à des enfants aveugles, et il inventoriait les images-souvenirs que laissaient derrière elles les sensations. 11 a été fort surpris d’observer combien les représentations purement spatiales étaient prédo-

1. Raumvorslellungen der Blinden, dans Bericht für df-n Blindenlehrerkongress, Hamburg, 1908. Voir Le Monde des aveugles.

minantes : représentations de forme, de longueur, de largeur, d’épaisseur, de direction, 'de relations spatiales entre les parties d’un objet. Les qualités purement tactiles n’étaient au cours de l’interrogatoire presque jamais mentionnées par les sujets. « On ne pouvait conclure d’aucun témoignage que des représentations des mouvements de l’organe du toucher aient surgi dans la conscience à ma question directe, tous sauf un qui n’est pas au nombre des plus habiles, affirmèrent qu’ils ne distinguaient aucune représentation motrice de leurs organes tactiles. » Lorsqu’ils se figurent un objet qu’ils ont palpé, les aveugles ne pensent pas plus aux mouvements de leurs mains que les voyants ne pensent aux mouvements de leurs yeux. Quel est ce pédagogue avisé qui recommandait de faire usage pour les leçons de choses de solides géométriques tous formés de la même matière et présentant les mêmes particularités tactiles afin d’aider l’esprit dans son travail d’abstraction, de pousser l’attention à se concentrer sur les cjualités de forme?

Fischer a noté également dans son enquête la prédominance des formes géométriques simples dans les représentations des enfants. C’est la vérification expérimentale de cette activité constructrice de l’esprit que nous avons signalée dans la sensation : plus encore que le voyant, l’aveugle tend à introduire dans ses représentations des éléments de symétrie, surtout il ramène les formes du toucher à des formes connues et régulières.

Le contour de ces images ne peut être donné de toute évidence que par la résistance. N’y a-t-il pas contradiction à le reconnaître tout en disant que cette adhérence à la peau dont on nous parlait tout à l’heure n’existe plus dans l’image, et que toute représentation de l’organe a disparu? Il faut bien admettre que nos représentations sont conditionnées par toutes sortes d’éléments qui leur sont associés et qui n’émergent pas dans la conscience. Le voyant ne fait-il pas la distinction entre un simple jeu de couleurs, comme un arc-en-ciel, et un banc, par exemple, où il sent qu’il peut s’asseoir avec sécurité? A son insu sa représentation est conditionnée par des impressions de résistance associées. S’il réplique que ce sont là chez lui des opérations purement intellectuelles, des jugements qui s’ajoutent à l’image, peut-être méconnaît-il combien nos opérations intellectuelles sont à notre insu imprégnées d’éléments sensibles. Je crois même que, de même que dans la couleur, il y a

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des nuances dans la résistance qui constitue l’image tactile de l’aveugle. Je suis assis dans le jardin. J’ai près de moi, un peu sur ma gauche, une table ronde en métal; je sens le mur de la maison à quelques pas à droite; à gauche, l’entrelacement des branches et des feuillages constitue un barrage d’une autre nature. L’espace est libre en avant et en arrière, et l’image se termine de façon indécise à moins que de ces côtés un bruit venant à se produire la limite dans l’une ou l’autre de ces directions. Les différences de résistance que je perçois entre la table de fer, le mur de pierre, le rideau des souples branches, je puis sans doute les rapporter à des jugement associés ; je ne garantis pas du tout cependant qu’il n’y ait rien là que d’immatériel. Le fauteuil sur lequel je suis assis est constitué par une monture de fer formée de tringles arrondies à la surface, plates en dessous; elle maintient des lattes de bois parallèles qui forment le siège. Il me semble que dans mon image je distingue les parties de bois des parties en fer. Sans doute des impressions de température, de poli, de rugosité, liées à la sensation et aujourd’hui descendues dans le subconscient, déterminent encore ces différences. Un voyant examine successivement un moelleux sofa et un banc de bois que je suppose exactement de la même couleur et de la même forme. Les deux images ne sont-elles pas inévitablement imprégnées d’impressions tactiles subconscientes qui en font la différence? Tout ceci revient à dire seulement que, bien que toute conscience des organes ait disparu de la représentation, la résistance qui en dessine les contours est peut-être moins vague qu’on n’est tenté de le supposer, et qu’il faut peut-être admettre que des impressions tactiles y restent associées qui lui donnent une certaine variété.

Assez rigides, ces représentations sont susceptibles d’une grande précision. J’ai connu des aveugles inventeurs qui portaient dans leur cerveau la représentation exacte de machines compliquées, et qui la modifiaient avec aisance au fur et à mesure de la construction. Durant toutes mes classes secondaires j’ai suivi les cours de géométrie en m’aidant des seules figures mentales que je traçais tandis que le professeur parlait au tableau h

1. Un professeur de mathématiques frappé de cécité depuis 12 ans — je cite son témoignage parce que la cécité me paraît avoir fortement modifié son imagination spatiale — m’écrit qu’au temps où il voyait il était obligé de simplifier souvent

Pourtant ces pauvres images d’aveugle, si peu animées, sont souvent très schématiques. L’enquête de Fischer, dont nous avons parlé, a montré dans les représentations des enfants examinés la prépondérance des formes géométriques. C’est la vérification expérimentale de la part que nous avons attribué à la construction de l’esprit. Plus souvent eiy;ore que le voyant l’aveugle tend à introduire dans son image un détail symétrique? surtout il substitue aux formes réelles des formes géométriques simples.

Surtout ces représentations sont resserrées entre des limites beaucoup plus étroites que celles de la vue. On a vu qu’il ne faut pas contraindre l’imagination trop rigoureusement dans les bornes de la sensation tactile normale; elle ne les dépasse pourtant que d’assez peu. Je me représente fort bien une enfonçure où mon doigt ne peut pas pénétrer, une rainure dont mon ongle ne touche pas le fond. Pourtant, dans le sens de la petitesse, la nécessité de grandir à l’échelle du toucher apparaît très vite. A l’autre extrémité, des objets qui dépassent en grandeur le champ de la palpation, la chambre que nous avons prise comme exemple ne me paraît pas être un maximum infranchissable. Je me représente assez bien d’ensemble un morceau de jardin d’environ 300 mètres carrés qui m’est familier. Au-delà les représentations deviennent beaucoup plus vagues et pauvres. De mon balcon j’entends monter la marée. Elle m’invite à me représenter la plage. La ligne des cabines s’y dessine, et très vaguement quelques groupes d’enfants jouant sur le sable. Voici le train qu’un coup de sifflet annonce là-bas sur ma droite. Bientôt il dessine à oO mètres devant moi une ligne sonore qui se prolonge de part et d’autre. Peu à peu un espace concret s’est dressé entre lui et moi, très nu le plus souvent, mais qui, comme le terrain m’est familier, s’enrichit parfois de la route parallèle à la voie, d’une maison sur le côté, d’un petit champ un peu plus loin. Me voici sur la colline de Fourvières qui domine Lyon. On me décrit la ville à nos pieds, le confluent du Rhône et de la Saône que, la foi des cartes de ma

ses figures de géométrie pour » voir clair »; aujourd’hui il est moins gêné de la complexité des figures mentales qu’il utilise sans jamais recourir à des représentations en relief, et cela en raison de la facilité plus grande qu’il éprouve à porter son attention successivement sur les diverses parties de ces ligures mentales en faisant abstraction du reste. Il n’a pourtant point gagné au change tant la construction des figures mentales lui parait une opération laborieuse.

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